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Full text of "Albert le Grand : l'ancien monde devant le nouveau"

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ALBERT LE GRAND 



TOME PREMIER 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



LES CHEVALIERS-POETES DE L'ALLEMAGNE 

( MINNESINGER) 
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER. — PARIS 1862 



Sous presse : 

ALBERT LE GRAND 

L* ANCIEN MONDE DEVANT LE NOUVEAU 

T II E DEUXIÈME 



Pour paraître prochainement : 

IMPRESSIOÎ^S 

TABLEAUX ET PORTRAITS 

(ÉTUDES modernes) 



lAKIS. — J. CLAYE, IMnUMKUR, 7, RUE SAINT-BENOIT. — [l'î52| 



OCTAVE D'ASSAILLY 



ALBERT LE GRAND 



L'ANCIEN MONDE 



DEVANT 



LE NOUVEAU 



PARIS 

L I B H A I K I E ACADÉMIQUE 

DIDIER ET C'% LlBRAIHES-ÉDm<:URS 

35, QUAI I^liS AUGUSTIXS 

1870 



THE IKSTITUTE CF WFPi/TVAL STUQlB 
10 ELWSLEY PLACE 
TORONTO 5, CANADA. 

OCT22 193Î 

760 



AVANT-PROPOS 



Deux partis s'agitent, à l'heure qu'il est, au 
sein de l'Église : on flotte entre la tristesse, la 
crainte, la honte, les douces réminiscences et 
l'espoir. 11 n'est point jusqu'à l'indifférent qui 
ne semble secouer son sommeil à la veille de 
l'an 2000. Ne dirait-on pas, ô mon Dieu, qu'au 
fond de toutes les consciences religieuses en 
émoi, je ne sais quelle vague révélation d'une 
nouvelle apparition de votre Verbe projette 
simultanément ses lueurs et ses ombres, et 
qu'aujourd'hui encore, comme en ces jours 
dont Marie de Magdala porta la sainte horreur 
le front haut, on n'hésite, on ne s'interroge, on 
ne se trouble, on ne gémisse point seulement? 
On croit et l'on attend. 

11 convient toutefois de remarquer que les 



II AVANT-PROPOS. 

questions que s'adressaient les apôtres, le jour 
qui suivit l'ensevelissement de Notre-Seigneur : 
Le Fils de r homme soulèvera-t-il la pierre du tom- 
beau?... Entendrons-nous derechef la parole du 
Maître?... Dieu permettra-t-il que l'Elu voie la 
corruption?... Christ se montrera-t-il, revivra- 
t-il?... ces paroles, ce ne sont plus quelques âmes 
simples, unies dans l'amour, la douleur et la foi, 
qui les murmurent devant le sépulcre de Celui 
r/ui ne doit point mourir , tandis que naît et grandit 
dans les cœurs le pressentiment suave et déli- 
cieux du règne des justes, des humbles et des 
petits, c'est une assemblée des ducs et pairs de 
la vieille royauté catholique ébranlée jusque dans 
ses fondements qui, pour la première fois, les 
répète en doutant de sa propre vitalité. 

Assise à Rome contre la volonté du peuple, 
assise en souveraine, ceinte de pierreries et de 
bandelettes, au milieu des ruines d'un monde 
détruit, monde qui fut le sien; prise tout d'un 
coup de haine, de dégoût, d'orgueil et d'épou- 
vante au bord du gouffre où, depuis plus de 
six cents ans, elle précipite avec audace ou 
laisse choir avec mépris et la raison, et l'indé- 



AVANT-PROPOS. m 

pendance, et la dignité, et les énergies, et la 
sève, et la pure tradition chrétiennes, la Papauté 
commence enfin à reconnaître que le monde 
nouveau lui échappe, et, dans son incertitude 
et son angoisse extrêmes, elle demande à l' Es- 
prit-Saint, dont aucun signe n'annonce encore 
sous la voûte des basiliques la venue prochaine : 
Ressusciter Al- JE le troisième jour? — Non, elle 
ne ressuscitera pas, car ceux qui la soutiennent 
et l'ont mise en cet état la croient vivante. 

Or, quels sont les deux partis qui s'agitent, 
à l'heure qu'il est, au sein de l'Église? Ces 
deux partis, les voici. 

Le premier, le parti des anciens ,, déclare plus 
formellement que jamais ne point vouloir ac- 
cepter ce qui est et admirer ce qui fut, condamne 
avec aveuglement, avec endurcissement, cette 
sorte de chimère profane, la folle idée du progrès,, 
se complaît dans l'ordre de choses légué par le 
moyen âge, n'admet ni le conseil, ni l'interven- 
tion, ni l'égalité des laïques, voue, en un mot, 
le monde de la religion, de l'intelligence et des 
faits à une sorte d'immobilité hiératique, et 
prétend jeter dans un moule de convention 



BQ 
6 339 



IV AVANT-PROPOS. 

l'avenir. — Le second parti, vir novus, novissima 
verha, le second parti, au contraire, plein de 
zèle, d'inexpérience, de fougue et d'imaginations 
peu rassises, dénonce à haute et intelligible voix 
les désastreux errements du passé, se retourne, 
sans respect, sans scrupule aucun, vers la louve 
antique dont, hier encore, il suçait dévotement 
la mamelle, propose, sans avoir seulement 
arrêté son plan, je ne sais quelle transaction 
équivoque avec la société moderne, et, sans 
tout à fait dépouiller le vieil homme, daigne ce- 
pendant tendre la main aux hommes de bonne 
volonté. Tôt ou tard, les deux rivaux, les deux 
frères ennemis, devaient se mesurer en champ 
clos : ils sont à Rome en ce moment. Or, qui 
l'emportera, en définitive, de l'ange ou de Ja- 
cob en la terre d'Israël? En vérité, je vous le 
dis : NI l'un ni l'autre. 

Ni Vun ni Vautre,., Pourquoi? — Pourquoi! 
Ouvrez l'Évangile, chrétiens irrésolus. 

« // faut mettre le vin nouveau en des vaisseaux 
neufs, )) enseignait Notre-Seigneur ; et le chris- 
tianisme, en effet, s'est produit en dehors de la 
synagogue. Eh bien, nos prêtres et nos évêques 



AVANT-PROPOS. T 

ont-ils mis le vin nouveau en des vaisseaux neufs? 
Ont-ils pressé le vin nouveau? Ne l'ont-ils point 
toujours porté avec répugnance à nos lèvres? 
Répondez, ô nos maîtres et nos juges, vous- 
mêmes, vous qui tournez le dos aux anciens, 

BRISEREZ -vous LES VIEUX VAISSEAUX?... Voilà CC 

qu'ira remontrer un enfant aux docteurs de la loi 
présentement assis près des piliers du temple. 
Une autre cause, celle-là générale et plus 
haute, domine la situation. Voyez les peuples... 
et nunc erudimini, vos qui judicatis terrain,,* voyez 
les peuples : pensez-vous qu'ils prennent part 
à vos querelles et que les débats qui vous divi- 
sent les distraient beaucoup? Voyez, — tandis 
que les deux athlètes, lesquels se contemplent 
et se défient depuis des siècles, V esprit d'auto- 
rité et y esprit d'examen, se joignent et se livrent 
dans la poudre un dernier assaut, — voyez les 
peuples, ils assistent immobiles à cette lutte 
de parade, et, par delà la tête de l'ange, dont 
les ailes tour à tour se dressent, s'éraillent ou 
s'abattent, par delà la monstrueuse échine du 
patriarche qui sue sang et eau, les peuples 
regardent planer à l'horizon la liberté. 



VI AVANT-PROPOS. 

Il est de notre devoir, nonobstant, à nous 
chrétiens et fils de 89, puisqu'en réalité Rome 
s'émeut, de nous émouvoir aussi. La sentence 
pontificale doit tomber du haut d'une chaire 
qui n'admet point la réplique et dont les arrêts 
s'imposent à des millions de consciences. Soit. 
Mais avant que le jugement solennel et fatal, si 
ce n'est infaillible, ne tombe des hauteurs du 
Vatican, évoquons, nous autres, à l'ombre de ce 
second Gapitole, les temps anciens qui lui sont 
chers, et rendons un instant à César ce qui 
n'appartient plus à César. A la façon dont 
la Papauté voulut jadis exercer l'empire, tant 
qu'elle garda le pouvoir de lier et de délier 
dans l'univers, on jugera de sa modération 
dans la victoire : selon qu'elle aura magnifi- 
quement usé du droit de commander et de 
défendre, prérogative qu'elle entend bien con- 
server , selon qu'elle aura bien mérité de nos 
deux patries, la terre et le ciel, patries au nom 
desquelles le prêtre nous trace sur le front, dès 
que ce front médite, s'illumine ou s'élève, une 
croix de cendre, on proportionnera l'abandon 
et l'on mesurera le respect. 



AVANT-PROPOS. vu 

Le dessein de l'œuvre que l'on a tentée, 
pour être hardi et vaste, ne saurait, ce semble, 
beaucoup déplaire aux honnêtes gens. Notre 
vue embrasse une immense époque et se re- 
porte tour à tour sur les trois pays qui soutin- 
rent jadis la Chrétienté comme un trépied, la 
France, l'Allemagne, et l'Italie; notre critique 
la résume, cette époque , dans un personnage 
éminent aux pieds duquel gravitent ses diverses 
sphères d'activité; notre impartialité reconnaît 
à ce temps certaines grandeurs qui nous fuient 
et signale simultanément à l'attention des fidèles 
certains ferments de corruption qu'un ordre de 
choses moralement détruit nous a légués. Sé- 
parez l'ivraie du bon grain, jetez au feu le 
figuier desséché, vous dont la lassitude, l'im- 
puissance ou la molle habitude de porter le 
joug n'ont point lié les membres. 

(( // faut mettre le vin nouveau en des vaisseaux 
neufs, » telle sera notre conclusion dernière. — 
(( Cette vie est courte, troublée; réunissons-nous en 
Dieu ^ )) telle est la pensée qui nous est sou- 

I . Vie de madame de Lafayelle, par iM">« de Lasieyrie, p. 446. 



Mil AVANT-PROPOS. 

vent venue au cœur, taudis que. fidèle à quelques 
vertus dont nous n'avons point été chercher 
loin les exemples, nous avons consacré notre 
jeunesse et nos forces au service du Vrai et du 
Bien, et avons cru de notre devoir de négliger 
les conseils de la prudence Aulgaire. C'est peut- 
être à cette heure, où les deux réactions en 
sens inverse — le mouvement antireligieux du 
xvni^ siècle, le mouvement religieux vague, illi- 
béral, absolutiste de la première moitié du 
xix^ siècle — ont fourni leur carrière, c'est peut- 
être à cette heure qu'il s'agit, non point de tom- 
ber dans l'indifférence, mais d'essayer de mettre 
à profit, au contraire, tant d'enseignements épars. 
Dieu veuille qu'il nous ait été donné çà et là 
d'atteindre ce point juste qui doit désormais fixer 
sur le fort et le faible d'un gouvernement spiri- 
tuel et temporel absolu, sur les causes finales de 
sa politique, sur le bien et le mal, en un mot, 
qui se sont produits sous son égide, le senti- 
ment du chrétien et l'opinion du philosophe. 



Paris, 46 mars 1870. 

/ 
OCTAVE D'ASSAILLY. 



LIVRE PREMIER 



MOUVEiMENT RELIGIEUX 



« lo fui clcyli agni délia sauta grcggia 
Che Domenico mena, per cainmino 
U' ben s' imjnngua se non si vanegyia. 

Questi che m 'è a destra più vicino, 
Frate e maestro futmni: ed esso Alberto 
E Di CoLOGNA, ed io Tomas d'Aquino. » 

Dante, Paradiso , c. x. 



« Je fus une brebis de ce troupeau sacré que 
Dominique conduit par un pâturage où celui qui 
ne s'en écarte point trouve une abondante nourri- 
tura. Celui-ci qui se tient à ma droite, le plus près 
de moi, fat mon frère et mon maître : c'est Albert 
DE Cologne, et moi je suis Thomas d'Aquin. » 

Dante , chant x du Paradis. 



ALBERT LE GRAND 



LIVRE PREMIER 

MOUVEMENT RELIGIEUX 



Naissance, enfance d'Albert le Grand. — De la première éducation au 
moyen âge. — Albert s'éloigne de l'Allemagne et va étudier à Padoue. 
— Albert à Padoue. — Pourquoi Albert le Grand devait-il nécessaire- 
ment se faire moine? — Des deux Ordres de Saint-François et deSaint- 
Dominique. — Portrait des deux saints. — Albert le Grand entre en 
religion dans l'Ordre de Saint-Dominique. 

1193 — 1223. 



Dans cette partie de la Bavière qu'on nomme 
aujourd'hui encore la Souabe bavaroise , sur les 
bords du Danube , s'élève la petite ville de Lavin- 
gen. En ces grasses plaines , au fond de ces riches 
vallées que majestueusement il arrose , l'énorme 
fleuve dont les flots, de Bude à Belgrade, se pré- 
cipitent avec furie, s'étale, s'épanche avec une pru- 
dente lenteur. On dirait d'un tyran qui , sûr d'ar- 
river à l'empire , se modère et retient sa fougue : 



4 ALBERT LE GRAND. 

il ne se trahit que par des largesses, a ... Doués 
de vertus civiques et cités pour leur mâle attitude 
sous les armes y en mainte rencontre et 7nélée, les 
gens de Lavingen brillèrent.,., » redisent avec or- 
gueil les chroniques locales. « C'est quun sang 
généreux coule dans leurs veines! » reprennent et 
remontrent au besoin les Bavarois de la vieille 
roche. Lavingen, en effet, ou Lauingen aurait été 
fondée par les Romains, s'il faut en croire la cher- 
cheuse Allemagne. Sur les hauteurs qui l'avoisinent 
se serait dressé jadis l'un de ces châteaux forts ou 
postes avancés que la vigilance inquiète des préteurs 
chargés de la défense des provinces germaniques avait 
échelonnés sur les frontières les plus exposées aux 
coups de main , à l'époque des irruptions des Bar- 
bares. Lorsque vint le jour où ces derniers l'empor- 
tèrent, quand la digue fut renversée par le courant , 
las de veiller appuyés sur leurs piques , indignés de 
n'avoir plus à combattre et de ne pouvoir plus espé- 
rer vaincre, se sentant d'ailleurs abandonnés des 
dieux et de la patrie, débordés par Tinvasion, les 
derniers d'entre les vétérans auraient, dit-on, ense- 
veli leurs aigles sous les ruines de la forteresse , 
laissé se rouiller les boucliers inutiles , poussé la 
charrue, construit des toits de chaume dans les val- 
lons, pesé sur la roue de quelques-uns de ces cha- 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 5 

riots pleins de femmes qu'abandonnait, après les 
avoir traînés à sa suite, Attila, fait verser près de leur 
foyer les beautés captives, et tandis que fuyaient 
dans la brume les hordes échevelées du fléau de 
Dieu , d'immobiles légionnaires seraient devenus 
vaillants pères de famille , de sentinelles perdues , 
citoyens. Dieu sème le bon grain comme il lui plaît, 
et l'épi quelquefois s'égrène loin de l'obscur sillon 
qui l'a vu naître. Aux yeux de Celui qui , selon Bos- 
suet, se glorifie de faire la loi aux rois ^ au point 
de vue même de l'histoire et de la critique , quelle 
valeur ont ces souvenirs? — Aucune. Il n'en est pas 
moins vrai qu'on ne les évoque point sans en em- 
porter quelque impression de tumulte et de gran- 
deur, précisément celle que laisseront peut-être les 
tableaux, les situations, les scènes, les combats au 
milieu desquels se déroule une vie, l'une des moins 
connues et des plus dignes de fixer l'attention dont 
les siècles évanouis gardent Texemple. Peut-être 
aussi l'ombre éplorée de la Rome des Césars, se 
présentant ainsi tout d'abord et s'inclinant de très- 
haut jusque sur le berceau d'Albert , indique-t-elle 
assez clairement à l'esprit en quelles régions et sous 
quels auspices il va se mouvoir. C'est vers le Latium, 
c'est vers l'Italie que du fond de la Germanie Albert 
adolescent tendra les bras ; c'est sur la terre de 



6 ALBERT LE GRAND. 

Saturne, Satumia tellus^ que s'écoulera sa jeunesse. 11 
n'entra point non plus dans la destinée de notre héros 
que Rome nouvelle, la Rome des Innocent III et des 
Grégoire IX , lui fût une souveraine indifférente. S'il 
semble juste de reconnaître, nous aurons lieu du reste 
de nous en assurer dans la suite, qu'Albert salua de 
loin l'intelligence et la liberté modernes ; en revanche 
convient-il dès à présent d'annoncer que son génie 
subit nécessairement l'influence et le poids de la pa- 
pauté, parvenue au moyen âge à l'apogée de sa 
puissance spirituelle et temporelle. En ce temps-là 
vint au monde, remémore en son style archaïque 
l'un de ses fervents admirateurs du pays de France, 
Vhomme incomparable « qui^sous r habit de Jacobin, 
a sçeu DONNER jusques dans les deux, la mer et tous les 
coins et recoins de la terre. De ce font foy les œuvres 
quHl a destinées à la philosophie naturelle, médecine 
et mathématique. Il en a escrit si pertinemment que, 
du consentement des plus habiles, Aristote, Euclide, 
Gallien et Hippocrate ne sçauroient en avoir escrit 
plus à propos \ » 



1 . Voir Histoire des plus illustres et sçavans hommes de 
leurs siècles, t. II, p. 86, p. A. Thevet. — M. Thevet ajoute 
révérencieusement, en se faisant l'interprète d'une fable allégo- 
rique très -répandue au moyen âge : « Albert a si curieusement 
recherché les secrets de la nature, que Von diroit quune partie 



MOUVEMENT RELIf.IEUX. 7 

Près de Lavingen résidait, content plusieurs au- 
teurs dignes de foi, vers le milieu du \ir siècle, une 
noble famille du nom de Bollstadt ^ Les sires de 
Bollstadt avaient du bien; les biographes appuient 
même sur ce fait avec certaine insistance qui sent de 
très-loin l'économat du cloître. Riches , coulant le 
printemps, l'été, l'automne à la campagne, l'hiver 
à Lavingen, une existence large et simple, pieux, 
honorés de tous, quelle raison pouvaient donc allé- 
guer le père et la mère d'Albert pour ne point 
s'avouer satisfaits ? Pourquoi , sans cesse , assis de- 
vant le foyer, tandis que mugissait le vent du nord 
et vacillait la lampe , durant les longs soirs de la 
froide saison, se regardaient - ils ainsi l'un l'autre, 
des pleurs aux yeux? lisse sentaient vieillir, ils s'ai- 
maient, ils n'avaient point d'enfant. Tel paraît avoir 

de son âme a esté transportée mix deux. Vautre en l'air, la 
troisième sous la terre j, la quatrième sur les eaux , et qu'il ait, 
par un moyen occulte et inconnu, uny et rassemblé tellement le 
tout de son âme , que rien n'ait pu lui échapper touchant les 
sphères célestes, les météores, l'eau, la terre et ce qui est produit 
aux abismes de ces élémens. Telle perfection y a-t-il eu, qu'aw- 
cuns lui ont jeté le chat aux jambes, qu'il estoit nécromancien 
et détestable magicien. » V. Thevet, p. 87. 

\. Parentes erant ex militari ordine. —V. Rodolphe, Pierre de 
Prusse. — Albertus Suevus natione in agro Laugiensi clarissimis 
crepundiis ex regulis Boldstadensibusortus. — V. Metrop. Salisb., 
p. 136. Ap. Sighart, Albertus Magnus. 



8 ALBERT LE GRAND. 

été l'unique souci d'une maison, d'ailleurs heureuse, 
et sans doute parmi d'intimes oraisons se prolongea 
souvent la veillée. La naissance d'Albert fut mieux 
qu'une joie, une surprise. On n'eût point manqué de 
crier au prodige , au miracle , si d'autres rejetons 
n'étaient venus soutenir la lignée chancelante des 
Bollstadt. Albert eut un frère, un frère du nom 
d'Henri , dont il fait mention expresse dans son tes- 
tament. Ce frère, touché comme lui du désir de vivre 
selon Dieu, mais n'attachant point à ces mots le 
même sens que lui, entra dans l'Ordre de Saint-Do- 
minique sans autre pensée que celle de s'éloigner 
du monde. Parvenu au couchant d'une vie humble, 
contemplative, obscure, bien différente de celle d'Al- 
bert, après ne s'être nullement mêlé aux choses de 
l'esprit, et comme ce patriarche dont il est parlé 
dans la Bible et qui sommeillait sous les gerbes de 
blé , n'ayant pas même effleuré du bout de sa fau- 
cille l'ivraie des affaires terrestres , le bon religieux 
s'éteignit doucement, saintement, rendant grâces au 
ciel de lui avoir permis de savourer à longs traits 
dans l'ombre la gloire de son ahié, prieur de l'Ordre 
à Wiirtzbourg. 

On montre sur la place du Marché de Lavingen 
Une maison ancienne construite évidemment sur les 
débris d'une maison plus ancienne encore. Cette 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 9 

maison aurait appartenu aux seigneurs de BoIIstadt. 
C'est en ce lieu, s'il faut s'abandonner à la tradition 
populaire, qu'Albert le Grand serait apparu. La tra- 
dition a droit au respect : aucun texte ne la contre- 
dit. Quant à la date de 1195, inscrite, on ne sait 
par quelle main inhabile, sur une tour peu éloi- 
gnée de cette maison , est-ce bien là la date exacte 
et véridique de la naissance d'Albert le Grand? 
Quelle confiance doit inspirer son témoignage? Le 
hasard a voulu que la phalange toujours un peu 
jalouse , un peu méfiante des érudits et des savants 
n'ait point cru devoir, sauf deux ou trois très-osés, 
jeter la pierre à l'honnête tour du pays de Souabe, 
et nous-même, loin de prétendre infliger à sa décla- 
ration abrupte un démenti, peu s'en faut que nous 
n'agitions le befTroi en son honneur. On peut con- 
sidérer comme chose certaine que le Bienheureux 
ouvrit les yeux à la lumière l'an de grâce 1193, à 
Lavingen, sur la place du Marché \ 

4. Natus est circa annum Incarnationis Domini MCXCUI, Cae- 
lesUno tertio totam ecclesiam régente. — V. Legenda venerabilia 
Domini Alberli Magni Ratispomiensis ecclesiœ quondam epi- 
scopi, ordinis fratrum prœdicatoriim. Rodolphe. Koln, 1490.— 
Alhertus Magnus, sein Leben und seine Wissenschaft, nacii den 
Ouellen dargestellt. Regensburg. D*" Sighart. T. Manz, 1867. — 
Quétif, Scriplores ordinis Dominicanorum ; Uàuréim , De la 
Philosophie scolastique , t. II, art. Albert le Grand, 



10 ALBERT LK GRAND. 

L'imagination commune est ainsi faite qu'il n'est 
rien qu'elle n'invente pour contester au génie nais- 
sant sa couronne; puis, une fois qu'il a vaincu, 
s'est fait reconnaître , et surtout qu'il a reçu la con- 
sécration de la mort, nul effort ne lui coûte plus pour 
amonceler autour d'un nom diamants et pierres 
fausses. Tel saint, auquel ses proches refusaient l'au- 
mône et quelquefois même la vertu durant sa vie, 
voit s'amonceler les ex-voto sur sa tombe: tôt ou tard 
l'inévitable fée vient tour à tour humilier la foudre, 
écarteler des aigles ou semer à pleines mains les 
étoiles devant le mausolée des grands hommes. La 
crédulité trouve là son compte, mais l'orgueil aussi. 
Contraint d'admettre une supériorité, l'orgueil s'in- 
cline ou plutôt s'efface, mais dans cette extrémité il 
se ravise encore et il essaye de se persuader que 
tout cède , tout se prosterne , même la nature, de- 
vant certains êtres d'élite. De là le goût du vulgaire 
pour les apothéoses : il en coûte moins au vulgaire 
d'encenser un demi- dieu que de saluer le talent. 
Qui a dépassé son siècle de cent coudées n'échappe 
que difficilement à cette sorte d'ostracisme qui l'exile 
de terre sous prétexte de l'élever au-dessus. Ce 
n'est point à seule fin , soyez-en sûr, de les rap- 
procher du ciel que leurs pareils , qui ne se sentent 
pas leurs égaux, isolent les Aristide de l'intelligence 



MOUVT'MKNT nKLlC.IKUX. 11 

OU de l'amo sur un piodostal ou sur un autel; c'est 
surtout pour les déclarer pompeusement hors la loi 
et n'avoir plus à se mesurer avec eux. Rien de 
plus sobre et de plus simple que les indications des 
Chroniques sur les commencements d'Albert. On 
s'aperçoit bien que ceux qui l'ont vu secouer ses 
langes ne se doutaient guère que sur ce fi'ont in- 
génu scintilleraient un jour des emblèmes magiques. 
(( ... Il apprit tout petit de ses pieux parents le che- 
min du Seigneur, On lui fit enseigner les lettres. On 
lui inculqua les principes des sciences ^ » D'ailleurs, 
nulle aventure étrange, nulle vision, nul éclat de 
caractère, pas même un songe comme celui qui fut 
donné à saint Anselme, alors qu'il dormait sous les 
yeux de sa pieuse mère Ermenberge. 

« De très - bonne . heure , rapporte l'auteur de 
la Vie d'Abélardj, le désir d'atteindre jusqu'à Dieu 
se manifesta dans l'âme de celui qui devait un jour 
le chercher dans les sublimités de la méditation. 
Ainsi il racontait qu'ayant entendu dire à sa mère 
que Dieu était là-haut dans le ciel , il avait ima- 
giné que le ciel s'appuyait sur les sommets des 

1. « Hic a piis parentibus viam Domini est edoctus; traditus 
ab iisdem litteris instruendis. » V. Pierre de Prusse. — « Er wurde 
in den Anfangen der Wissenschaften unterwiesen.» V.D"" Sighart, 
Albertus Magnus. 



12 ALBERT LE GRAND. 

montagnes qui formaient son horizon depuis son 
enfance, et qu'ainsi, en les gravissant, on pourrait 
monter jusqu'à la cour du roi des mondes. Comme 
cette pensée roulait sans cesse dans son esprit, il 
arriva qu'une nuit il crut la réaliser. Il vit dans une 
plaine des femmes qui étaient les servantes du roi 
et qui faisaient la moisson avec une paresse et une 
négligence extrêmes. Il leur adressa des reproches 
et se promit de les dénoncer à leur seigneur. Il gra- 
vit donc la montagne et se trouva dans le palais du 
roi, resté seul avec le premier officier de sa cour, 
car c'était la saison des récoltes et tout le monde 
était aux champs. En entrant, il s'entendit appeler 
et alla s'asseoir aux pieds du roi. Interrogé avec 
douceur, il répondit suivant son âge, dit qui il était, 
d'où il venait, ce qu'il voulait. Puis, le grand maître 
de Fhôtel , en ayant reçu l'ordre, apporta un pain 
d'une blancheur parfaite que l'enfant prit et mangea. 
Le lendemain de ce songe, dans son innocente sim- 
plicité , il croyait réellement s'être nourri dans le 
ciel du pain du Seigneur et il le racontait à tout le 
monde ^.. » 

C'est en vain que l'on chercherait dans les 67/?'o- 
niques traitant d'Albert la moindre allusion à un rêve 

1. V. M. de Rémusat , Vie de saint Anselme, p. 23. 



MOUVEMENT rxELlGIKLX. 13 

comme celui-là, éclos près du berceau et florissant 
en paradis. Nous n'aurons à relater ici aucune de 
ces fraîches et dévotes histoires dont l'imagination de 
quelques fidèles a fait probablement tous les frais et 
dont on dira qu'on peut les considérer toujours, sauf 
plus ample informé, comme vraies, sans qu'il soit 
prudent toutefois d'y attacher trop d'importance. Elles 
témoignent, en effet, sous une forme pure, avec une 
naïveté touchante, de l'état de l'âme habituel ou de 
celui dont elles parlent ou de ceux qui les inventent. 
Ce qui les a séduites, charmées, induites en erreur ou 
plutôt en trouble, hélas! ces âmes tendres, inquiètes 
ou désolées, c'est le démon familier du moyen âge, le 
merveilleux. Rien ne sera plus aisé que de constater 
plus loin, à mesure que la figure d'Albert sera mise 
en lumière, qu'il n'eut point le tempérament des soi- 
disant prédestinés, qu'il ne connut ni la vision ni 
l'extase , comme , par exemple , sainte Thérèse ou 
saint François, et que, bien qu'il ait été proclamé 
bienheureux, il posséda néanmoins à un degré émi- 
nent ce sens assez rare chez ses émules décorés de 
l'auréole, le sens du réel et du vrai ^ Un ange 

■1. (( Cum beatus Thomas ejus discipulus sanctorum adscribc- 
retur catalogo, de Alberli etiam canonizatione, mentionne le 
biographe Pierre de Prusse, ut aiunt, traclabatur; licet proplcr 
ne(jli(jenliam fralrani prosecutione careret. » V. Prussia., Vil. 



14 ALBERT LE GRAND. 

fùt-il venu lui proposer de vouloir bien accepter le 
DON DES LARMES, le clocteur universel^ c'est sous ce 
nom cju'oii le désignera bientôt, n'eût point manc|ué, 
je l'imagine, de démontrer par deux ou trois syllo- 
gismes au porteur ailé de ce singulier cadeau, si 
fort apprécié jadis, si convoité, si vanté, qu'un chré- 
tien ne doit montrer sur son visage ni forfanterie. 
ni faiblesse, et c{ue la douleur qui se répand en 
larmes au lieu de se transformer en mouvement, 
en action, ne saurait jamais rien produire d'excel- 
lent ni dans cette vie ni dans l'autre. Non, les rêve- 
ries incohérentes, la contemplation indéfinie qui se 

Alb.j, p. :230. — Il est assez singulier que pendant toute la durée 
du moyen âge et de la Renaissance la canonisation d'Albert soit 
pour ainsi dire restée en suspens. Le pape Jean XXII, s'il faut 
en croire Rodolphe, aurait en 1334 ordonné l'instruction prépara- 
toire. Un peu plus tard, sous le pontificat d'Innocent VIII, après 
avoir conslalé plusieurs guérisons miraculeuses obtenues par 
ses reliques j, les Dominicains publièrent, avec l'autorisation du 
pape, un ofîice en l'honneur du Bienheureux. Grégoire XV, le 
15 septembre 1622, déclara qu'il était permis à l'Église de Ratis- 
bonne de célébrer tous les ans, le 13 novembre, une fête en l'hon- 
neur du bienheureux Albert. Urbain VIII,etaprès lui Clément X, 
autorisèrent tous les couvents de Dominicains du monde h l'ho- 
norer comme un saint. On ne sait cependant pour quelle 
CAUSE Rome n'a point statué sur celte béatification d'une façon 
très-nette. Quand on connaîtra l'homme, peut-être devinera-l-on 
le pourquoi de tant de concessions tardives ou timorées. — Con- 
sulter I)'' Sipihart, Alberlus Maynus^ c. .wxvn. 



\iouvi:ment religiiîux. 15 

prolonge les yeux fermés, les folles ardeurs, les 
transports , les efTusions fiévreuses et désordonnées , 
absorbant passe-temps des mystiques, toutes ces 
vapeurs, qui, selon le beau mot de Platon, empê- 
chent de cultiver le sens du divin et de développer 
en soi le sens de l^inirnortel et du vrai, noti'e héros les 
repousse ou plutôt ne leur permet pas d'atteindre les 
régions sacrées de sa raison. Du spectacle de la créa- 
tion, Albert le Grand remonte froidement au principe 
éternel , invariable , et si quelques pleurs ont jamais 
mouillé sa paupière, ce ne fut point à coup sûr d'une 
âme alanguie, bouleversée qu'ils ont du jaillir, mais 
bien des joies sereines que donne l'intelligence, les 
plus discrètes, les plus profondes, les plus élevées 
de toutes ^ Il y a néanmoins dans le génie d'x\l- 
bert je ne sais quelle faculté d'intuition, je ne sais 
quelle facilité innée d'entrer en communication fami- 
lière avec la nature , dispositions prime - sautières , 
franches ouvertures, signes de race auxquels, se re- 
tournant vers lui, l'une des personnalités scientifiques 
les plus hautes de ce siècle rend du reste un fra- 

\. Angélique de Fiésole a laissé un portrait d'Albert le Grand 
qui n'est point de nature à modifier nos impressions. La figure 
est placide, d'une beauté très-régulière. Les yeux, singulièrement 
profonds, méditent; les lèvres expriment la gravité et l'énergie, le 
génie calme : nulle passion. 



16 ALBERT LE GRA.ND. 

teriiel hommage*, et dont, à défaut de symptômes 
avant-coureurs, on pouvait s'attendre à la rigueur à 
retrouver comme la trace légère, un crayon, un sou- 
venir quelconque, en s'adressant à la postérité, non 
point celle-là qui déjà se montre oublieuse , mais 
celle-là, la contemplative et la curieuse, qui pieu- 
sement médite , cherche les rapprochements , les 
trouve , se complaît dans Tornement et l'anecdote , 
annote à la marge ou tient les pinceaux. Notre espoir 
ne sera point complètement trompé. Une peinture 
d'une époque relativement récente éveille l'idée d'un 
des caractères du talent d'Albert , la force, et fait son- 
ger en même temps à l'une des inclinations maîtresses 
de son esprit , la foi en l'autorité de l'homme sur la 

1 . V. Humboldt, Irad. allem. de Ideler. Berlin, 1852, t. I^', 
p. 66. — Cosmos^ t. II, p. 234. « Les remarques et les conclusions 
d'Albert, dit Humboldt, sur les variations, selon les latitudes et 
les saisons, du froid et de la chaleur, sur l'influence des monta- 
gnes sur la température, sont admirables au delà de toute ex- 
pression pour l'époque à laquelle vivait cet homme si renommé 
par son savoir universel. » Dans le Cosmos j Humboldt s'occupe 
surtout du livre d'Albert, de Nalura locorum. Il le réfute çà et 
là respectueusement. « Albert der Grosse zog es bereits nicht in 
Zweifel, dass die Oberfliiclie der Erde bis zum fiinfzigsten Grade 
nordlicher Breite bewobntsei, wiihrend noclihundert Jalire friilier 
Edrisi wie Aristoleles den gesammlen bewohnten Theil der Erde 
in die nordiiche gemiissigte Zone verlegte. »— V. Humboldt, l'ber 
die historische Entwicklung der geographischcn Kentnisse. 



MOUVEMENT IlELIGIEUX. 17 

maiicrc. Sur cette même tour de Laviiigen dont il a 
été parlé plus haut se dessine grossièrement l'image 
d'un cheval blanc fabuleux, sorte de Pégase long de 
quinze pieds. Albert le Grand, tout petit, souffle 
à l'oreille la légende explicative, fascinait, domp- 
tait la bete énorme, effroi de la ville, et la menait 
le long du Danube. Les peuples n'ont-ils point l'in- 
stinct de l'harmonie des choses? Sur le front d'un 
Horace ou d'un Virgile, tandis qu'autour du nou- 
veau-né sourient, mêlent leurs pas harmonieux des 
nymphes ceintes de pampres et de lierres, voleront 
des colombes ou se poseront les abeilles. Graves , 
roides et pensives, à la fois calmes et bienfaisantes, 
les pâles ondines germaines, d'une main écartent les 
roseaux, de l'autre font ployer l'échiné d'un monstre 
devant l'un des précurseurs de ce siècle qui se vante 
à bon droit d'avoir asservi la matière à sa vo- 
lonté *. 

Les ouvrages du docteur universel^ ce\ix-\h mêmes 
où se déploie avec le plus de liberté son goût pour 

1. Voici l'inscriplion qu'on lit encore à l'heure qu'il est sous 
le cheval blanc, long de quinze pieds j de la tour de Lavingen : 

Mirae molis equus, veloi et saltibus aptus, 
Praelongus ter quinque pedes et corpore magnus, 
Nascitur Alberti Lauingaî sub lare Magni. 

V. Histoire de la ville de Lavingen. Raiserj p. 79. 

J. 2 



18 ALBERT LE GRAxND. 

l'observation, tendance individuelle à peu près uni- 
que au XIII'' siècle, le traité de la Jeunesse et de 
la Vieillesse par exemple, ne contiennent aucun dé- 
tail, aucune clarté sur ses printemps \ En gardant 
ainsi négligemment ou prudemment le silence, en 
ne faisant point entrer en ligne de compte les heures 
matinales où l'esprit presque inconscient s'éveille 
suspendu au giron du siècle^ Albert religieux n'au- 
rait-il point obéi par hasard à certaines réserves que 
lui commandait son état? Beaucoup de moines ont 
eu Qette délicatesse, ce tendre caprice ou ce parfait 
mépris d'eux-mêmes, autrefois, de ne compter leurs 
jours qu'à partir de l'instant où ils en avaient fait 
le sacrifice. Les fratelli abandonnaient de la sorte 
la fleur de leurs ans à l'oubli comme plus tard ils 
laissaient leurs corps à la terre, sans horreur et sans 
regret. En deçà des vœux, le néant. Pendant la sai- 
son d'épreuves, la prière, la soumission absolue, 
l'étude, le soin des âmes. Au delà, Dieu, s il hn 
plaît. N'admirez-vous point dans cette abnégation 
chrétienne je ne sais quelle pudeur stoïque qui tout 
à la fois impose et attire? L'austère, la virile piété 
n'est certes point exempte de grâces et les amours 



i. V. Alberti Magni Opéra ;h\mm\, Lugdiin., in-foi. De Ju- 
ventute ei Senectute. Parva Naturalia, t. V, p. I SI-ISS. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 19 

sacrées comme les profanes sont à moitié laites d'a- 
dorables réticences et de mystère. On renonce sans 
doute à soulever des voiles qui ne cachent que Dieu 
absent, mais il suffit que sous ce prétexte il soit dé- 
fendu d'y toucher pour que l'on éprouve à leur aspect 
comme une sensation de sa présence réelle au fond 
des cœurs bien épris. 

L'éducation d'un jeune seigneur, en ces temps de 
trouble et d'ignorance que nous allons traverser, 
était, comme on peut bien le penser, assez incom- 
plète et bornée, moins abandonnée cependant qu'on 
pourrait le croire. Peu de mères assurément devaient 
apprendre à lire à leurs fils. Il eût fallu pour cela 
qu'elles eussent su lire elles-mêmes, les châtelaines, 
et comment l'auraient-elles su , quand leurs très-in- 
cultes époux, pour connaître le sens d'une charte ou 
d'une missive, recouraient, sauf de très-rares excep- 
tions, à la science de ceux dont lire devient le mé- 
tier^? Dans les courts intervalles où l'enfant échap- 
pait aux mains de sa nourrice, des varlets^ et plus 
tard des fauconniers et des hommes d'armes, le 
cloître le plus proche, l'église voisine, étaient les 

1. Nous avons cité dans notre essai littéraire, les Chevaliers- 
poêles de l'Allemagne (Minnesinger), un exemple inouï de cette 
noble ignorance des preux du xii" et xiii«= siècle, k propos du 
sire de Lichtenstein. Voir les Chevaliers-poêles^ p. 135. 



20 ALBERT LE GRAND. 

seuls lieux où il pût recueillir quelque sage parole, 
admirer un livre , ou recevoir une leçon ; mais là se 
chantaient les Psaumes. Aussi voyons-nous qu'Al- 
bert, tout jeune encore, aimait à visiter les églises,, 
et à mêler sa petite voixy tant bien (/ue malj h celle 
clés clercs ^ Le lutrin tenait une place, joua même 
un rôle considérable au moyen âge. C'était le pre- 
mier pupitre qui frappât les yeux, le poteau par- 
lant qui rappelait sans cesse aux retardataires, aux 
tièdes, le chemin du saint sépulcre, l'arbre sacré, 
féerique, à l'ombre duquel s'agenouillait, priait, rêvait 
la foule. Comme le désert, la foi sans bornes est su- 
jette aux mirages. Quand l'énorme in-folio, déployé 
en l'air, laissait retomber ses feuillets sur les coins de 
fer de sa reliure, l'ancien monde hébraïque jetait un 
reflet de lumière orientale à travers les arceaux des 
cathédrales, on eut dit qu'un souffle descendu du 
Liban fut venu apporter par-dessus la croix du 
maître -autel le salut des cèdres aux piliers du 
temple nouveau , et de l'urne symbolique des filles 
d'Abraham et de Jacob roulaient encore quelques 
gouttes d'eau, de la barbe blanche du patriarche 
Tobie tombaient encore quelques bénédictions sur le 



1 . Rodolphe. ~ « Er licbte die Kirclien zu bcsuclicn und dort... 
mit dcm Klerus zu siiigcn. » D»" Sigbart, Alberlus Magnum. 



I 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 21 

chef des Éliézer du cloître, sur la tête blonde des 
jeunes Tobie de la société féodale. Quelque profonde 
estime que nous professions pour le lutrin , il est 
plus que probable qu'Albert , enfant , réduit à cette 
seule ressource, n'eut jamais pu voler à ses hautes 
destinées. Un bon chantre ne dégénère point aisé- 
ment en savant, en héros. Fort heureusement, hors 
des voûtes des abbayes où les clercs feuilletaient le 
Psautier, s'ouvraient encore à la fin du xii^ siècle 
d'autres refuges à l'intelligence à peine éclose. Pour 
faire pendant à l'impression pénible que peut avoir 
produite naguère la thèse paradoxale soutenue par 
un catholique de l'ancienne loi, M. de Maistre, sa- 
voir que le sang a toujours coulé sur la terre, que 
l'univers doit être comparé à un autel perpétuelle- 
ment fumant, et que l'état de guerre est chose fatale 
ou sainte, en tous cas, dans les desseins de la Pro- 
vidence , en revanche , aux époques même les plus 
ténébreuses, les plus livrées aux hommes d'armes, 
les plus cruellement visitées par l'ange extermina- 
teur, on constatera aujourd'hui , non sans fierté , 
non sans douceur, que jamais en Europe, voire 
même en Asie , on n'a complètement négligé le 
culte sacré des lettres et des arts. L'antiquité nous 
a légué la tradition du beau langage et le goijt 
des cours publics. Sa tradition s'est perpétuée dans 



22 ALBERT LE GRA?<D. 

les obscurités qui séparent la chute de l'empire ro- 
main de la première et de la seconde Renaissance*. 
Une Ariane, presque invisible, mais sereine, veillait 
dans les catacombes de l'esprit et luttait contre les 
défaillances universelles. Sans doute, une large part 
de gloire revient à la papauté dans cette œuvre; 
l'Ariane semble quelquefois môme porter la tiare. 
IMais trop souvent aussi la divinité du labyrinthe a 
vu ses écheveaux de fil s'emmôler inextricablement 
autour des clefs de saint Pierre, et peut-être n'est-il 
point superflu de jeter un peu de jour sur une ques- 
tion ordinairement résolue tout à l'honneur de Rome 
ou contre elle. 

L'Église de Rome, du bon vouloir de laquelle 
dépendait jadis l'immense majorité des écoles j, il ne 
s'agit point encore ici des universités, les ouvrait ou 
les fermait à son gré. Rarement elle permettait aux 
instituteurs laïques d'y élever la voix. On remarquera 
que, tout en apportant je ne sais quel soin maternel à 
l'enseignement primaire^ qu'elle seule, du reste, pou- 
vait peut-être mener à bien, elle y tramait les habi- 
tudes jalouses de son génie. Ses ordres et ses avis 
portent cette double empreinte, caractère ordinaire 

4. Nous appelons quelquefois première Renaissance, le mou- 
vement des esprits extrêmement sensible dès le xiii* siècle, et qui 
prépara les conquêtes du temps de Léon X. 



mouvkmi:nt religieux. 23 

de ses actes, non moins entachés d'une sorte d'âpre 
méfiance que marqués au coin d'une impérieuse sol- 
licitude pour l'humanité. La règle invariable formu- 
lée d'abord dans les ordonnances pontificales, puis 
commentée, appliquée dans les conciles, est celle-ci : 
// ne sera permis à personne d'ouvrir une école sans 
la concession expresse de révêque :, aurait-on fourni 
les preuves de capacité suffisantes et offrirait-on V in- 
struction gratuite^. En somme, les prescriptions di- 
verses de la chancellerie romaine, en fait d'éduca- 
tion , tendent toutes à ce but : instruire Vliomme^ 
mais sans V affranchir, V élever, mais pour elle'. A 
côté de ces préoccupations étroites, les papes, les 

1. V. Concil. Xlll 829, n^ 20. Martèn. Ampliss. CollecHo 
t. III, p. 853. 

2. Instruire l'homme ! Il s'en faut encore de beaucoup qu'il y 
ait concordance unanime dans les décisions des papes sur cette 
question : l'homme doit-il demeurer dans l'ignorance ou savoir? 
A côté des prescriptions, si favorables aux lettres, d'Eugène II et 
de plusieurs autres papes, il est intéressant de placer ce passage 
d'une lettre de saint Grégoire le Grand à un évoque : « Mon frère, 
j'ai appris, ce que je ne puis rappeler sans douleur et sans honte, 
que vous avez cru devoir enseigner la grammaire à quelques per- 
sonnes. Apprenez donc combien il est grave, combien il est 
affreux (quam grave nefandumque) quun évêqiie traite de ces 
choses que doit ignorer inênie un laïque. S'il m'est bien prouvé 
que vous ne vous êtes pas occupé de ces lettres séculières, j'en 
rendrai grâces à Dieu.» Apud Brucker, Hist. cril.phU., t. III, 
p. 06I. V. Hauréau, de la Philosophie scolastique , t. î, p. 12. 



24 ALBERT LE GRAND. 

évêques, usaient noblement de leur pouvoir pour 
abolir certains abus. Sous peine des excommunica- 
tions les plus graves, il était interdit aux professeurs 
de se faire remplacer pour de l'argent et de louer 
leur chaire, leurs bancs, comme une ferme ^ On cite, 
à décharge des dispositions arbitraires signalées plus 
haut, la décision isolée d'un pape, Alexandre III. Ce 
pape aurait ordonné rjiie toute personne reconnue ca- 
pable d'enseigner pourrait user de ce privilège. C'est 
vraiment attacher trop d'importance à une mesure 
d'un intérêt purement local et qui ne dut ni ne put 
s'étendre à la généralité des écoles. Jamais sur ce 
point Rome n'a cédé ni transigé. Rome a toujours 
refusé la liberté de l'enseignement en principe ; elle 
la refuserait encore si elle se trouvait la plus forte. 
Lors donc que vous l'entendrez aujourd'hui élever 
très-haut ses plaintes dans les assemblées des fidèles, 
au pied des autels et jusque devant le sénat d'un 
grand empire, demandez-lui d'abord à quelle source 
elle a été les chercher, ces larmes. Rome a toujours 
pleuré et pleure encore en inclinant mollement, froide, 
impassible, entre ses naïades de marbre et toute cette 

1. «Sancimus ut si magistri scholarum aliis scholas suas loca- 
verint Icgendas pro prelio, ecclosiastic.T vindictcT subjacoant.» — 
Décret d^un concilo deLondres, an.i 118. Concile XII, '1495, n" 17; 
XIII, 426, n° 18. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 25 

ruisselante cour de Neptune dont tombent du reste en 
poudre les aqueducs, l'urne inépuisable de Jérémie. 
Ses douleurs aux tournures sacrées écartent volon- 
tiers le voile et secouent la cendre pour s'exclamer à 
l'aise, un doigt sur le texte biblique, et, sempiter- 
nellement plagiaires, elles empruntent des lamen- 
tations toutes faites et de sonores récitatifs aux Pro- 
phètes. Que si Rome nonobstant revient à la charge 
et que si , pareille à la vierge des Ecritures qui , 
par sa faute , a laissé s'éteindre sa lampe , elle ré- 
clame sa mesure d'huile aux peuples, aujourd'hui 
devenus les maîtres, que les peuples lui comp- 
tent sans marchander sa mesure d'huile, elle y a 
droit, mais qu'ils la fassent souvenir aussi, c'est 
justice , des longues nuits qu'ils ont gémi , tandis 
qu'étincelait sa demeure, dans les ténèbres exlé- 
rieures. Telles seront, en effet, telles devront être 
au moins désormais , contre la reine découronnée de 
l'ancien régime , nos seules vengeances , quelques 
moralités tirées de l'histoire, les seules représailles, 
beaucoup d'égards. « L'univers est rempti de supplices 
très -justes dont les exécuteurs sont très -coupables, » 
a dit et reconnu le catholique de l'ancienne loi au- 
quel on faisait allusion plus haut. Les temps sont pro- 
ches, pensons-nous, l'heure va sonner où le croyant de 
la loi nouvelle verra tomber la corne du superbe sans 



20 ALBERT I-E GRAXD. 

qu'aucun sacrificateur pur ou impur monte à l'autel. 
L'ère des holocaustes est close, celle des expiations 
commence. 

Parlerai-je des matières qui composaient Tin- 
struction donnée aux enfants au xii* et au xiii' siè- 
cle? Les indications très- nombreuses, bien qu'assez 
vagues, que l'on a pu recueillir à ce sujet, se résu- 
meront, s'il se peut, en quelques lignes. Des écoles 
étaient ouvertes dans les monastères, près des cathé- 
drales, et dans les villes, la plupart du temps gra- 
tuites \ S'asseyait sur les bancs qui voulait, et celui 
qui, en chantant au Psautier, n'avait point su distin- 
guer clairement les grosses lettres des signes de la 
musique ou qui n'avait point épelé dans un missel 
sous les yeux d'un moine, ou bien encore qui se des- 
tinait aux hautes fonctions ecclésiastiques, se per- 
fectionnait dans Varl des villains sous les yeux du 
magister. On apprenait à lire , à peu près comme 
aujourd'hui, de sept à huit ans. Mais « attendu que ce 
labeur., affirme le Doctrinale puerorum, n occupe que 
fort peu d'instants dans la carrière d'un écolier'- j^^ 

L V. Discours sur Vêlai des lellres au xiir siècle. Institut 
de France, \>. 40-41. V. Raumer, flohenstaufen, t. Vf, p. 475- 
481. 

2. Le Doctrinale puerorum, faussement attribué à Boèce , 
date du mi* siècle. V. P. Daniel, Études classiques, p. 106. — 



MOUVRMKNT nr.LiniKUX. 27 

on passait vite à quel({ue grammairien latin, Donat, 
Priscien ou Diclyme. Les Fables d'Esope, — tra- 
duites naturellement dans la langue de Phèdre, car 
personne ne savait le grec au moyen âge, si ce n'est 
quelques philosophes comme Averroès , sujets des 
rois maures d'Espagne \ — les poésies de Théodule, 
amplificateur du x^ siècle, les sentences de Caton le 
moraliste, des extraits d'Ovide, de Perse ou d'Ho- 
race, étaient ensuite servis à l'appétit naissant des 
apprentis bacheliers. Si l'on ajoute à quelques pas- 
sages de Lucain, de Stace, les discours retrouvés de 
Cicéron,etla fameuse quatrième églogue de Virgile, 
on aura la liste à peu près complète des fragments 
d'auteurs anciens dont on eut connaissance alors ou 
que l'autorité consentît à livrer au public. On appre- 
nait encore aux enfants à copier sur parchemin, — le 
parfaict enlumineur n'a plus sa raison d'être depuis 
l'invention de l'imprimerie, — à retenir de longs mor- 
ceaux choisis par cœur, méthode d'impression natu- 
relle dont personne, ce semble, peut-être à tort, ne 

« So sagt jenes Werk, » remarque plaisamment un admirateur si 
passionné du moyen âge, qu'il s'imagine que les enfants sous 
Grégoire IX apprenaient plus vile à lire qu'aujourd'hui. « Wie 
Lange erfordert die gleiche Aufgabe in der' Neuzeil Iroiz der 
zahllosen Verhesserungen der Lehrmelhode ! ! » V. D*" Sighart, 
Albert us Magnus. 

1. V. AvejToès et VAverroïs?ne ^ par M. Renan. 



28 ALBERT LE GRAND. 

fait plus cas aujourd'hui. L'ensemble de ces études 
ou exercices préliminaires menait bien jusqu'à treize 
ou quinze ans. Ces défilés une fois franchis, s'ouvrait 
devant l'adolescent le vaste champ des sept arts //- 
èerawa?^ comprenant le Trivium eileQuadriviiim, Sous 
la rubrique du Trivium étaient classées la gram- 
maire, la rhétorique et la dialectique. L'arithmé- 
tique, la géométrie, l'astronomie et la musique for- 
maient un parallélogramme imaginaire désigné sous 
le nom de Quadriviiim\ Il va sans dire que, pour 
guider l'esprit vers ces hauteurs, l'enseignement élé- 
mentaire ne suffisait plus'. Pour ceux qui voulaient 
achever leur éducation, devenir des clercs, des sca- 
vants ou simplement voir du pays, s'ouvraient alors 
les portes des universités. A ce moment décisif, le 
jeune homme épris d'amour pour l'inconnu, impa- 
tient de remuer ou d'apprendre, bouclait sa valise, 
embrassait ses parents, et, monté sur une mule ou 

1. Tirab., lett. III, 260; Ginguené , I, 149; Brucker, t. U\ , 
p. 597. 

2. On a jugé inutile d'insister sur les corrections corporelles 
autorisées dans les écoles au moyen âge. La coutume de Souabe, 
la Souabe se trouve justement la patrie d'Albert le Grand, nous 
fournit cependant un exemple de sévérité trop curieux pour ôtre 
passé sous silence. « Le maître d'école pourra sans doute appli- 
quer des coups de verge, 7nais aculcmenl douze coups de suite. » 
Y. Schwab. Landrecht, 183-184. 



MOUVEMEINT RELIGIEUX. '29 

bien à piecl, entreprenait un de ces longs voyages 
invraisemblables, perpétuel sujet d'étonnement pour 
qui s'est tant soit peu occupé du bon vieux temps, A 
voir ces gais compagnons du syllogisme se jouer 
ainsi des distances, des périls et des péages de toute 
sorte, on dirait cju'ils ont argumenté contre la nature, 
et qu'ayant nié la mineure qui concluait qu'ils n'ar- 
riveraient point, ils ont concédé la majeure qui affir- 
mait qu'ils étaient fous. 

« Le passage des cloîtres aux voyages, des 
voyages aux cloîtres, a dit c[uelque part l'un des 
descendants religieux d'Albert et l'un des ornements de 
ce temps-ci % donnait aux frères prêcheurs un ca- 
ractère particulier et merveilleux. Savants, solitaires, 
aventuriers, ils portaient dans toute leur personne 
le sceau de l'homme qui a tout vu du côté de Dieu 
et du côté de la terre. Le frère que vous rencontriez 
sur quelque route triviale de votre pays, il avait 
campé chez les Tartares, le long des fleuves de la , 
haute Asie. Il allait maintenant en Scandinavie, peut- 
être au delà, dans la Russie rouge : il avait bien des 
rosaires à dire avant d'être arrivé. Si, comme l'eu- 
nuque des Actes des Apôtres , vous lui donniez oc- 



1. V. Lacordaire, Mém. pour le rciabL en France de l'Ordre 
des frères prêcheurs, p. 94. 



30 ALBERT LE GRA.ND. 

casion de vous parler de Dieu , vous sentiez s'ouvrir 
un autre abîme, les trésors des choses anciennes et 
nouvelles dont parle l'Ecriture... » L'étudiant pauvre 
ou riche qui, lui aussi, renonçait aux joies du foyer : 
celui-là, misérablement vêtu, qui quittait l'humble 
maison de mortier et de bois qui l'avait vu naître, 
sombre logis où filait sa mère au coin du feu, oii lui 
souriaientses frères etses sœurs, où, jusqu'aux vieilles 
poutres noircies par la fumée, tout objet retenait son 
cœur par un aspect familier; celui-ci, fils des grands 
de la terre, qui, à l'âge où le sang coule plus bouil- 
lant, tournait le dos aux festins prolongés après la 
chasse au milieu des coupes et des luths,, aux pale- 
frois, aux faucons, aux armes éclatantes, aux meutes 
hurlant dans le chenil, aux dames de son pays qu'il 
osait encore saluer à peine, et dont il guettait pieu- 
sement le sourire, ne connaissant encore de l'amour 
que ce qu'en content les fabliaux : l'étudiant du 
xiii^ siècle, en un mot, tout autant que l'ancien 
moine errant, nous semble mériter le regard indul- 
gent de la postérité. Souvent il s'éloignait pour la 
vie, l'intrépide jouvenceau ; et qu'allait- il chercher 
au loin? la lumière. Amant platonique de la vérité, 
d'avance il lui vouait son âme et jusqu'à l'air de la 
patrie, il écartait toute douceur poui' atteindre au 
but. Ses cheveux blanchiront peut-cire à la poursuite 



MOUVEMEiNT HKLIGIEUX. 31 

de la divinité fuyante. Ehl qu'importe! S'il ne l'em- 
brasse point tout entière, du moins il aura baise le 
pan de sa robe. D'autres poursuivront le cerf ou le 
sanglier dans ses domaines; d'autres iront mau- 
dire le chant de l'alouette sous le balcon du châ- 
teau voisin ; d'autres s'assoiront sur le siège qu'il 
a laisse vide et que l'aïeule contemple en pleu- 
rant. x\rrière tout cela, lui veut courir le monde et 
savoir ! 

L'ItaHe, nous reviendrons d'ailleurs à loisir sur 
le caractère de son initiative, l'Italie a brillé de très- 
bonne heure d'un merveilleux éclat dans les lettres et 
dans les sciences. En l'an de grâce l'2i'2, époque à la- 
quelle les conjectures les plus sensées placent le voyage 
d'Albert en Italie, les universités de Verceil, deTré- 
vise et de Naples n'étaient point encore constituées, la 
célèbre école de Padoue n'avait point encore reçu sa 
forme défmitive, seules Bologne et Vicence dressaient 
leur chaire au soleil; mais partout, des sommets 
neigeux des Alpes aux cratères du Aesuve, fermen- 
tait déjà le bon levain, et les esprits plongeaient 
dans ce crépuscule fait de germes, d'effluves et de 
lueurs, qu'un poëte peindrait mieux qu'un critique. 
Ce qu'il y a de particulièrement vif, d'attrayant et 
d'enlevant dans ce grand mouvement qui, de Milan à 
Naples , se prépare , Milan , qui renaît de ses ruines 



32 albi;rt le grand. 

à la fin du xii' siècle en sacrifiant à la liberté poli- 
tique \ Naples, qui va bientôt se séparer en deux 
camps, l'un qui continuera de pencher nonchalam- 
ment du côté de l'île des Syrènes, l'autre qui saluera 
de mille acclamations le retour imprévu des Muses 
favorise par les munificences de l'empereur Frédé- 
ric II % c'est c|ue la renaissance intellectuelle en Ita- 
lie coïncide, coup de théâtre, croyons-nous, unique, 
avec l'explosion du sentiment religieux. Il s'en faut 
de beaucoup, du reste, qu'au moment où l'on va 
la surprendre, elle soit entrée en pleine possession 
d'elle-même et c|u'elle ait conscience de son génie. 
Ne dirait-on point, à l'entrevoir ainsi un peu roide 
sous la cotle de mailles, et seulement rieuse sous le 
heaume, d'une Minerve qui ne pense pas encore, ou, 
si elle pense, qui n'ôte point son cascjue pour penser? 
Tout entière, à cette heure martiale, aux desseins bel- 
liqueux, elle murmure à la hâte, en se jouant, quel- 
ques insignifiants refrains d'amour et ne parle même 



Anzi girar la liberta mirai 

E baciar lieta ogni ruina, e dire 

Ruine si, ma servitu non mai. 

Passerini, Comp. lir., t. III, p. 331. 

2. La création de Tuniversité de Naples, par Frédéric II 
Hohenstaufen , donna une impulsion extraordinaire aux beaux- 
arts et aux lettres dans toute l'Italie méridionale. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 33 

point correctement sa langue \ Sa langue! Mais au 
commencement du xiii'' siècle, la langue de Machia- 
vel et de Pétrarque n'est point fondue, n'est pas faite. 
Elle flotte indécise entre le latin, qui ne peut point 
mourir , et l'idiome qu'illustra sans l'immortaliser 
Sordello. L'élégance provençale précipite d'éclatantes 
voyelles dans son cours, la Sicile lui apporte son tribut 
de paillettes mauresques, la pompe virgilienne om- 
brage ces mots mêlés et semble un voile de pourpre 
étendu sur des cascatelles. L'harmonieux chaos attend 
un maître : on le pressent déjà, il s'annonce , mais 
Valtissimo poeta ne paraît encore qu'à l'horizon ^ 
A lui seul revient l'honneur d'avoir fait entendre à 
sa patrie dans toute sa splendeur et pureté un gra- 
cieux et parfait langage, mélange exquis de langueur 
et de délicatesse, et qu'il semble avoir été chercher 
au sein des sphères éthérées , entre des battements 

1 . Voici les vers attribués à Ciullo d'Alcamo, cités comme les 
plus anciens vers italiens connus : 

Rosa fresca aulentissima, 
Capari in ver l'estate, 
Le donne te desiano 
Pulcelle e maritale 
Traheme deste focora 
Se teste a bolontate. 
Per te non aio... 

V. Crescimb., t. Ill, p. 9. 

2. Date de la naissance du Dante : 1265. 

I. 3 



34 ALBERT LE GRAND. 

d'ailes séraphiques et le suave frémissement des 
lyres d'or, les lèvres errantes sur les traces de sa 
Béatrix. 

Albert, curieux de s'instruire, n'avait nulle rai- 
son, ce semble, qui pût le retenir en Allemagne où 
n'existait alors aucun centre d'études. L'université 
de Prague, la première qu'aient connue nos voi- 
sins , n'a été fondée qu'en ioiS. Pourquoi jeta-t-il 
le dévolu sur Padoue plutôt que sur Bologne? On 
l'ignore. A Bologne on enseignait le droit : Padoue 
avait la réputation de posséder les meilleurs profes- 
seurs, spécialement versés dans le Trivium et le 
Quadrivîiim, Cette dernière considération influa peut- 
être sur les décisions d'une intelligence naturellement 
tournée du côté des manuels de logique, plutôt que 
vers les aridités des Pandectes. Toujours est-il qu'Al- 
bert de Bollstadt, vers l'année de grâce 1212, prit 
congé de son père et de sa mère , dit adieu aux 
rives du Danube qui ne devait plus désormais le voir 
errer, reparaître en vainqueur sur ses bords que lors- 
que de dompteur de coursiers il devint évêque, un 
demi-siècle plus tard, évêque de Ratisbonne : Albert 
s'achemina vers Padoue. Le futur maître de saint 
Thomas avait alors dix-neuf ans. 

Albert, s'arrachant à la Souabe bavaroise pour 
gagner l'Italie, s'engagea sur la route qu'on prend 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 35 

encore aujourd'hui si , de Munich ou d'Augsbourg , 
on se dirige par le Tyrol sur Botzen et de Botzen sur 
Trente et Venise. Les montagnes rendent éternels 
les premiers chemins frayés. Elles ne permettent 
guère le caprice à l'homme, parce que, en ce genre, 
elles se sont tout permis. Qaon se figure donc le fils 
des seigneurs de Bollstadt, celui qu'on appellera un 
jour le docteur universel^ la stupeur et comme Vépou- 
vantement du siècle ^ franchissant le Tyrol , maudis- 
sant ses âpretés sans charmes, au début; saluant 
sur le sommet du Brenner son lac fécond en truites : 
Albert, en effet, même tout jeune, dut se rendre 
compte , prendre note de toutes choses ; enfin , dès 
qu'il approchera de Botzen, sentant son âme s'épa- 
nouir en même temps que ses membres se détendre 
et s'échauffer. Les Romains connaissaient ce passage 
du Tyrol; Albert le Grand, Luther et Gœthe l'ont 
tenté tour à tour. Un chemin de fer, ouvrage prodi- 
gieux de hardiesse , s'aventure à l'heure qu'il est 
entre ses neiges et ses rocs. On voit que le sentier 
aura été foulé par bien des pas avant de se couvrir 
de rails. La route ancienne, dont nous avons tenu à 
suivre à pied les méandres, serpente, à mesure qu'on 

1. Vir in omni scientia adeo divinus, ut nostri temporis slu- 
por et miraculum congrue vocari possit. — Ulric EngelberL, de 
Summo Boiio. 



36 ALBERT LE GRAND. 

descend du côté du Milanais, au milieu de touffes de 
figuiers , de guirlandes de vigne et de roses ; c'est 
un ruban suspendu sur un bouquet. Mais le Tyrol 
fait payer cher ses faveurs m extremis , et , tandis 
que sa mule trébuchait au milieu des froidures éter- 
nelles, Albert dut se tourner plus d'une fois en pen- 
sée vers l'âtre flamboyant dans le manoir des Bolls- 
tadt. 

Il paraît étabh que de l'an 1212 jusqu'à l'an 
1223, date de son entrevue solennelle avec Jour- 
dain de Saxe et de sa profession dans l'Ordre de 
Saint-Dominique, Albert ne quitta point l'Italie et ne 
s'éloigna guère de Padoue. Les sources auxquelles 
nous puisons d'ordinaire ont besoin ici d'être éclai- 
rées, pour ne point dire suppléées par le bon sens. 
Que nous montrent-elles, en effet? le curieux et sé- 
rénissime docteur purement et simplement occupé, 
durant ce flot de vie qui s'écoule de la jeunesse à 
la maturité, d'argumentations banales ou livré aux 
combats spirituels. N'est-ce point prêter un faux 
air de vraisemblance à ce dicton grossier qui eut 
cours au moyen âge : Albert le Grand fut un âne 
avant d'être un grand philosophe et redevint un âne 
avant sa mort ? Cette facétie fait allusion à certaine 
apparition de la Vierge, dont on parlera tout à l'heure. 
Nous ne saurions admettre, pour notre compte, qu'Ai- 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 37 

bert ait passé tant de temps à l'école de Padoue 
sans se donner à lui-même quelque preuve de sa 
valeur intellectuelle et morale, autrement que dans 
des conversations avec le Malin, ou des disputes. S'il 
ne se mit point tout de suite à produire, s'il ne livra 
point au public quelques essais , quelques commen- 
taires sur le texte d'Aristote ; s'il ne confia qu'à quel- 
ques rares intelligences choisies les premiers résultats 
de ses recherches en histoire naturelle, il en conçut 
du moins alors certainement le projet de classement 
général et l'ordonnance, traça le plan de son œuvre et 
dut commencer à réaliser ses grands desseins *. On 
objecte cette tradition qu'Albert aurait eu ce trait de 
commun avec son illustre élève saint Thomas , sur- 
nommé un jour par ses camarades, en classe de théo- 
logie , le grand bœuf muet de Sicile j, qu'il éprouva 
longtemps d'étranges difficultés au travail et qu'il dut 
se vaincre , l'emporter de haute lutte avant de par- 
venir à mordre à la science. L'âge où l'homme est le 



-I. On entend particulièrement parler ici des traités mi-philo- 
sophiques mi-scientifiques d'Albert le Grand, qui sont le fruit des 
observations de toute sa vie. Compuls. : Alberli Magni Opéra, 
Lugduni , in-folio^ édit. Jammy, t. V; Parva naluralia : de 
Cœlo et Mu7idOj de Nalura locorum, de Generatione et Corrup- 
tione, Meteorum, Minerai ium , de Nutrime^Uo, de Animalibus, 
de Plantis. 



38 ALBERT LE GRAND. 

plus distrait par les passions se trouve précisément 
celui que traversait alors Albert ; il a donc paru tout 
naturel aux timorés religieux, ses biographes, de 
rejeter sur la seconde moitié de sa vie, entre la prière, 
les heures vouées à l'enseignement et la prédication, 
tout le poids de ses graves ouvrages. Ces considéra- 
tions sans portée ne nous feront point changer d'avis. 
Libre, indépendant, il l'était avant d'entrer en religion; 
entouré des hommes les plus capables d'entretenir en 
lui ce feu sacré que n'ont jamais éteint ni les Alpes ni 
le Tyrol ; ayant sous les yeux la mer, à Venise ; près 
de Padoue , les monts Eugènes, chaîne de collines 
volcaniques très-propice aux recherches de géologie 
et de botanique; intérieurement animé de ces nobles 
ardeurs qui n'abandonnent jamais l'homme vrai- 
ment doué et qui peuvent sommeiller quelque temps, 
sans doute, mais qui ne sauraient non plus demeu- 
rer complètement sans éclat , de vingt-cinq à trente 
ans, Albert dut nécessairement comparer, chercher, 
trouver, amonceler des matériaux, dicter, écrire, 
peut-être même faire des lectures publiques durant 
son séjour à Padoue. Ce qui nous affermit dans ce 
sentiment, ce sont les propres paroles du maître. Je 

ME DISTINGUAIS DEJA DANS LES SCIENCES, dit Albert, 

lorsque j, obéissant à un avertissement de la Vierge et 
à /'inspiration DE l'esprit- SAINT, f entrai dans 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 39 

l^Ordre\ 11 est évident que le grand homme fait 
allusion à quelques succès plus sérieux que les 
applaudissements de l'école. Albert, lorsqu'il se fit 
frère prêcheur, était déjà montré du doigt comme 
un génie, et, pour être tenu pour tel, il ne suffisait 
point, ce semble, même au xiif siècle, de mener 
à l'écart une vie rigide et d'expliquer prudemment 
Pierre Lombard. 

On sait quelles défectueuses traductions latines 
d'Aristote circulaient au moyen âge^ C'est cepen- 
dant sur ces débris mutilés, altérés, souvent pres- 
que méconnaissables de la sagesse antique , que 
s'acharnaient les inteUigences affamées des fils des 
Barbares: instructif et touchant spectacle, qui nous 
montre les nouveau-nés du christianisme allant res- 
saisir à tâtons, par delà les cimes de la Révéla- 
tion, l'un des flambeaux de l'esprit humain. Albert, 
que la gravité naturelle de ses mœurs éloignait des 
plaisirs, noua tout d'abord, dès son entrée à Pa- 
doue, ces rapports de familiarité étroite avec le 
maître des maîtres qui furent le constant honneur, 
l'une des mâles jouissances de sa vie. Bien que sen- 

1. Discours d'adieu. Ap. Sighart, Alherlus Magnus. 

2. Qui prend un peu d'intérêt aux lettres et à l'histoire de la 
philosophie n'a pu manquer de lire ou de feuilleter, tout au moins, 
l'excellent travail de M.Jourdain sur les traductions d'Aristote. 

1. 4" 



40 ALBERT LE GRAND. 

sible avant ses travaux, — Abélard, Pierre Lombard 
dans ses Sentences et cent autres docteurs avaient en 
effet déjà, et de longue date, accusé le nnouvement 
qui rattache la philosophie scolastique à la méthode 
du précepteur d'Alexandre, — il nous semble toute- 
fois que cette sorte de vénération dont jadis Aristote 
fut l'objet émane, dérive surtout de lui. Dans les 
écrits d'Albert le Grand le texte du philosophe grec 
se trouve, çà et là, si bien et moult liement, comme 
dirait Montaigne, amalgamé avec le sien, qu'on se 
demande vraiment, de temps en temps, si l'on n'a 
point par hasard devant les yeux une traduction et 
non pas un commentaire. Dès lors, ne devient-il pas 
de plus en plus certain que l'âge qui s'ouvre aux 
discussions et à l'exposé contradictoire des systèmes 
sous le patronage de l'Église de Rome va rompre de 
plus en plus avec Platon? Ce n'est point sans sur- 
prise qu'on voit relégué dans l'ombre le plus spiri- 
tualiste, pour ne point dire le plus chrétien des sages 
du paganisme, — testimonium animœ naturaliter 
christianœ, a bien avancé Tertullien, — tandis que le 
père des rationalistes voit prosternée à ses pieds, et 
comme suspendue à sa doctrine, la somme de l'intel- 
ligence catholique, pieux écoliers, moines et prélats. 
On reviendra sur cette apparente anomalie. On ten- 
tera d'expliquer comment l'esprit du moyen âge théo- 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 41 

cralique dut se sentir plus fortement attiré vers le 
raisonnement mélliodique et positif que vers les élé- 
vations de la dialectique platonicienne. Gomme de 
juste, Albert, à Padoue, ne borna point ses études à 
la logique. Albert approfondit toutes les matières que 
comprennent le Trivium et le Quadrivium. Il convient 
du reste de se le représenter, durant ces dix années 
qui courent jusqu'à l'heure où il prit l'habit, ouvrant 
aux éléments les plus divers, aux formes les plus 
variées de l'art et du savoir, l'une des capacités les 
plus vastes que l'on connaisse. J'estime que ce fut 
vers cette époque qu'il s'imprégna de la substance 
des auteurs profanes, aussi bien que de la doctrine 
des Augustin et des Jérôme. « Le maître s'enquit sans 
relâche et durant tout le cours de sa longue carrière, 
de omni re scibili et non scihili^ » rappellent, pro- 
clament à chaque page et sur tous les tons les 
lourds historiens de sa vie^ Qu'est-ce à dire? Il 
nous plairait infiniment d'apprendre en ce lieu, si 
dans le commerce des anciens Albert étudiant n'au- 
rait point puisé par hasard cette solide curiosité d'es- 
prit et cette sérénité d'âme qui lui appartinrent en 

1 . Cunctis luxisti, 

Scriptis prœclarus fuisti, 

Mundo luxisti, 

Quia totuin scibile scisti. 

Jammy, Albertus Magnus. 



42 ALBERT LE GRAND. 

propre et par exception, au moyen âge. Une des rares 
confidences de son style donne quelque poids peut- 
être à nos soupçons, à nos conjectures, à nos juge- 
ments. Inutile, d'ailleurs, sur ces points délicats 
d'interroger les chroniques^ toujours un peu désobli- 
geantes, très-bavardes quand on s'en laisse conter, 
et secouant, sans souffler mot, en l'air, leurs tabliers 
pleins de sortilèges et de merveilles, dès qu'on pré- 
tend obtenir d'elles un renseignement sérieux. Albert, 
citant Gicéron, se sert assez souvent de cette expression 
éminemment classique, noster Tullius. Est-ce témé- 
raire d'en induire qu'il goûta, qu'il admira ce digne 
et harmonieux talent, dont la philosophie ne s'ho- 
nore pas moins que l'éloquence, et qui ne montra de 
faiblesse qu'en politique? Le maître de saint Thomas 
a pu relire, lorsqu'il traita lui-même de Senectute, 
de la Vieillesse^ sous un point de vue, il est vrai, 
très-diiïérent, les feuilles écrites par ce noble citoyen 
dans un temps où l'on ne vieillissait guère, grâce 
aux proscriptions, et, puisqu'il le nomme son ami, le 
chrétien dut se plaire à reconnaître, tout entouré de 
réguliers et de clercs qu'il fût, que Y honnête homme 
peut quelquefois, par lui-même et par ses propres 
forces, se montrer capable, voire même plus ca- 
pable que ceux-là qui, sans prendre soin de se re- 
cueilHr et de se composer, sèchent indolemment dans 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 43 

l'attente de la manne céleste, de haute résignation, 
de dévouement patriotique, d'actions magnanimes et 
de vertu. 

En dehors du cercle des études ordinaires, Al- 
bert, à Padoue, ainsi que tout cela a été indiqué plus 
haut, s'adonna avec passion et prudence à ce goût, si 
prononcé chez lui, si hasardeux, si fort sentant le fa- 
got, au XIII'' siècle, pour tout ce qui touche de près ou 
de loin à la science ou à l'investigation de la nature. 
Il réussit plus d'une fois, dit- on, à surprendre ses se- 
crets ; il parvint à les mettre à profit, et, l'ignorance 
générale aidant, c'est alors que commença de se for- 
mer autour de son front l'auréole de puissance fan- 
tastique dont sa mémoire demeure entourée. Le Bien- 
heureux, ce semble, n'a point trop à s'en plaindre : 
sa seconde auréole a soutenu son nom en l'air, comme 
celui d'Orphée. Qui sait précisément aujourd'hui 
parmi les laïques , parmi les réguliers ou séculiers, 
quel rôle a joué dans l'Église le maître de saint Tho- 
mas? Presque personne \ Qui pense se souvenir va- 



\. On ne saurait, à vrai dire, faire un reproche de ne point 
connaître les hauts faits du docteur universel aux laïques, aux 
gens du monde. Ce qui n'a point laissé parfois de nous surprendre, 
c'est l'étonnement profond qu'ont provoqué souvent certaines de 
nos questions touchant le maître de saint Thomas de la part de 
plusieurs membres insiruils du clergé régulier et séculier. De 



44 ALBERT LE GRAND. 

guement avoir entendu, jadis, quelque part, on ne 
sait où, prononcer ce nom : Albert le Grand? — 
Presque tout le monde. Le titre, la couverture ima- 
gée du premier ancien almanach venu , prouverait 
encore au besoin que son souvenir n'est point tout 
à fait tombé dans l'oubli \ Toute victoire remportée 
sur l'inconnu, on ne saurait, du reste, trop se le rap- 
peler ici , passait pour une opération magique au 
moyen âge, disons mieux, mêlée de diablerie. Pour 
nous, qui voyons les faits qualifiés de miraculeux, 
de sang- froid et à distance, nous, qui non -seule- 
ment avons dérobé à la nature nombre de ses forces, 
mais les avons appliquées soit h l'industrie, soit aux 
usages de la vie, telle grave explication donnée solen- 
nellement par Albert peut paraître aujourd'hui insi- 
gnifiante. Si l'on réfléchit un instant, on constatera 
que, nous aussi, moins obscurément toutefois que nos 
devanciers, nous sommes encore à l'heure qu'il est 
enveloppés de phénomènes dont nous ne saisissons 

ce côté-là nous n'avons guère obtenu , au lieu des lumières que 
nous allions un peu naïvement chercher, que compliments de 
condoléance, ou sourires équivoques, ou ternes défiâtes. Telles 
gens ne sont point de notre temps, qui ne sont point non plus du 
leur. 

1 . Il n'est point rare de rencontrer encore dans les campagnes, 
sur les cheminées ou sur les bahuts des paysans, de vieux alma- 
nachs dits le Grand Albert , le Petit Albert. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 45 

point les causes , et que nous saluons journellement 
du nom de savant celui qui prétend nous les indi- 
quer. Or, entre le mot de savant et celui de magi- 
cien y a-t-il en réalité plus qu'une diiïérence de 
terme, et l'idée voilée sous les mots n'est-elle point 
parfaitement identique? Selon le degré plus ou moins 
avancé de la civilisation , on les emploie à tour de 
rôle et dans le même sens. De nos jours , la même 
expérience de physique, qu'on la reproduise en 
France ou en Algérie, dans un laboratoire ou de- 
vant des Arabes, ne fera-t-elle point applaudir le 
professeur' ou poursuivre à coups de pierres le sor- 
cier? Il est indispensable de se transporter par l'ima- 
gination, et surtout pai' l'étude, au xiii'' siècle, pour 
apprécier la valeur intellectuelle et morale d'Albert 
le Grand. Une fois cette résolution prise, on recon- 
naîtra qu'il fut supérieur^ et dans des proportions 
singulières, à son époque, plus détaché même du 
ter re-à- terre, du convenu, plus complet, plus hardi, 
plus enlevé , plus original en un mot que Newton 
ou Guvier chez les modernes. La taille des grands 
hommes ne se mesure point à leurs proportions vé- 
ritables, elle résulte du niveau commun \ 

1. «Albert qu'on a surnommé le Grand j parce qu'il vivait 
dans un siècle où les hommes étaient bien petits, » a prestement 
dit Voltaire {Physique, édit. de Kehl, t. III, p. 144). Sous une 



40 ALBERT LE GRAND. 

Voici cependant qu'approchait, pour l'illustre étu- 
diant à l'école de Padoue , le moment qui devait 
décider du sort et de la vocation de son âme, peut- 
être devrais -je même hasarder, pour parler plus 
exactement, de la carrière de son esprit. C'est que la 
double voie qui s'ouvre aujom^d'hui devant tout homme 
de bonne volonté, ne se présentait point au temps 
où la reine Berlhe filait, et qu'une intelligence en 
éveil ne pouvait guère se poser comme aujourd'hui 
cette question : Suis-je pour ou contre ce qui fut, ce 
qui est? L'Eglise de Rome avec ses noblesses et ses 
vices, se vantant déjà d'être immuable, non moins 
fière de son passé qu'aujourd'hui, comme aujourd'hui 
plongeant d'avance et d'un geste indulgent dans un 
moule de plomb l'avenir, mais plus imposante et 
plus sereine , justement parce qu'elle dominait un 
milieu plus grossier; plus sainte, parce que le mal 
levait plus haut la tête ; plus touchante dans ses se- 
cours accordés aux malheureux, parce que les misé- 
rables et les frileux ne trouvaient un peu de chaleur 
que sous son aile; plus libérale surtout, en dépit des 
apparences, parce que peu de gens de cœur et de tête 

forme leste, et dans une intention, je le crains, peu respectueuse 
pour Albert le Grand , dont il ne s'est occupé qu'en passant, et 
fort légèrement, Voltaire exprime, ce semble, la même pensée que 
celle qu'on vient de développer. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. i7 

avaient encore osé retourner contre elle ce cri de 
Vive la liberté! qu'elle poussa de très-bonne grâce 
elle-même tant qu'on ne s'insurgea point contre son 
pouvoir et ses enseignements de jour en jour plus- 
absolus, l'Église semble , à l'époque à laquelle nous 
remontons , le seul asile où put se réfugier décem- 
ment, loin de la poussière des combats particuliers 
et des luttes d'une société turbulente, un calme, no- 
vateur et studieux génie. Albert devait pencher natu- 
rellement aussi vers ce qui, de son temps, paraissait 
le plus haut. De droit, il appartenait donc à l'Eglise, 
telle qu'il la trouvait établie. Qu'il ait accepté à pre- 
mière vue, sans répugnance aucune, sans examen, 
sans combat, tous ses dogmes ; qu'il se soit rangé 
sans hésitation parmi les milices spécialement vouées 
à la cause du saint-siége , la légende qui fait appa- 
raître la Vierge à ce disciple d'Aristote et de Platon, 
naturellement ennemi de toute contrainte et de tout 
joug, laisse percer au contraire la préoccupation d'un 
idéal assez différent de celui de l'état monastique, et 
comme une aspiration secrète vers un ordre de choses 
plus humain^ di\i milieu des perplexités majestueuses 
du docteur universel, a Dans quelle science veux-tu 
devenir habile ? » aurait demandé la mère du Christ 
au fils des seigneurs de Bollstadt, une nuit qu'épuisé 
de travail , sentant ses facultés s'éteindre et se trou- 



48 ALBERT LE GRAND. 

bler, et pris d'un de ces découragements écrasants 
qu'ont traversés tous les penseurs, il avait cédé au 
sommeil. « Je voudrais devExNir habile dans la 
•CONNAISSANCE DE LA NATURE, » répondit simplement 
Albert. « Tu seras ce que lu désires et le plus grand 
des philosophes j, » murmura la Vierge , un peu sur- 
prise et désolée; « mais parce que tu n'as point 

PRÉFÉRÉ LA SCIENCE DE MON FILS, LA THÉOLOGIE, lUl 

jour viendra où, perdant même la science de la na- 
ture, tu te retrouveras l'intelligence voilée comme à 
présent^. » Je ne sais si, comme le ïut, prétend-on, 
Albert, cette nuit qu'il conversa avec la mère du 
Christ, nous devenons nous-mêmes le jouet d'une 
illusion, mais il semble que le sens caché sous cette 
allégorie gracieuse est celui-ci. Avant de se sentir 
invinciblement attiré par les charmes incomparables 
de Celui qui prononça le Sermon sur la montagne, 
notre héros n'avait guère cherché que le Vrai en lui- 
même et pour lui-même, à la façon des sages Grecs 
et Romains. Aussi, lorsqu'il se résolut par la suite à 
porter l'habit de Saint-Dominique et à servir officiel- 
lement Jésus-Christ, sans doute il se consacra corps 
et âme à Notre-Seigneur ; mais il le prit tout à la 

4. Cette légende est rapportée par Flaminius, Léandre et 
Jammy. Le P. Lacordaire y faitallusion dans son //iS^Oirec/esam^ 
Dominique, p. 37. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 49 

fois à témoin et de son zèle pour les intérêts de son 
royaume qui n'est point terrestre , et de son ferme 
propos de ne reculer devant aucun obstacle pour de- 
venir habile dans la science de la nature^ et de son 
profond dédain pour ces parasites de la Gène, qui du 
banquet de Jésus n'emportent que la coupe, et, tou- 
jours les premiers assis à sa table, ne rompent pas 
son pain , n'écoutent pas sa parole , mais éloignent 
de lui la foule, et gardent leurs sièges \ 

On ne fera, nous l'espérons du moins, nulle dif- 
ficulté de reconnaître avec nous qu'à partir de l'an 
1000, date fatale, annoncée dans une foule de pro- 
phéties comme devant inaugurer la fin du monde, le 
monde progresse au conti^aire comme pénétré d'un 
sentiment de vitalité plus intense , et que les années 
de grâce sont assurément les meilleures que l'hu- 
manité agissante et pensante, depuis l'avènement du 
christianisme, puisse se vanter d'avoir vécu. Jus- 
que-là, entre les ruines de l'empire romain et les 
invasions des Barbares, entre un Théodose et un 



1. ... Canes anliqui, muti, c'est-à-dire... incapables, vu leur 
endurcissement, leur aveuglement et leurs bassesses, &' aboyer la 
parole de Dieu, murmure quelque part Albert le Grand dans son 
commentaire de saint Luc, en désignant du doigt certains prélats 
de son temps, et en abritant ces rudesses de langage sous l'égide 
toujours secourable de la Bible. 

I. 4 



50 ALBERT LE GRAND. 

Attila, ce ne sont guère que ténèbres s'épaississant 
sur des débris, et la colossale figure de Gharlemagne, 
tout enluminée, toute surchargée d'ornements qu'elle 
apparaît, ne fait pressentir, n'apporte au demeurant 
rien de neuf. Pourquoi? C'est que VEmperor à la barbe 
florie appartient à un ordre de choses condamné, Ghar- 
lemagne ne fut qu'un grand chef, jaloux de Constan- 
tin. A Paris , tandis qu'appuyé sur une fenêtre, aux 
bords de la Seine, l'auguste Franc gémit en prévoyant 
de nouvelles irruptions normandes ; à Rome, alors 
qu'il se ceint le front du bandeau des Césars; à Aix- 
la-Chapelle, où il crée un centre à son empire ; en 
Saxe , où l'histoire nous le fait contempler réduisant 
les peuples à la loi de l'Evangile, comme ses ancêtres 
politiques courbaient les peuples vaincus à la servi- 
tude : partout, voire même dans ses entretiens in- 
times avec Alcuin, se dessine un personnage dont les 
attitudes et les mouvements annoncent le Germain , 
dont les modèles frustes et surannés ont paradé sur 
les marches du Capitole ou dans le cirque de la mé- 
tropole du Bas-Empire. L'oint du Seigneur, le fils 
très-soumis du Saint- Père, le modèle des potentats 
orthodoxes, ne semble point exempt de gaucherie 
formidable ni de solennité farouche. Après qu'il a 
fait à sa guise œuvre de législateur, vidé une coupe 
d'hydromel , commandé un massacre, chanté au lu- 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 51 

trin avec des clercs venus d'Italie que sa voix énorme 
épouvante, accablé de questions ses missi dominici, 
dont l'un lui présente un rapporfabsolument comme 
pouvait en adresser un haut fonctionnaire au Sénat , 
l'autre l'édifie, notes en main , sur la quantité de 
beurre et de laitage que produit une de ses métairies, 
Gharlemagne se drape dans sa toge d'emprunt, roule 
deux yeux bleus vers la ville aux sept collines, et 
se demande en langue barbare s'il ne ressemble pas 
à Marc-x4urèle. Concluons. Les temps qui relèvent de 
ce héros très-épais se ressentent de l'évanouissement 
d'un géant sans se distinguer par aucun pas fait en 
avant, et montrent un vide sans tracer une voie nou- 
velle. Tout d'un coup, la borne de l'an 1000 est-elle 
tournée, ne dirait-on pas que chaque siècle prend 
aussitôt une allure originale et s'élance impétueuse- 
ment vers un but précis ? Le xi*" siècle vit se créer la 
Chevalerie, sortir de son long sommeil l'Honneur: 
souriante , énamourée et suspendue aux flancs san- 
glants de l'Honneur, voilà que renaît avec la poésie la 
Femme dont le culte ne se confondra plus cette fois 
avec celui de Venus, fille de l'onde, mais fera monter 
l'encens jusqu'au front de la Vierge, mère de Dieu. 
L'Europe guerrière s'arme tout entière au xii^ siècle, 
s'élance vers l'Orient, et au milieu du tumulte des croi- 
sades saint Bernard, Abélard, élèvent la voix : la phi- 



52 ALBERT LE GRAND. 

losophie agite désormais, comme autrefois à Thèbes, à 
Sparte , à Athènes , ses problèmes , ses fictions , ses 
systèmes en plein» air, elle échappe aux in pace du 
cloître et s'adresse directement au peuple. Voici venir 
enfin à l'horizon le xiii^ siècle, âge fécond, unique, où 
abondent les figures et les caractères : Albert le Grand, 
saint Thomas , saint Louis, Thibaud de Champagne, 
saint Bonaventure, sainte Elisabeth, Frédéric II. C'est 
bien là le siècle où le senthnent religieux, sorte de 
foyer constamment ravivé de l'âme humaine, entre 
dans son ère héroïque, arme de mystiques paladins, 
et voit jaillir des enseignements du Christ , dont 
une des forces les plus fécondes est de pouvoir, de 
devoir être diversement compris, une race d'hommes 
imprévue. Dans cet essor des pieuses effervescences, 
les rêves , les idées confuses d'égalité et de fra- 
ternité , quelque temps murées dans les cellules , 
prennent inopinément un nom, un corps, une vie, 
s'enhardissent, jettent franchement le gant à la so- 
ciété, l'anathème à tout ce qui s'appelle chair et sang, 
lèvent des légions, et, sous prétexte de gagner le ciel, 
se hasardent, se déversent, se heurtent sur la place 
publique. Çà et là, à l'improviste, du capuchon tom- 
bent des fleurs, sous les cilices pointent des ailes. 
D'un autre côté les universités se fondent, le syllo- 
gisme règne, l'affirmation triomphe, on se voue à la 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 53 

science comme à Dieu, la raison, éveillée à peine, 
murmure en se jouant un langage à part, aristocra- 
tique mais ingénieux , les Etats actuels de l'Europe 
prennent leur physionomie. Nous laissons, comme de 
juste, à qui veut bien nous entendre et nous suivre, 
assigner aux siècles suivants, sans en excepter le 
nôtre, le rôle particulier qui leur revient, et nous 
nous proposons, sans plus tarder, d'examiner, la vo- 
cation d'Albert le Grand nous entraînant d'ailleurs, 
bon gré, mal gré, vers les régions les moins hantées, 
au seuil de cet étrange et merveilleux xiii^ siècle, 
son entreprise assurément la plus considérable, je 
veux parler de l'essai de révolution religieuse tentée, 
réalisée, ou peu s'en faut, dans le monde chrétien 
par ces humbles et hardis capitaines, tous deux agi- 
tateurs et pasteurs d'âmes, saint François et saint 
Dominique. 

« L'homme ne se nourrit pas seulement de 
PAIN , » a dit Notre-Seigneur. Rien de plus clair, de 
plus lumineux que cette belle parole, soit qu'on la 
prenne à la lettre et qu'alors elle signifie qu'en de- 
hors des besoins matériels l'homme en éprouve de 
plus nobles et veut vivre par l'intelligence et l'amour; 
soit qu'elle s'applique à son tempérament spirituel 
et affirme cette autre vérité non moins certaine, 
savoir que les agapes de la raison ne sauraient ab- 



54 ALBERT LE GRAND. 

solument suffire aux aspirations de sa nature, qu'il 
lui faut un aliment plus épais ou plus relevé, Ten- 
thousiasme , la passion , la foi, en un mot le senti- 
ment vague ou violent de l'infini. Malheureusement, 
si la divine et parfaite sagesse n'a rendu elle-même 
que de rares oracles, ceux-là qui renchérissent après 
coup sur l'interprétation primitive sans élaboration 
préalable, sans avoir pâli de longues nuits sur les 
annales de la conscience, sans avoir longtemps cher- 
ché, réfléchi , comparé, sans avoir surtout attentive- 
ment tendu l'oreille aux révélations de cette sibylle 
assise à tous les foyers et qui fait entendre à qui ré- 
solument l'interroge la voix, la plainte des grands et 
des petits, du pauvre et du riche, ceux-là sont mé- 
diocrement disposés à tirer pour leur propre fonds 
des conclusions nettes, pour les masses de nouvelles 
applications pratiques des enseignements tombés d'en 
haut. Le zèle impertinent, aveugle du néophyte ne 
connaît point, cF ailleurs, ne comporte point par con- 
séquent la mesure, la forme la plus palpable, la plus 
viable du vrai, a Le pain! le pain! vil et terrestre 
aliment que le pain! L'homme ne se nourrira plus 
DE PAIN ! )) s'est écriée naguère , dans sa superbe et 
sa bassesse, la folie de la croix, au moyen âge , et, 
une fois cette exclamation poussée, elle a foulé aux 
pieds, pêlc-mele, le sens commun ;, l'honneur, l'an- 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 55 

tique et sereine vertu, les joies simples^ les fermes 
et droites lignes de conduite, tout ce qui constitue la 
sobre dignité du moi et l'équilibre fécond des facul- 
tés. Que dis-je? Sous la baguette enchantée de cer- 
tains mystiques s'opère comme un coup de théâtre 
dans la sphère des idées , et la nature elle-même 
change de face. L'univers n'est plus à leurs yeux 
qu'une chapelle enveloppée de la mante bleue de Ma- 
rie, le monde véritable s'évanouit, et lliomme réel a 
vécu ^ Famille, patrie, saines et robustes Muses, 
prêtresses tour à tour graves et riantes et sacrifiant 
sur tous les degrés du devoir, sirènes de bon con- 
seil dont les voix nous ramènent au sol qui nous a 
vus naître et nous invitent à laisser un peu de nous- 
mêmes, ne serait-ce qu'un nom sans tache, dans 
l'obscur sillon que nous traçons ici-bas, tout cela est 
déclaré abject et comme tel jeté à la voirie. Ne sem- 
ble-t-il point que le cœur du moyen âge, longtemps 
comprimé sous des mailles de fer, éclate tout à coup, 
jaloux d'espace, épris de l'impossible, bondisse par 
monts et par vaux par delà le Vrai qui le révolte , 

1. « La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Do- 
minique qui était tout en pleurs, et il se trouvait, le capuchon, 
de telle capacité et immensité , qu'il contenait et embrassait 
doucement toute la céleste patrie. » V. Thomas Cellano, Vie de 
saint Dominique; P. Lacordaire, Vie de saint Dominique. 



5G ALBtlRT LE GRAND. 

l'indigne ou plutôt l'attire à lui si fort qu'il le dépasse 
et se précipite au delà, et que, ne sachant plus com- 
ment se faire pardonner ses écarts, il se soit réfugié 
sous la bure, comme sous le manteau du civisme et 
de l'intérêt public se voila , se retrancha , se sacra 
lui-même vertueux et sensible V incorruptible de 93? 
Désormais l'accord harmonieux de l'intelligence et 
de l'âme est rompu , pour la plus grande gloire du 
Créateur; pour le plus grand bien de la société, la 
société est dissoute. De même que dans l'ordre mo- 
ral ce sont les facultés inférieures qui se redressent, 
cjui s'insurgent, qui gouvernent : le rêve, l'hallucina- 
tion, la fade et rude royauté de deux aspirations vers 
deux extrêmes, V étrange et le vulgaire^ le goiît dé- 
pravé de l'absurde et du nu; de même, dans l'ordre 
social, tous péchés sont remis à deux négations, 
y ignorance et la pauvreté. N'apercevez - vous pas 
déjà, à première vue, vers quel abîme ont couru cer- 
tains héros soi-disant spiritualistes du moyen âge, en 
prétendant se sevrer du pain de l'esprit? Certes, 
pour qui ne s'est point clairement rendu compte, sans 
parti pris et en remontant aux causes très-profanes 
qui l'ont secondée, de l'influence exercée en Europe 
par les Mendiants; pour qui ignore dans quel chaos 
propice aux prostrations et aux démences ils ont en- 
traîné la flexible religion des peuples; pour qui encore 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 57 

s'inquiète assez peu des ombres de l'ensemble et se 
récrée surtout du charme et de la nouveauté des dé- 
tails, le mouvement que nous n'apprécions que som- 
mairement ici a dû paraître prodigieux, édifiant, di- 
vin, 11 est doux, il semble délicat, en effet, de se 
laisser persuader sans trop de résistance qu'il fut un 
temps où parurent triompher les justes et les élus ; il 
plaît d'entendre professer, de loin et dans un clair- 
obscur attrayant , un mépris suprême pour ce corps 
de boue qui nous retient hors des ineffables délices, 
de ne plus distinguer au milieu des chants et des cris 
de la nature que les cantiques d'action de grâces d'in- 
nocents fratelli, les hosanna/is de la douleur qui se 
transforme en offrande et les soupirs de l'amour plus 
fort que la mort qui se fond en charité. Hélas! l'im- 
pression ne demeure plus tout à fait la même dès 
qu'on se pose quelques simples questions, et quel- 
ques-unes de ces questions, les voici : — Présenté 
sous ce nouvel aspect, le christianisme, et notez bien 
que c'est celui que nous a légué l'ancien régime, le 
christianisme est-il en décadence ou est-il en pro- 
grès? Le Verbe tel qu'il s'incarne une seconde fois 
au moyen âge dans la soumission aveugle à l'autorité 
spirituelle et temporelle des papes, dans le célibat, 
dans le dénùment absolu, dans le pharisaïsme dogma- 
tique, et non plus dans la chair, mais dans l'impec- 



58 ALBERT LE GRAND. 

cabilité originelle et la divinité sut generis de la 
Vierge, est-ce bien là le même Verbe qui resplendit 
dans l'Evangile? Au bout de tant d'excès consacrés 
par l'admiration des fantasques et des faibles , et 
tantôt favorisés , tantôt approuvés par la cour de 
Rome, à la suite de cette centralisation quasi-féodale 
et quasi -césarienne des consciences entre les mains 
d'un Pontife-Roi, une sorte de détente, la juste ré- 
volte n'était-elle point inévitable et pendante , et tôt 
ou tard ne s'appellera -t- elle point la réforme? — 
— Personne ne niera, à considérer la question sous 
sa face opposée, que la superstition des jouissances 
matérielles ne soit aussi grossière, aussi pernicieuse 
pour le moins que la soif immodérée des tortures ou 
que l'appétit déréglé des miracles, et nous ne ferons, 
pour notre part, nulle difficulté d'admettre que, par 
certains de ses côtés, l'initiative de saint François et 
de saint Dominique n'ait été singulièrement favorable 
aux intérêts démocratiques de la chrétienté. N'ont- 
ils pas entrepris, par exemple, une sorte de croisade 
sociale contre l'effroyable corruption du haut clergé, 
contre toutes les indifférences hautaines ou niaises, les 
sensualités, les brutalités sans vergogne de la bestia- 
lité féodale, et n'en sont-ils pas , autant que faire se 
pouvait, venus à bout? Et que de frais, que de forts, 
que de nobles, que de généreux sentiments n'ont-ils 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 59 

pas remués ! Avec quelle suite , quelle ardeur candide 
et quel feu ne se sont-ils point dévoués à la solution 
des problèmes qui nous préoccupent encore, nous 
modernes ! Sous la vieille idée de couvent qu'ils ont 
définitivement fait triompher dans l'Eglise, ne pour- 
rait-on point retrouver à la rigueur en germe l'idée 
tout actuelle d'association^ qui rend l'individu libre, 
responsable de ses actes et l'affranchit; sans cepen- 
dant l'isoler? Aussi bien des sources d'eau vive, au- 
jourd'hui du reste à peu près taries, auxquelles se 
sont abreuvées avidement les générations qui ne sont 
plus, ne nous permettrons-nous d'approcher qu'avec 
infiniment de réserve et de respect, et, le limon s'étant 
de lui-même séparé de l'onde pure et comme déposé 
au fond de la source, nous n'aurons plus, pour ainsi 
dire, qu'à nous pencher vers ses bords, sans même 
y plonger la main, pour juger du bien et du mal que, 
dans leur œuvre de propagande religieuse et morale, 
y ont accumulés les deux apôtres du moyen âge, saint 
Dominique et saint François \ 

i . {( Entre le roi et le peuple, entre les feuillants et les ja- 
cobins, Lafayette joue le rôle passif du chœur dans le drame 
antique, » a dit l'auteur du livre la Révolution du grand citoyen 
qui peut-être, entre tous ses émules de 89, a le mieux servi et le 
mieux honoré la liberté. Pourquoi ? Parce qu'il s'y est dévoué sans 
ambition et de sang-froid. « Lafayette maintient les droits de la 
justice; il les invoque avec courage, avec audace; mais aussi 



CO ALBERT LE GRAND. 

Saint François est venu au monde l'an 1172, dans 
la petite ville d'Assise, en Italie. Son père vendait des 
étoffes, homme rude et borné, enfoui dans les soins de 
la vente et de l'achat des draperies. Dans ses heures 
de loisir, il traitait le hambino de fainéant , n'épargnait 
point les coups, et n'admira jamais la plante exotique 
et rare dont la graine tomba par hasard, germa sous 
son comptoir. Le portrait que nous a laissé de François 
adolescent son biographe fait songer aux figures du 
Pérugin, grêles, expressives, à la fois riantes et ten- 
dues, aux joues mates, aux yeux noirs et fixes, et 
qui, tantôt debout, tantôt priant, toujours gracieuses 
et roides, dessinent une suite de lignes pures sur 



IL n'est point le personnage qli agit. » (V. Quinet, la Révo- 
lution, t. I, p. 346). Cette attitude qu'j prise Lafayette dans 
le drame politique a dû sans doute provoquer la surprise, mais 
elle impose aussi Tadmiration. Elle est à la fois conlemplalive , 
héroïque, et raisonnable. Dans le drame politique et religieux 
du moyen âge, le rôle qu'a joué Albert le Grand, le caractère qu'il 
a soutenu, présente à notre sens, tout bien considéré d'ensemble 
et soigneusement pondéré, une singulière analogie avec le rôle 
qu'a joué, le caractère qu'a soutenu Lafayette. Initiateur par ex- 
cellence, Albert n'est point non plus le personnage qui agit. 
Mêlé à tout, il semble retiré de tout, et alors même qu'il paye de 
sa personne au milieu de la scène, alors qu'il se hasarde, et que, 
tout en cherchant des solutions sages au moyen de transactions 
risquées, il va de l'avant et se compromet , on dirait encore qu'il 
n'assiste qu'à un spectacle. 



MOUVEMKNT RiaiGIEUX. 61 

un fond clair, parsemé d'arbres surnaturels \ Eux 
aussi, pauvres arbres du tiers ordre, anachorètes à 
leur façon, ils semblent vouloir se dépouiller de toute 
parure, affiner, replier leurs feuilles, ne point s'aban- 
donner au vent à la légère, avoir renoncé aux gais 
rayons de soleil, à la mousse inutile, aux pampres trop 
pressants ou trop folâtres, en un mot s'effacer, se 
mortifier dans le paysage pour faire plaisir à Dieu -. 
Deux traits peindront saint François dans sa jeu- 
nesse, alors qu'il appartenait encore au siècle. Il 
passait, certain jour, à travers champs, à cheval. 
Un lépreux lui demande l'aumône. Le lépreux tend 
la main, François ne se contente point de lui don- 
ner tout l'argent qu'il a sur lui, il se précipite sur 
ses plaies et les couvre de baisers. François conti- 
nue sa route, tourne la tête et n'aperçoit plus per- 
sonne. Nul doute quil liait embrassé Jésus-Christ ^. 
François entre une autre fois dans une chapelle, 
s'agenouille aux pieds du crucifix, et, tandis qu'il 

'1. « Saint François : front petit..., yeux noirs et sans malice..., 
nez droit et fin..., col grêle..., doigts longs..., jambe maigre, 
pied petit; de chair peu ou point. » V.Th. Cellano. 

2. Voir les tableaux de l'école d'Ombrie : galeries de Dresde, 
du Louvre, de Rome et de Sienne. 

3. V. Saint Bonavenlure. On peut consulter la traduction fran- 
çaise de RI. Bertliaumier, curé de Levet et membre du tiers ordre. 
Bibliolhèque franciscaine. 



62 ALBERT LE GRAND. 

s'abandonne à l'oraison , les yeux pleins de larmes , 
une voix descend de la croix. A trois reprises la 
voix répéta : « François , va et répare ma maison 
qui chancelle j, comme tu le vois, tout en ruines. » 
François tombe en extase. Puis, revenant à lui, il se 
prépare à obéir et combine les inoyens d'exécuter 
V ordre qu'il a reçu... C'est saint Bonaventure, son 
disciple et son historien, qui raconte au long ces dé- 
tails, et il ajoute que saint François connut plus tard 
par V avertissement du Saint-Esprit la signification 
exacte des mystérieuses paroles. L'Eglise du Christ 
n'était plus moralement que décombres, en effet, à 
la fin du xii^ siècle. En ces quelques années de sé- 
cheresse, de doute et d'angoisses mortelles où la 
masse des imaginations catholiques, après les heures 
d'épanouissement allègre et d'éblouissement inef- 
fable qu'elles traversèrent lors des espoirs de la 
première croisade, retomba, des trois croix du Gol- 
gotha , une seule demeurait chancelante , abîmée 
pans l'ombre, égarée, perdue, — ne venait-elle point 
de passer entre les mains des infidèles? — celle du mi- 
lieu ^ — Hardi, François ! La relèveras-tu , la croix, 
la replanteras-tu? souffla l'Esprit à son oreille. — 
Oui, je la relèverai , je la replanterai, se dit Fran- 

1. Prise de .lérusalem , par Saladin; les chrétiens perdent la 
vraie croix (1187). 



MOUVEMENT RELIGIEUX. Cûi 

çois, et François vis-à-vis de lui-même a bien tenu 
parole. Mais cette croix qu'il a relevée, qu'il a re- 
conquise, dont il se pare, qu'il agite en chantant et 
dont le fardeau lui pèse si peu qu'il converse^ che- 
min faisant, avec les passereaux et les tourterelles, 
est-ce bien là la même croix dont le Fils de l'homme 
n'a voulu porter le bois qu'un seul jour, au Calvaire, 
mais dont, en revanche, il a laissé l'impérissable, 
l'immatériel exemplaire au fond des cœurs? Voilà 
ce qu'il appartient à la foi , non à l'indifférence ou à 
l'incrédulité, de décider. 

A partir de l'entretien ou du monologue auquel 
on vient d'assister, l'âme tout e?i émoi, tout ébranlée 
du petit marchand d'Assise n'appartient plus à la 
terre, ou plutôt elle ne s'appartient plus, et, sous sa 
frêle enveloppe, elle médite quelque chose de pro- 
digieux, une révolution dans la piété, Jésus dans le 
jardin des Oliviers soupirait, s'adressant à son Père : 
Mon Père, éloignez de moi ce calice. Voyez, l'homme 
et le Dieu s'harmonisent, se fondent et se pondè- 
rent en sa personne par des dégradations de va- 
leur et de force, en des finesses d'alliage, des 
délicatesses et des précisions d'équilibre vraiment 
exquises; il va remonter au ciel, mais il a affronté 
la mort ; il a accepté le supplice, mais il a souffert, 
il a gémi, et, pour nous montrer le bon chemin jus- 



64 ALBERT LE GRAND. 

qu'au bout, quand il ressuscite, il emporte jusques 
au haut des airs un peu plus qu'un souvenir de la 
terre avec lui, ce corps que les approches du sé- 
pulcre ont couvert d'une sueur de sang et qui, vain- 
queur et glorieux, ne se laisse point cependant telle- 
ment pénétrer par la lumière, que sous les splendeurs 
éthérées on ne découvre point encore la trace des 
clous, et sous le manteau du second Elie, l'huma- 
nité. Aussi , ceux qui croient en Jésus peuvent-ils 
suivre Celui qui s en retourne, tout entiers, jusqu'au 
Calvaire, et par delà le Calvaire espérer le recon- 
naître et se reconnaître eux-mêmes en lui dans 
l'autre vie. Mon Père, mon Père, de grâce, à moi 
ce calice ! A moi ! j'ai soif ! s'écrie saint Fran- 
çois, parlant à Jésus. // a soif! Entendez -vous? 
Lui , le serviteur et le disciple , il ne se sacri- 
fie point à la grandeur morale; ce n'est ni un 
martyr ni un héros : il est mieux ou moins que 
cela: c'est un courtisan maniaque, acharné, rayon- 
nant, jaloux de toutes les douleurs, et quand une 
fois elles l'ont agréé et convié à leurs tristes hy- 
mens , on dirait, à en juger par ses transports, du 
Bien-Aimé du Cantique des cantiques , aspirant tous 
les effluves de l'amour et les parfums de la gre- 
nade et de la vigne en fleur entre les bras de la 
Sulamite. 



MOUVEMEiNT RELIGIEUX. 65 

Quel contraste, quel abîme de dissemblances entre 
le modèle et la copie ! François ne se résigne point 
à la pauvreté; elle l'attire, elle le subjugue, elle le 
fascine, il l'épouse; et, attendu qu'on ne saurait avoir 
trop d'égards pour la compagne de son choix , il 
prend pour lui les épines et ne lui ôte point sa cou- 
ronne. Que dis- je? le saint lui trace, pur caprice, 
une sorte de sinueux sentier entre les myrtes et les 
cytises. François élève la pauvreté à la dignité d'un 
dogme. Il lui accorde ce luxe étrange : Dame Pau- 
vreté ne maniera ni la bêche ni le rabot, elle men- 
diera. Ne comprend -on pas dès lors la profondeur 
du mot de Bossuet : François fut peut-être le plus 
désespéré amateur de la pauvreté qui ait été dans 
l'Eglise, C'est qu'il y eut en réalité tout à la fois des 
langoureuses ardeurs de l'amant et des retours déso- 
lés du paria au fond de ce grand cœur avide, auquel 
rien ne suffit pour témoigner de son humble tendresse 
au Créateur, même l'infini des opprobres. Son immo- 
déré désir de plaire ne saurait naturellement se calmer, 
la supplique s'adressant à l'Invisible : de rage, se 
croyant rebuté, François se roule dans la poussière, 
pour faire au moins pitié, s'il ne plaît pas. Rien ne le 
réconforte, rien ne le contente, rien ne l'assouvit, ce 
gourmand d'amour et de honte. Quand le mystique 
s'est immolé sur je ne sais quelle claie à je ne sais quel 

I. 5 



66 ALBERT LE GRAND. 

idéal poursuivi par saccades entre un cilice et des roses, 
il estime néanmoins n'avoir encore rien fait pour son 
idéal. N'ai -je point risqué ce rapprochement : un 
cilice et des roses ? François d'Assise ne me désavoue- 
rait pas. Le Dieu immuable et le Dieu sur la croix, 
le Dieu vivant et le Dieu cadavre. Dieu sous quelque 
face que le présente la théologie transcendante aux 
regards comme à la pensée, ne saurait en effet com- 
plètement absorber ni tenir constamment suspendue 
une organisation mortelle. Parvenu aux cimes de glace 
de cet Oreb imaginaire contre lequel la foudre senti- 
mentale frappe en pure perte, l'amour qui n'a point 
été payé d'amour se transforme, se revenge tôt ou 
tard, et se répand, puisque aussi bien il faut descendre 
et s'apaiser, sur tout ce qui peut témoigner ici-bas de 
la bonté, de la force, des splendeurs de l'être parfait 
dont le spectacle de la création met en quelque façon à 
notre portée la clémence et la beauté. Et que se pro- 
duit-il alors en dernier lieu? Quelque chose comme 
un fait de physique tout ordinaire. Les vapeurs qu'a 
longtemps poussées, foulées, condensées à des hau- 
teurs incalculables l'extase, retombent soudain du ciel, 
tantôt sous forme de pluie fine , tantôt en tièdes et 
abondantes ondées sur les coteaux et les vallons ^ 



1. On ne saurait, à vrai dire, se défendre d'admirer certaines 



MOUVEMENT HFLIGIEU.X. 67 

Après qu'il s'est meurtri les genoux contre le 
marbre des autels, frappe le front sur les dalles du 
cloître, enfoncé dans la poitrine les clous du crucifix, 
après qu'il a médite sur la vie future et la Passion avec 
une intensité qui l'abat, François éprouve, comme de 
juste, le besoin de se récréer, retourne de temps en 
temps vers la nature un visage inondé de pleurs, et, 
tel que ces monts dont parle l'Ecriture et qui bondis- 
sent comme des bélierSj, il s'arrache enfin à la contem- 
plation et bondit. L'exaltation grave du Séraphin se 



suaves paroles de saint François, quelques-uns de ces élans roma- 
nesques où la grâce de l'expression le dispute à la chaleur d'une 
émotion vraie, ses effusions de tendresse charmantes pour tout ce 
qui souffre, vole ou gémit; rappelons quelques traits de sa vie 
qu'on laisse à dessein dans l'ombre. Un jour, aux fêtes de Noël , 
saint François rassemble le peuple dans une étable et imite le bêle- 
ment d'un mouton en traînant le mot Bethléem. Une autre fois , 
pour faire pénitence d'avoir rompu le jeûne, il ordonne qu'on le 
renverse , dépouillé de tout vêtement, dans les rues, et qu'on le 
frappe à coups de corde, en annonçant à haute voix : Voilà le 
gourmand. Il s'enfuit en Egypte, espérant le martyre : le Soudan 
s'en divertit et refuse d'obéir à ce caprice. François se roulait 
parfois dans la neige au grand ébahissement des enfants et des 
femmes qui riaient d'abord, puis finissaient par luttera qui tou- 
cherait le plus tôt le pan de sa robe. Il était si transporté quand 
il parut devant le pape, dit son biographe, qu'il pouvait à peine 
contetiir ses pieds et tressaillait comme s'il eût dansé... — Con- 
sulter saint Bonaventure, Vie de saint Fra7içois ; 'ïh. Cellano, 
Vie de saint François. 



68 ALBERT LE GRAND. 

résout tout à coup en joie enfantine, la sévérité de 
l'ascète en sourire. Ne venons-nous point de con- 
templer une sorte d'Ecce homo? Voici tout à coup 
un concert champêtre qui s'élève, un murmure 
d'abeilles, des notes de musette, les cris perçants des 
agneaux à la mamelle , ou bien encore le bruit loin- 
tain et cadencé des chars ployant sous les gerbes 
d'épis. 

Il y a, du reste, avouons-le, dans ces retours de 
V austère au gracieux et au plaisant, les noces de Cana 
de saint François, un charme réel auquel on ne sau- 
rait tout à fait se soustraire, et rien n'est suave, aérien, 
ailé, comme les ébats de cette âme unique au lende- 
main de ses déceptions ou de ses aridités fugitives. On 
comprend vite qu'il a du passer vers ce temps-là sur les 
tempes de la Psyché mystique comme une molle ha- 
leine printanière émanée des rives du Bosphore ou du 
Gange, et l'esjDrit entre désarmé , mais dérouté, dans 
une sphère d'émotions indéfinissables et de dévotes 
fantaisies, dont l'agrément et l'imprévu ne rachètent 
point toujours la yo?/ew5C^e profane. L'idée religieuse, 
çà et là, leur prête son voile et leur sert de pré- 
texte, bien qu'elle y soit, à proprement parler, pres- 
que totalement étrangère. Vous souvient -il de ces 
mosaïques de Florence, sur marbre noir, au nn'lieu 
desquelles se détachent un ou deux brins de jasmin. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 00 

quelques feuilles légères, une branche de lilas? Quoi 
de plus brillant et plus frais ! Ainsi se détachent 
sur l'idée religieuse les astragales et les enrou- 
lements des gaietés franciscaines. Elles séduisent 
l'œil, à vrai dire, elles tranchent sur le marbre noir; 
mais ce ne sont là que morceaux rapportés , et plus 
l'agencement des détails saute agréablement aux 
yeux par la limpidité des couleurs et l'élégance du 
trait , moins tient de place en réalité le fond chré- 
tien. Vous souvient-il encore des tableaux d'Angéli- 
que de Fiésole? Plusieurs sans doute comptent comme 
œuvres d'art et quelques-uns même comme œuvres de 
piété; mais les scènes et les attitudes auxquelles le 
peintre du mysticisme en liesse se complaît ne font- 
elles point rêver au tendre, ai/ jo/z plutôt qu'au divin? 
Les pipeaux de Tircis et de Mélibée n'auraient -ils 
point modulé par hasard les soupirs et les ris étouf- 
fés de l'églogue derrière la toile bénie, et sous ces 
robes de bure dont les plis voilent la chair aux re- 
flets nacrés des novices dansant sur l'herbette émail- 
lée de marguerites Florian ne pourrait -il point ra- 
masser à la rigueur un bout de ruban pour la houlette 
de ses bergers? Telle est l'impression que laissent, 
à tout prendre, les compositions de Fra Angelico, et 
personne ne niera cependant qu'il lui ait été donné 
d'exprimer avec autant de vérité et même avec au- 



70 ALBERT LE GRAND. 

tant d'élévation que possible cet étrange et passionné 
mouvement qu'imprima aux âmes de son siècle Vin- 
comparable saint François d'Assise. Grâce à lui, la 
pastorale alternera bientôt avec la méditation des 
mystères; grâce au rival de Dominique, la prière se 
laissera confondre désormais sans scrupule aucun 
avec la poésie, sa cousine. Celle-ci , la païenne, fit 
mine, il est vrai , de suivre la dévote au pied des au- 
tels ; mais parce que celle-là, la dévote, lui avait pro- 
mis tout bas, l'heure de l'office une fois coulée, de 
s'en aller, le long des taillis et des haies, mordre 
avec elle à la grappe des choses créées \ Qui, le 
premier, en somme, a donné la clef des champs à la 
prière? Saini François. — Voilà assurément qui semble 
fort honnête, voire même fort galant, n'eût point 
manqué d'observer le rigide, froid et compassé dix- 
septième siècle, mais cUiin goût et d'un expédient 
douteux, — N'en déplaise à messieurs de Port-Royal, 
ce ne fut peut-être point, en ces temps tumultueux, 
sanguinaires et dissolus du moyen âge, d'un pasteur 
malavisé de mener , à seule fin de lui dégourdir un 
peu les ailes et de la disposer à se mieux recueillir 
au retour, de mener la prière aux champs. Il ne fal- 

1. Voir, sur les parties liées de la religion et de la poésie au 
xiir siècle, les Chevaliers-Poëtes de l'Allemagne (Minnesinger): 
Walther, Godofroid de Strasbourg, et particulièrement Frauenlob. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 71 

lait point cependant , nous en conviendrons volon- 
tiers, la laisser battre la campagne '... 

(( Loué soit Dieu, mon seigneur, pour toutes ses créa- 

1 . II s'est produit au commencement de ce siècle un événement 
non moins extraordinaire, d'infiniment moins grave conséquence 
assurément que celui auquel on fait allusion ici, et qui lui fait tou- 
tefois pendant. Nos pères ont assisté bel et bien à la reconduite 
de la prière au pied des autels de par le fait de la poésie. 
Chateaubriand , par ses Martyrs et son Génie du Christianisme, 
Lamartine, par ses Méditations , ont ramené leur génération du 
côté de l'église. Malheureusement, eux non plus ne furent point 
précisément des hommes foncièrement , sérieusement religieux. 
Aussi , que subsiste-t-il aujourd'hui de leur initiative artistique, 
littéraire, sentimentale, nullement philosophique? 11 n'en reste rien 
ou presque rien. Leur œuvre n'a point cependant laissé d'être 
opportune et instructive , à ce point de vue qu'elle a prouvé, ce 
semble, assez clairement que désormais \e sens religieux ne sau- 
rait plus être ravivé dans les masses par le clerc, et que seule 
aux abords du temple la voix du laïque , vir liber, a quelque 
chance d'être entendue. L'exemple du P. Lacordaire est bien signi- 
ficatif et concluant. S'il eut pour lui l'oreille de la jeunesse et 
parvint à remuer les âmes en ce siècle, en les faisant souvenir de 
Dieu, pensez-vous que ce fut chez lui le prêtre qui remporta cette 
difficile et méritante victoire? Non pas; ce fut le poëte et le chré- 
tien libéral qui triomphèrent. Le commun du clergé l'a si vivement 
et si amèrement senti que, plutôt que de suivre les errements du 
P. Lacordaire, et comme lui de commencer à dépouiller le vieil 
homme, il X endura, le laissa faire, mais ne fit rien pour lui , ap- 
plaudit Vimprudent orateur sans bouger de sa stalle, et, plutôt que 
d'entrer dans la voie sûre et droite qu'il lui ouvrait en toute lar- 
geur et sincérité de conscience , haussa les épaules et détourna la 
tête. Cum in profundu?n venerit, contemnit. 



72 ALBERT LE GRAND. 

hirefi , et en particulier pour notre frère glorieux le 
soleil, » s'écrie saint François dans son cantique au 
soleil; et croyez bien que s'il eût rencontré Mars ou 
Saturne sur sa route, il eut d'abord baptisé ces païens, 
puis leur eut conseillé de prendre les insignes du 
tiers ordre. Une fois en veine de fraterniser avec les 
astres, il donne le baiser de paix à noire sœur la 
lune; mais les étoiles sont peut-être jalouses, et toute 
la voie lactée reçoit son salut, — Oh ! que n'étiez- 
vous là présent, vous, M. le grand Arnauld, vous 
et les vôtres^ en Jansenius , et quelle rude semonce 
n'eussiez -vous point administrée, séance tenante, à 
ce libertin , lequel , au lieu de s'attacher à prouver 
que l'immense majorité des hommes sera probable- 
ment damnée , se fût laissé clouer en croix pour une 
étoile et mettre en morceaux pour la voie lactée I — 
... Mais la nature est impassible, hélas! elle ne 
s'émeut point quand on la célèbre ou l'implore, et 
elle ne répond pas quand on la presse de questions. 
Raison de plus pour que le fondateur de l'Ordre des 
frères mineurs engage avec elle une conversation 
sans fin. François, quand le soleil s'est dérobé à ses 
hommages et tranquillement s'est couché, quand la 
lune lui tient rigueur ou semble se retirer, offensée, 
sous la nue, adresse de longs discours, de sérieux 
compliments aux vents et à l'eau , encourage ceux- 



MOUVRMKNT RF.LIfilRUX. 7:^ 

là à bien soudler, celle -ci à toujours couler fraîche 
et pure, et, chose merveilleuse! les vents et l'eau 
semblent obéir. Aussitôt , saint François de battre 
des mains et de s'avouer ravi. N'est-ce point puéril, 
mais aussi n'est-ce point touchant? L'infortuné fra- 
tello éprouve un tel besoin d'aimer et de s'abandonner 
en un milieu sympathique, que, plutôt que de s'expo- 
ser h tomber sur quelque fâcheux qui lui fausse ou lui 
brusque compagnie, il se rabat sur les éléments, les 
flatte , leur commande, sachant bien d'avance cju'ils 
seront dociles, puis s'applaudit. « Ywant a hero, » dira 
lord Byron en ce siècle; et lui aussi , don Juan su- 
perbe, insatiable et désolé, combien de fois ne prit- 
il point à témoin l'auditoire favori de saint François, 
la mer et les monts , les champs et les bois, de ses 
amertumes et de ses dégoûts ! Mais dans cette revue 
générale de la création n'allions-nous pas oublier les 
petites hêtes du bon Dieu? Nouvel Orphée, le fils du 
marchand d'Assise s'en prend tour à tour aux mois- 
sons et aux vignes, aux rochers et aux chênes, aux 
chevaux et aux loups, jusques aux mouches et aux 
cirons, les convoque et les interpelle, non plus aux 
sons de la lyre, mais aux cris de son incommensu- 
rable charité , et donne à tous ces êtres infimes une 
partie à faire dans l'hymne universel \ 

1. Consulter, pour tous les détails qui précèdent, saint Bona- 



74 ALBERT LE GRA\D. 

Un jour, comme François s'entretenait de Dieu 
avec ses compagnons , des hirondelles firent en- 
tendre un tel ramage qu'elles couvrirent le son de 
sa voix. (( Mes frères et mes sœurs ^ dit le saint aux 
oiseaux, taisez - vous ^ taisez- vous, jusquà ce que 
nous ayons fini de parler de Dieu. » prodige! à 
peine eut-il ordonné, les hirondelles gardèrent un 
profond silence , et l'on dit même qu'en cet endroit 
les hirondelles ne causent plus guère entre elles que tout 
bas^. Une autre fois saint François s'approche d'une 
cage où étaient renfermées des tourterelles. « Tour- 
terelles ^ mes chères petites sœurs,, simples, innocentes 
et douces, pourquoi vous êtes -vous laissé prendre 
ainsi^ ? » Peu lui importe, du reste, à ce fantasque, 
de quelle façon s'échappe la flamme intérieure qui 
le consume : tantôt il se roule dans la neige , tantôt 

venture et Thomas Cellano. (^Fratres mei aves j^multiwi debetifi 
laudare creatorem.. . Segetes, vineas, lapides et sylvas et om- 
nia speciosa camporum... terramque et ignem, aerem et ventum 
ad divinum movebat amorem... Omnes crealuras fratris nomine 
nuncupahat : frater cinis, soror musca^ etc., etc. » — Th. Cel- 
lano, Vie de saint François. 

\ . Wading, passini. Dandolo, 343. La légende a des variantes. 
« Quum primum fari cœpisset, in vico suburbano obslrepantes 
forte ranas silero jussit : atqiie ex eu negantur ibi ranœ coa- 
xare. » 

2. V. M. de Montalembert, préface de la Vie de sainte Elisa- 
beth. 



jMOUVEMENT KELIGIELX. 75 

il chante. Saint François chante. Ecoutez. Est-ce un 
cantique? Est-ce une romance? 



(( Dans le feu ramour m'a mis, l'amour m'a mis dans 
le feu. 

« Mon nouvel époux m'a mis dans un feu d'amour, lors- 
que, petit agneau tout brûlant d'amour, il m'unit à lui par 
une union indissoluble; puis il me plaça dans une prison, 
et là il traversa mon cœur tout entier. 

((Dans le feu l'amour m'a mis, l'amour m'a mis dans le 
feu. 
... ...... •••••••.••..•••..••••• 

(( Je me meurs de douceur, n*en soyez point étonnés : 
les coups qui me sont portés viennent d'une lance trempée 
dans l'amour. Le fer en est long et large. Sachez qu'il a 
cent brasses d'étendue et il m'a traversé tout entier. 

(( Dans le feu l'amour m'a mis , l'amour m'a mis dans le 
feu. » 



L'ode continue de la sorte indéfiniment et les 
strophes s'enchaînent les unes aux autres avec mono- 
tonie , stimulées de temps en temps par le refrain 
qui les pousse en avant, le refrain, un accord de 
guitare ou bien un coup de discipline. Puis , selon 



70 ALBERT LE GRAND. 

l'usage de tous les amants vraiment épris , le trou- 
badour du Christ^ — c'est en ces termes que se 
permet d'apprécier saint François un grave et lettre 
catholique ^ — en arrive bien vite aux confidences, 
aux retours sur lui-même, aux plaintes... Les plaintes, 
lorsqu'elles sont harmonieuses et douces, ne sont- 
elles point encore un hommage indirect, une façon 
détournée de se rendre au nouvel époux '/ 



(( Le cœur, l'intelligence, la volonté , le goût , fai tout 
perdu! Toute beauté n'est à mes yeux qu'une fange im- 
monde. Délices et richesses, tout n'est pour moi que peste. 
In arbre d'amour chargé de fruits ravissants est planté 
dans mon cœur : lui seul me nourrit; c'est lui qui en moi 
opéra un tel changement^ en jetant sans retard à la porte 
ma volonté, mon sens et ma force. 

(( Je voudrais aimer plus, si plus était en mon pouvoir ; 
mais que puis-je faire encore? Mon cœur déjà n'est })lus à 
moi. Quels que soient mes désirs, je ne puis donner (3lus 
que moi-même. J'ai donné mon cœur pour posséder celui 
qui m'aime, celui qui a opéré en moi un changement si 
merveilleux. beauté ancienne et nouvelle, lumière sans 
mesure dont la splendeur est si délicieuse!... 

«... Mon cœur s'est fondu comme la cire. // a pris l'em- 
2)reintc du Christ. Non, jamais écliange semblable ne s est 
rencontré. Pour revêtir Jésus-Christ, mon cœur tout entier 

i . Gorres. 



MOUVEMiiiM i;i:ligieux. 77 

s'est dépouille, il s'est transformé; son cri est l'ainoLir : 
il le sent. Mon âme s'est anniliUée, tant elle s'est ploiujèe dans 
ces délices. 

((Autrefois je savais parler, et maintenant je suis devenu 
muet; je voyais, et aujourd'hui je suis aveugle. Non, jamais 
abîme semblable ne s'offrit à mes yeux; Je me tais et je 
parle : je fais et je sais encliainè ; je m'élève vers les hauteurs 
et je descends à la fois; je tiens et c'est moi qui suis tenu; je 
suis dedans et dehors en même temps; je poursuis et je suis 
poursuivi. Amour sans mesure, pourquoi me rendre insensé, 

POURQUOI me faire MOURIR DANS UNE FOURNAISE SI EMBRASÉE M ! » 



Devant une confession si complète et des aveux 
si précis en dépit de leur incohérence, aurons-nous 
bien à présent le courage, au nom de la raison , 
de la conscience et de la dignité chrétiennes outra- 
gées, au nom de Celui qui remet sans doute tous 
les péchés, pourvu qu'on Vaime, mais qui ne saurait 
néanmoins, pensons-nous, avec une indulgence et 
une faveur égales , voir monter vers sa personnalité 
divine d'un côté les fumées de Tivresse et les flammes 
de la passion délirante, d'un autre côté l'adoration 
sereine et réfléchie des âmes pures, aurons-nous bien 



1. V. Œuvres de saint François ^ Biblioth. franciscaine. Tra- 
ducliuii d'un membre du tiers ordre. 



78 ALBERT LE GRAND. 

le courage ou l'inconséquence de prononcer même 
un semblant de réquisitoire contre un accusé qui non- 
seulement ne reconnaît aucun juge, mais qui se vante 
encore de s'en passer? Non certes; pourquoi se con- 
damner à une besogne non moins ingrate que vaine? 
et plutôt que d'en appeler à la loi en face d'un esprit 
qui n'admet, lui, ni la loi ni la mesure, plutôt que 
de nous efforcer à remuer des idées et des images 
conformes aux principes généraux de décence , de 
proportion et de beauté aux pieds d'un sage qui n'a 
été apparemment reconnu pour tel que précisément 
parce qu'il ne le fut pas , nous ne saurions , ce 
semble , mieux faire que de nous borner à rappe- 
ler les décisions fort nettes et catégoriques de la 
cour de Rome à ce propos. A quoi bon s'ingénier, 
encore une fois, quand le saint-siége a décidé? Rome, 
après mûr examen, a admis le troubadour du Christ 
parmi les Salomon de la céleste Jérusalem, et elle le 
présente encore aux catholiques comme un type de 
perfection achevée qu'il importe de voir se popula- 
riser et se reproduire, comme un admiiable modèle 
devant lequel devront se ceindre les reins et se pros- 
terner les croyants \ 

1. Peut-être sera-t-on édifié d'apprendre que, sous la Restau- 
ration et le gouvernement du roi Louis-Philippe, le tiers ordre 
de Saint-Fran(;ois a langui et semblait presque éteint en France. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 79 

Tout inconsistante, cvaporce, ouverte aux rêve- 
ries folles et livrée aux nuageuses imaginations qu'elle 
apparaisse, bien qu'elle se dérobe par certains de 
ses cotés extravagants à l'examen comme à l'ana- 
lyse, on conçoit cependant qu'une nature exception- 
nelle telle que celle de François d'Assise ait mis en 
désarroi les imaginations de ses contemporains. A 
une puissance d'exaltation pareille supposez seule- 
ment un peu de suite en son désordre, un peu d'obs- 
tination dans le parti pris , donnez une direction sa- 
vante , et vous soulèverez des montagnes. Quoi de 
plus étrange et de plus saisissant en définitive que 
cette figure d'ascète aux formes déliées, aux yeux 
caves, au mielleux sourire, annonçant le prochain 
royaume de Dieu à son siècle, promettant à l'homme 
de l'admettre, pour peu qu'il veuille bien le suivre, 
en la société des créatures bienheureuses, et d'un 
geste convaincu montrant le paradis, tandis qu'à ses 
genoux s'étale, rampe, éclôt, murmure et s'épanouit 
toute une faune transfigurée et comme une flone sur- 



Depuis l'avènement du second Empire, le tiers ordre areprls, et 
comme on disait autrefois au moyen âge, à l'heure qu'il est, il 
fleurit. Selon des renseignements que nous tenons de source cer- 
taine, on peut évaluer à Irenle mille personnes, appartenant à 
toutes les classes de la société, les laïques et les séculiers , tant à 
Paris qu'en province, affiliés au tiers ordre de Saint-François. 



80 ALBERT LE GRAiND. 

naturelle? Çà et là, entre des banderoles et des guir- 
landes, les yeux baissés, pressant sur leur gorge 
voilée d'innocentes fauvettes ou tenant modestement 
en laisse des loups apprivoisés, s'ébattent, s'enlacent 
à sa voix des chœurs de nymphes pudiques que sans 
doute il prétend protéger et défendre contre les atta- 
ques de Pan, leur ancien maître, mais que celui-ci 
reconnaît bien sous leur béguin pour s'être pâmées 
jadis aux sons de la flûte dans les classiques val- 
lons de Tempe ou sous les lauriers de l'Eurotas. Nul 
doute que sans ce cortège dans le goût de l'Albane, 
mais travesti , sorte de triomphes auxquels prennent 
part, sous prétexte de grossir la procession, au grand 
complet, toutes les grâces de la mythologie païenne , 
François n'eût point prévalu. Mais il est un autre élé- 
ment de succès matériel qui ne lui fit point non plus 
défaut. La papauté prit garde, comme de juste, de 
contrarier un mouvement qu'à vrai dire elle eût voulu 
pouvoir imprimer aux âmes chrétiennes , s'il ne se 
fût point ainsi produit grâce à l'initiative personnelle. 
François, rien qu'à l'idée de comparaître devant le 
souverain pontife, ne pouvait contenir sa joie folle, 
relatent ses biographes , et , admis en la présence 

du pape, IL AGITAIT SES PIEDS COMME S'iL EUT DAJNSÉ. 

Quelle recrue inespérée pour Rome que celle de l'âme 
aveuglément dévouée du petit marchand d'Assise en 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 81 

un temps où ses prétentions au pouvoir temporel et 
spirituel étaient déjà discutées, où, par suite môme 
de je ne sais quels vagues retours attendris vers 
l'éden de la primitive Eglise, un autre petit marchand 
de Lyon, Pierre Yaldo, personnage dont la ferveur, 
la foi et le goût déclaré pour la pauvreté firent éga- 
lement sensation et donnèrent lieu à la secte des Vau- 
dois ou Insabatés, Pierre Valdo affectait, lui, de ne 
se soucier que médiocrement de la suprématie du 
saint-siége et dans le pontife n'applaudissait point 
César ! On comprendra de reste que le saint-siége ait 
pardonné ses écarts à François à seule fin d'utiliser 
son influence. Quoi qu'il en soit, tel qu'il a été peint, 
saint François domine moralement l'époque qu'in- 
tellectuellement vivifie Albert le Grand. Nous repro- 
chera-t-on de naus être attardé quelques instants de- 
vant ce révolutionnaire hors ligne, à la fois repoussant 
et sympathique ^ ? 

1 . Rien ne saurait jeter plus de jour sur la gravité do certaines 
questions que de démontrer par des chiffres l'importance que quel- 
ques-unes se sont arrogée autrefois. On constatait un peu plus haut 
ce fait, que, dans la société actuelle, la sève franciscaine circule 
encore, quoique l'arbre soit bien dépouillé. Il plaira sans doute 
d'assister à une sorte de revue des légions dont disposa l'Ordre 
des frères mineurs aux xiii* et xiv^ siècles. 

« Saint François, de son vivant, rassemble cinq mille moines à 
Assise. Trente-cinq ans plus tard , à Narbonne, on trouve, en dé- 
1. 6 



82 ALBERT LE GRAND. 

« Nul homme autant que François ne se rappro- 
cha de si près de Jésus, » Telle semble avoir été 
l'opinion de la masse du peuple, du commun des 
réguliers et des séculiers, au moyen âge. De cette 
proposition, à notre avis erronée, blasphématoire, 
découle tout un système religieux , et nous avions 
d'abord conçu le dessein de l'exposer et de le com- 
battre en cette loyale et consciencieuse étude. Qui 
sait? En poursuivant ce dessein, nous eussions peut- 
être plus clairement, si ce n'est plus sûrement, atteint 



nombrant les forces de l'Ordre séraphique, qu'il y avait déjà en 
trente-trois provinces huit cents monastères et au moins vingt 
mille retigienx. Un siècle plus tard il y en avait cent cinquante 
mille. » — V.iM. de Montalembert, préface àQ Sainte Elisabeth. — 
Le nonnbre des personnes affiliées au tiers ordre est incalculable ; il 
atteignit peut-être le quart de la population totale dans le midi de 
l'Europe. Quant à l'influence politique qu'exerça le bataillon sa- 
cré , qu'on en juge par l'énoncé de ce document : « Les frères 
mineurs et les frères prêcheurs, écrivait Pierre des Vignes, 
chancelier de l'empereur Frédéric II, à l'empereur, son maître, 
se sont élevés contre nous dans la haine; ils ont réprouvé pu- 
bliquement votre vie et votre conversation ; ils ont brisé vos 
droits et nous ont réduits au néant... Et voilà que pour éner- 
ver encore plus votre puissance et vous priver du dévouement 
des peuples, ils ont créé deux nouvelles confréries qui embras- 
sent universellement les hommes et les femmes; tous y accou- 
rent et à peine se trouve-t-il une personne dont le nom n'y 
soit inscrit. » Hist. de saint François, par M. Emile Chavin do 
Malan. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. S3 

notre but. Mais n'cùt-oii pas pu nous accuser, non 
sans justesse, d'avoir précisément glissé dans l'écueil 
où tomba plus d'un adepte de l'Ordre séraphique, ce 
qui s'appelle , s'il s'agit de religion , la contempla- 
tion indéfinie, s'il s'agit de philosophie ou de littéra- 
ture, la longueur ou la redite? Des entrailles. mêmes 
de l'Église surgit, fort heureusement pour nous, un 
rival à saint François d'Assise, et ce rival fut saint 
Dominique. Sans doute l'œuvre du fou de la croix 
a eu plein succès, et cela fut chose fatale, et, grâce 
encore à l'appui que lui prêta ouvertement le saint- 
siége, il a pu séduire, tout en demeurant, au pied de 
la lettre, orthodoxe, révolutionnaire de fait, la chré- 
tienté qu'il faillit désenchanter pour longtemps de 
l'honnête, du sérieux et de l'utile. Encore une fois 
cependant, il entra dans le plan de la Providence de 
susciter un rival à François , et ce rival fut Domini- 
que de Guzman. C'est lui qui se chargera par ses 
actes et ses paroles de donner quelque poids à nos 
griefs, et, rien que par la dignité de son maintien, de 
gagner le gros de notre cause. Quelle attitude a prise 
saint François dans l'Église? François porte la besace 
en gravissant le Calvaire et s'enivre au pied de la 
croix du sang divin. Dominique, lui, au contraire, 
en descend, gardant à peine à ses sandales quelques 
grains de poussière, montrant une gravité, une pu- 



84 ALBERT LE GRAND. 

reté, une sérénité sans égales, puisant dans la médi- 
tation de la Divinité la force de dominer la matière et 
le pouvoir d'enseigner, et, quand il a courbé le front 
devant le Maître dont les paroles sont une source de 
vie, le relevant bientôt calme et radieux pour mon- 
trer aux hommes d'où peuvent s'échapper encore la 
lumière, la science et la justice. 

Albert le Grand ayant fait profession dans l'Ordre 
des frères prêcheurs, il semble que nous nous agitions 
toujours à l'ombre du fils des Guzman en accompa- 
gnant notre héros. Nous ne nous arrêterons donc pas 
en ce lieu à loisir, et ne ferons, poui' ainsi dire, qu'é- 
voquer, que saluer à la hâte une auguste mémoire 
partout errante , souvent rappelée dans les pages 
qui vont suivre. Il est toutefois important, avant de 
la laisser en pleine liberté surnager, puis disparaître, 
selon le flux et le reflux du récit, de lui prêter dès à 
présent quelque relief, de lui assigner fermement sa 
place et d'indiquer ainsi, dès le début, sous quels 
auspices se fit moine Albert. 



Quando lo 'mperador che sempre régna , 
Provide alla milizia cli era in forse. . . 

A sua sposa soccorse 

Con duo campioni ; al oui farc, al cui dire 
Lo popol disviato si raccorse . . 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 85 

« Quand Vempereur r/ui règne toujours, dit Dante, 
au douzième cimnt du. Paradis, voulut sauver V armée 
en péril,,. . il envoya au secours de son épouse ses 
deux champions : par leurs actes, par leurs discours, 
ceux-là ramenèrent le peuple dans la bonne voie,., » 
L'auteur de la Divine Comédie désigne clairement 
en ces vers saint François et saint Dominique , et 
nous comprenons l'enthousiasme sans partager com- 
plètement l'illusion du grand poëte. Que si l'Église 
courut, en effet, quelque péril avant la \eï\ue des 
deux champions , duo campioni , l'un des deux , 
saint François, n'a réellement fait que rendre la 
situation plus critique, plus tendue , et l'autre, saint 
Dominique , frayant une route , il est vrai , très- 
différente de celle de son émule, n'est cependant 
point parvenu à conjurer la scission violente , le dé- 
chirement imminent que Dante n'a point pressenti. 
C'est que , tout en infusant au corps chrétien un 
sang nouveau, aucun des deux saints n'a osé por- 
ter la main sur la plaie secrète, cachée, à Rome, 
sous la tiare. Il leur a manqué, pour renouveler 
réellement l'Eglise, la pieuse audace, l'esprit d'op- 
position austère de quelques-uns des prophètes hé- 
breux. L'heure devait sonner tôt ou tard où , pour 
avoir voulu réunir sous sa main les clefs de saint 
Pierre au glaive de Constantin, la papauté égarerait 



86 ALBERT LE GRAND. 

jusqu'à ses clefs et perdrait la moitié de ses pos- 
sessions spirituelles, en punition de ses terrestres 
convoitises. Dominique et François, nos deux cham- 
pions j, avant d'aller étonner le monde par leurs 
prouesses, eussent donc du, ce semble, se tour- 
ner d'abord vers la reine empourprée des sept col- 
lines et lui tenir à peu près ce discours : « Nous voici., 
nous, les deux chefs : nous allons combattre et nous 
dévouer pour votre cause; nous voici : nous sommes 
des hommes de bonne volonté. Mais de grâce, o reine ! 
revenez méditer aux catacombes, et montrez -vous 
moins superbe et plus chaste!,., » Dominique, en par- 
ticulier, vint certainement en aide à l'idée religieuse 
en péril. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, nous n'en- 
tendons point faire allusion à de vains et ruineux 
efforts pour conserver au saint-siége une désastreuse 
omnipotence. On ne prétend faire allusion ici qu'à 
de solides travaux qui eurent un but plus noble., 
celui d'agrandir l'horizon des âmes, à l'impulsion 
éminemment féconde et salutaire qu'il donna aux 
intelligences en général. Encore , s'il prêta ainsi 
main-forte à l'édifice qui croulait de toute part, ne 
fut-ce point le jour où , rencontrant à Rome saint 
François, en habit de mendiant, il courut vers ce 
pauvre étrange et l'embrassa. Ce jour-là , la pensée 
déchut et fit amende honorable devant la guenille ; 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 87 

ce jour-là l'esprit s'humilia devant la chair ; ce jour- 
là encore, Hercule rechercha Déjanire; l'aile eut une 
sotte envie, celle de traîner le caillou \ Parce que le 
fondateur de l'Ordre des frères prêcheurs est mort 
étendu sur la dure, ne but quelques gouttes de vin 
qu'après dix ans d'abstinence et sur l'ordre exprès 
d'un évoque, n'usa guère de chaussures et , prétend- 
on , ne leva jamais les yeux sur une femme , il ne 
s'ensuit pas non plus qu'il ait droit à l'admiration, 
aux respects. Ces singularités, ces détails, n'ont, 
selon nous, rien ou presque rien de commun avec la 
mâle, la correcte élévation morale. C'est parce qu'il 
pria, agit et pensa noblement, surtout parce qu'il 
agit et pensa en vue des hommes et de Dieu , que 
Dominique demeure à la fois un grand homme et un 
grand chrétien ^ 

1 . Voir, sur cette fameuse entrevue de saint Dominique et de 
saint François, saint Bonaventure, Th. Cellano, Vie de saint Fran- 
çois; le P. Touron, Lacordaire, Vie de saint Dominique ; M. de 
Montalembert, préface de Sainte Elisabeth. 

« Die Dominikaner làugnen dièse Zusammenkunft, remar- 
que Raumer; gewiss aber ivar der erste Plan ihres Ordens 
niclit auf Entsagimg ailes Eigenthiuns und auf Betteln ge- 
richtet.» V. Raumer, t. III, p. 456, Gesch. der Hohenstaufen. 

2. Bien qu'il ne soit point absolument nécessaire d'appuyer les 
aperçus qui précèdent par de longs développements, il convient 
cependant de s'expliquer. 

Lorsqu'une œuvre religieuse ou profane, pensons-nous, tend ^ 



88 ALBERT LE.GRAND. 

Dominique de Guzman naquit en 1170, en Es- 
pagne , à Galaruega, d'une race où la plus haute 
noblesse s'alliait à une piété vive. Sa mère, Jeanne 
d'Aza, eut un songe singulier quelque temps avant 
que son fils ne vît le jour. Elle rêva lumière sous 
forme de torche et fidélité sous forme de chien ^ A 
mesure que l'enfant grandit, il ne démentit point les 



enrichir ou féconder l'âme humaine en lui offrant la vie sous des 
aspects plus larges, en la poussant vers le beau, le bien, le vrai , 
ou même tout simplement en l'agitant, en l'émouvant et la for- 
çant à secouer la torpeur vulgaire, cette œuvre est bonne, et par 
conséquent chrétienne, à moins qu'il ne plaise de jouer sur les 
mots. Que si, au contraire, le réformateur, le révolutionnaire, ou 
le chef d'Ordre vise à retrancher à l'àme quelque vertu naturelle, 
prétendrait-il même l'épurer, au lieu de l'affranchir et de l'allé- 
ger, il la mutile, il l'abaisse, il la déprime; par conséquent, son 
initiative est funeste et elle ne saurait nullement se rattacher, sous 
quelque prétexte que ce soit, à l'initiative de Jésus-Christ. Notre- 
Seigneur n'a point, apparemment, entrepris de raviver dans nos 
cœurs l'amour du ciel et des biens futurs pour nous dépouil- 
ler dans cette vie et nous pousser vers l'autre les mains vides de 
bonnes œuvres. Jésus est venu nous accroître : Verbe et progrès 
sont deux termes identiques. Ce n'est donc plus, pensons-nous 
encore, aux patriarches qui, ce semble, n'existent plus, que doi- 
vent s'appliquer à présent les paroles de l'ancienne loi : Croissez 
et multipliez ; c'est aux puissances indéfiniment extensibles de 
l'amour et de l'esprit. 

i. Vidit enim se gestare canem in utero qui ardentem in ore 
faculam bajulabat : egressus autem ex utero totum mundum igni- 
bus de ore suo procedenlibus incendebat. Théodore, ch. i. 



I 



MOUVEMENT RKLIGIEUX. 80 

présages. Grâce aux soins de sa mère et d'un oncle, 
prêtre vénérable, son éducation fut des plus délicates 
et des mieux soignées. Une caresse le menait au 
pied des autels, une main ferme, une raison sou- 
riante le reconduisaient au foyer ^ Les premières im- 
pressions de l'enfance infusent à l'esprit sa teinte, si 
l'on peut parler ainsi. Elles ne le composent point, 
mais elles le pénètrent, et, dans la suite de la vie, 
quand, au lieu de recevoir, l'esprit donne à son tour, 
il exhale la froidure ou la chaleur selon qu'auprès du 
berceau aura sifflé la bise ou lui le rayon de soleil. Dès 
l'âge de sept ans Dominique ne discerna point seule- 
ment, paraît-il, le bien du mal, mais le réel de Tidéal -. 
D'ailleurs, la gravité n'excluait point chez lui la grâce, 
ni la soumission le vouloir. L'obéissance, n'est-ce 
point en quelque sorte, chez l'enfant, l'innocence de la 
volonté? Dominique connut longtemps celle-là. Il n'y 
renonça que lorsqu'il lui fallut commander lui-même, 
et Dieu sait alors sous quelle suavité tendre il sut 



1. Gumiel d'Vsan, archiprèlre qui demeurait près de Cala- 
ruega, vir purissimis moribiis, prudenLia, gravilate, relù/ione 
conspicuus. V. Malven, c. i, p. 14. 

2. Lectulum quoque proprium tener existens ssepe do oruit, 
stratusque mollitiem declinans, super nudam humum inraiitilia 
membra composuit. ïhéod., c. i, n. 14; Vie de saint Domiiuque. 
par le P. Touron. 



90 ALBERT LE GRAND. 

voiler l'autorité. Quant à l'autre innocence, celle-là 
qu'on ne saurait penser retenir sans l'avoir déjà vue 
s'envoler, il semble , assure-t-on, avoir toujours 
ignoré qu'on pût la perdre et ce n'est guère qu'à cette 
condition qu'on la garde ^ A ciuatorze ans ses parents 
l'envoient à Valence, ville épiscopale du royaume de 
Léon. Valence, qui devait bientôt passer sa gloire et 
ses élèves à Salamanque, était alors la première école 
d'Espagne. Le fils de Jeanne d'Aza suivit pendant 
dix ans les cours à cette école. Il fit, racontent ses 
biographes et nous nous le persuadons sans peine, les 
délices de ses maîtres et l'admiration universelle. Do- 
minique, dès son jeune âge, possédait déjà cette qua- 
lité rare, apanage exclusif des hommes d'une vraie 
puissance, celle de ne point pencher tout entier soit 
du côté du cœur, soit du côté de l'esprit. Entre les 
deux plateaux du moi humain il conserva l'équilibre, 
parce que des deux côtés de la balance ses facultés 
étaient égales. L'étude ne dévorait point sa charité; 
l'aumône ne rognait point ses livres. On raconte de 
ce temps écoulé à Valence une histoire charmante. 
Une famine désola l'Espagne. .Yon content de donner 
ce qu'il possédait, même ses vêtements, il vendit jus- 



1. Virginitatis suae decus illibatum usque ad Bnem... conser- 
v.wit. B. Jordanus. 



MOUVEMKNT UK LIGI KUX. 91 

qu'à SCS auteurs annotés de sa main. Et comme on 
s'étonnait quil se privât des moyens d'étudier, il pro- 
nonça cette parole, la première de lui qui soit arrivée 
à la postérité : <( Pourrais-je étudier sur des peaux 
mortes quand il y a des hommes qui meurent de 
faim^ ? » Tout d'un coup le fléau diparaît. Le pieux 
écolier poursuit ses travaux et s'accoude derechef 
devant ses parchemins. 

Est-ce que saint François, par hasard, a jamais 
connu cette commisération élevée pour la souffrance 
et cette passion de s'instruire près de celle de s'api- 
toyer? Les misères auxquelles il semble compatir, et 
qu'au fond il jalouse, trouvent au contraire en lui une 
proie facile au lieu du secours ou du remède. A peine 
a-t-il touché aux loques, qu'il y prend goût. Voit- 
il passer des lépreux : il se range aussitôt parmi les 
lépreux. Est-ce à dire qu'il pense guérir ces miséra- 
bles en endossant leur livrée? Non pas. François se 
drape dans les guenilles, et, vêtu comme ceux qu'il 
envie plus encore qu'il ne plaint, il court baiser des 
plaies, puis entonne, les lèvres encore mal essuyées, 
quelque délirant refrain d'amour. Le trait relaté plus 
haut doit servir à distinguer deux tempéraments reli- 



1 . V. Lacordaire, Vie de saint Dominique ; Thierry d'Apolda 
c. I, iT" 17 et 18. 



02 ALBKRT LK GRAND. 

gieux très-distincts qu'on se plaît ou s'obstine ordi- 
nairement à confondre. 

Dominique, vers cette époque, eut le malheur de 
perdre sa mère, Jeanne d'Aza \ Il la pleura de tout 
son cœur, et ayant éprouvé quel abîme de solitude 
laisse au fond de nous-mêmes, une fois brisé, le plus 
délicieux, le plus sacré des biens terrestres, il se 
précipita dans le sein de Dieu, 

Certaines natures d'élite, ce sont les plus fines 
et les plus tendres, si ce ne sont pas les plus fières, ne 
sauraient se relever des atteintes de la douleur qu'en 
se réfugiant hors du réel , source intarissable des 
ennuis, et, guéries de la croyance au bonheur par une 
seule et unique blessure, d'un vol léger et rapide ga- 
gnent ces hauteurs, où recueillies, et comme repliées 
sur elles-mêmes, elles se soustraient du moins aux 
déboires, aux mécomptes, aux froissements de toute 
heure, si elles ne trouvent point toujours la paix. Elles 
planent alors, mais sans indifférence, et n'en écou- 
tent que moins distraites les soupirs et les plaintes 

\. A Gumiel, près de Calaruega , s'élevait un monastère de 
l'ordre de Cîteaux; c'est là que fut ensevelie Jeanne d'Aza, dans 
le lieu de sépulture des Guzman. « En dos arcos desla capiila 
fueren depositados los nobles y devotos senores de Félix de Guz- 
man , y D. Joanna de Aza, padres del glorioso S. Domingo, foii- 
dador de la orden de Praedicadores. » Inscription de la chapelle 
des Guzman. 



MOUVEiME-NT KELIGIEUX. 93 

de ceux qui, comme elles, avant l'essor libérateur, 
gémissent au milieu des prélendues jo/e^ du monde. 
Les joies du monde ! Mais ne seraient-elles point, par 
hasard , une invention de ceux qui n'en sont pas ou 
(lui n'ont point vécu? Sous quels lambris dorés ont- 
elles jamais élu domicile? Hantent-elles les champs, 
les palais, les chaumières ou la rue? A qui sourient- 
elles? Est-ce au mérite? Est-ce à la gloire? Est-ce 
à la vertu? Serait-ce, par hasard, à la richesse? 
Qu'on me les montre , de grâce , ou qu'on me les 
nomme , ces joies. Tl me souvient bien en avoir sou- 
vent entendu parler sous la voiite sonore des cathé- 
di'ales, dans les temples ou le long des corridors des 
cloîtres; mais dès que je rentre dans la vie commune, 
je les cherche et je ne les rencontre point. Dominique, 
ne les connaissant, lui non plus, probablement que 
par ouï-dire, en fit cependant, selon l'usage, le sacri- 
fice. Peut-être avait-il aussi compris d'instinct que, 
pures chimères, elles n'existent que sur les tablettes 
des fanfarons d'héroïsme. Quoi qu'il en soit, l'ardent 
élève à l'école de Valence eut bien vite épuisé le pro- 
gramme des arts libéraux. Il commença pour lors 
d'approfondir la théologie, non point cette science, 
selon la définition de Fénelon, essentiellement dis- 
cursive^ qui n'est à proprement parler qu'une logi- 
que raisonnant sur les dogmes sacrés, mais celle-là, 



94 ALBERT LE GRAND. 

je l'imagine, qui, sans s'écarter du fond des dogmes, 
les identifie avec les vérités philosophiques. Cette 
théologie ne diffère de ce qu'on est convenu d'appe- 
ler là théodicée que sur ce point, d'ailleurs fonda- 
mental. La première commence par la foi, par les 
textes, pour arriver à la connaissance du Dieu révélé; 
l'autre se passe de l'Ecriture, et prétend remonter 
sans guide intermédiaire au soleil des âmes, l'inter- 
médiaire serait-il un de ses reflets. Sans opter entre 
la lettre et l'indépendance absolue, les grands esprits 
du christianisme ont su rester orthodoxes sans délais- 
ser la raison , et , scrupuleux sans étroitesse, ont dis- 
tingué dans la lumière naturelle quelques-uns des 
mots inscrits sur les tables de la loi^ Nous pensons 
ne point trop nous abuser en rangeant dans cette 
catégorie d'esprits le fondateur de l'Ordre des frères 
prêcheurs. 

Distingué par l'évêque d'Osma , Dominique fut 
choisi par lui pour remplir les humbles fonctions 
de sous -prieur dans une sorte de maison religieuse 
soumise à la règle de Cîteaux, que ce prélat avait 
fondée. A la tête de cette maison religieuse brillait 
alors Diego de Azevedo, personnage d'une rare ap- 



1 . Telle fut quelquefois la méthode de saint Anselme et dont 
on trouve des traces dans saint Au^uslin et Orisène. 



MOUVEMENT RELIGIEUX 05 

titude à surveiller les progrès d'une sainteté nais- 
sante, et, qui plus est, vertueux sans rudesse. Qui 
sait? Bien que prêtre et prêtre régulier, peut-être, 
Diego de Azevedo fut-il capable d'amitié^ sentiment 
qu'étouirent ou du moins entravent singulièrement les 
liens monastiques, n'en déplaise aux romantiques 
du cloître , qui , du dehors, ne refusent aux reclus 
aucune douceur sous les verrous. N'est-il point vrai- 
ment assez singulier que certaines pieuses imagina- 
tions laïques se soient souvent appliquées à représen- 
ter les lieux où règne la soumission sans réplique 
et l'isolement sans épanchements familiers, comme 
son royaume ou son asile? Non, l'amitié n'est point 
une fille du sanctuaire ni du couvent, elle ne saurait 
vivre qu'à la condition de respirer le grand air, et 
ceux qui ont une fois franchi certain seuil ne saluent 
plus la profane qu'à la dérobée. Plusieurs finissent 
même par ne plus la reconnaître : ils l'ont enseve- 
lie pour jamais dans le suaire de leur liberté per- 
due ^ Quoi qu'il en soit, Dominique, déjà célèbre, 

1 . Il suffit, du reste , de réfléchir aux résultats immédiats et 
pratiques de certaine règle ordinairement formulée ainsi : Raro 
umis, nimquam duo, semper 1res, pour comprendre que l'amitié 
ne saurait aisément exister dans les couvents. Pour peu qu'on y ait 
mis le pied, ou bien qu'on ait entendu des révélations sincères, 
on sait que l'amitié y est proscrite, montrée au doigt , presque 
haïe, et cela doit être : l'amitié est un vol à la communauté , une 



90 ALBERT LE GRAND. 

se soumit avec une bonne grâce parfaite aux volontés 
de son évêque, et c'est là, à Osma, que pendant neuf 
ans d'une retraite austère, au milieu d'oraisons mê- 
lées d'études et de travaux suivis d'oraisons, donnant 
d'ailleurs libre carrière à son goût pour saint Paul , 
dont le génie fougueux convenait au sien, que, dans 
le recueillement et la calme floraison de sa force , le 
futur apôtre passa cet été de la jeunesse qui décide 
de toute la vie. Parfois, le long des arcades du mo- 
nastère d'Osma , durant le silence des nuits , de ces 
nuits bleues et limpides comme il en tombe des 
lunes d'Espagne sur un sol aride et des rocs rou- 
geâtres, on entendait au fond d'une cellule s'élever, 
se prolonger, rapporte Jourdain de Saxe, comme un 
SUAVE RUGISSEMENT. Le cœur qui rugissait ainsi de- 
mandait sans doute à Dieu les dons et la force néces- 
saires pour se dévouer utilement aux hommes, et il 
respirait à ce dessein l'ardeur du lion prêt à s'élan- 
cer. Dominique de Guzman avait alors trente-quatre 



ans V 



Qui peut se vanter d'une parfaite liberté d'esprit? 



menace latente pour l'autorité, une insulte à la fraternité enten- 
dues d'une certaine façon. 

1. Pernoclandi in orationibus mos erat ei creberrimus... in- 
terdum et inter orationes a gemilu cordis sui rugilas et voces 
solebat emittere. V. B. Jordanus, c. i, n" 10. 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 07 

Ne s'attcndrait-on pas à la rencontrer plus entière 
chez ces Spartiates ou ces délicats, qui , dédaigneux 
des obligations ordinaires , en ont invente de nou- 
velles, qui, ne prenant conseil que de leur foi en un 
Dieu rémunérateur, ont résolu de tout sacrifier à la 
vie future, et qui , fondateurs de sociétés où le corps 
reçoit la consigne de n'être rien ou peu de chose, 
l'âme un accroissement extraordinaire de ses plus 
vives facultés, ne semblent plus devoir offrir que 
peu de prise aux délétères influences? Les faits ne 
sont point ici d'accord avec nombre de ces idées 
qu'on nomme des idées reçues ,, apparemment parce 
qu'elles n'ont plus cours et qu'on ne les accueil- 
lera plus : la politesse est faite. Il est en réalité 
plus facile de mortifier sa chair que de préserver 
sa raison. Dans le plan primitif de l'Ordre des frères 
prêcheurs approuvé par Honorius III, en 1216, 
grandiose ébauche conçue sans doute à Osma, alors 
que le jeune Dominique méditait aux pieds du Sau- 
veur, entre saint Jean et saint Paul , on respire je 
ne sais quel air d'intelligence dégagée et de cha- 
rité vaillante. Contre ces ampleurs originelles de la 
règle dominicaine les remaniements postérieurs n'ont 
point tout à fait prévalu. Elle demeure encore à 
l'heure qu'il est un monument de sagesse et de piété, 
d'austérité sans étroitesse, et d'élévation sans dureté. 

j. 7 



98 ALBERT LE GRAND. 

On dirait d'un édifice hardi de proportions sévères, 
mais larges , et laissant tomber la lumière sur des 
lignes d'une simplicité savante. Le hasard a voulu 
toutefois qu'entre Jésus -Christ et Dominique, Fran- 
çois vînt à passer. Par ses haillons, sa mine chétive, 
son dénùmcnt absolu, François étonna le fils des 
Guzman, et justement parce que le naturel était ex- 
quis chez le gentilhomme^ les inclinations pures, les 
façons nobles et aisées, la brutale, la folâtre rusticité 
du villain le piqua, réblouit\ Rien de fréquent d'ail- 
leurs comme ce résultat inopiné des contrastes, et 
l'on se prend assez volontiers d'engouement pour ce 
dont on s'estime, presque toujours à tort, incapable. 
Plus l'esprit est fin, plus le cœur est droit, plus ils se 
défient d'eux-mêmes ; toujours en peine du sublime 

1. N'avons-nous point fait mention plus haut de l'enlrevuc for- 
tuite de saint Dominique et de saint François? Non-seulement 
Dominique se précipita dans les bras de saint François, disent les 
historiens, mais encore, dans une effusion de cœur non moins 
irréfléchie que touchante, il lui proposa de fondre en un seul 
leurs deux Ordres. Saint François s'ij refusa. A partir de ce mo- 
ment l'Ordre des frères prêcheurs entre dans une voie nouvelle : 
Dominique modifie ce qu'il a créé, suivant un peu en cela le goût 
du temps, CQ qu'on appellerait aujourd'hui la rcligio?i à la mode. 
Mais dans le plan primitif la pauvreté absolue n'était point de 
règle et la mendicité encore moins. V. Uolstonii, codex iv, 1 ; Mal- 
ven, 144; Malespina, 93; Murât, Antiq.ital., t. V, p.392; Muma- 
chio, 388; Raumer, t. III, }). ^bO^ Geschichte der IIohe?istaufen. 



MOUVEMENT KELIGIEUX. 09 

et du parfait , ils s'en laissent parfois remontrer par 
le bizarre et l'insolite. Ce ne fut, on ne saurait trop 
le rappeler, qu'à la suite d'une impression de cette 
sorte reçue par son chef, que l'Ordre des frères prê- 
cheurs devint un Ordre mendiant ^ 

Il n'entre pas dans notre peiisée, ainsi qu'il a été 
dit plus haut , d'étudier sous toutes ses faces, ainsi 
que cela a été tenté pour saint François, la figure 
de saint Dominique; et quant à la physionomie de 
son Ordre, ce n'est qu'un peu plus tard qu'elle se 
dessine. Elle n'atteindra toute sa valeur d'expres- 
sion que lorsque le fondateur de l'Ordre des frères 
prêcheurs se sera retiré de la scène, et que la bonne 
semence tombée de ses mains aura fructifié : on assis- 
tera plus loin à cette éclosion de la bo?me semence. 
Nous espérons néanmoins avoir assez hardiment sou- 

4. Voir la règle de l'Institut des frères prêcheurs telle qu'elle 
fut présentée par saint Dominique à Honorius III. Consulter : 
Echard, vol. I, Script. Ordin. Dominic.;— Idée de V Institut de 
saint Dominique , ouvrage sans nom d'auteur, publié à Avignon 
avec la date M. DCC XVIII, libr. de Toulouse, rue Cassette. — 
Entre autres dispositions remarquables des institutions domini- 
caines, il faut citer celle-ci : Aucun frère prèclieur ne pourra an- 
noncer la parole de Dieu qu'il n'ait préalablement étudié trois 
ans la théologie et professé trois autres années dans une chaire 
d'une certaine importance. Pour former de ces hommes d'élite, 
chaque province était tenue d'envoyer deux ou trois de ses sujets 
les plus distingués à l'université de Paris. 



400 ALBERT LE GRAND. 

levé le voile, et sur le visage des deux champions avoir 
répandu assez de lueurs et de clartés , pour qu'on 
puisse désormais à première vue les reconnaître. 
Saint Dominique et saint François semblent, en fin 
de compte, s'être partagé l'humanité, au moyen âge, 
et tous deux personnifient réellement ridée religieuse 
telle quelle était comprise alors, telle qu'aujourd'hui 
encore elle est acceptée du commun des fidèles. A l'un 
la chair et le sang et les parties inférieures de l'àme : 
l'extase , les molles tendresses , le songe , les éva- 
nouissements, les vapeurs, les élancements de la pas- 
sion mystique la plus absorbante, la plus osée, la plus 
effrénée de toutes. A l'autre la recherche du bien et 
du vrai , l'action oratoire , l'amour spiritualiste , le 
désir raisonné de la connaissance de Dieu. Souve- 
rains seigneurs de deux royaumes limitrophes , il 
n'est point extraordinaire qu'ils se soient un instant 
touché la main : ayant à opter entre saint François 
et saint Dominique, duo campioni, il est, ce semble, 
moins surprenant encore qu'xVlbcrt le Grand ait in- 
cliné vers Dominique. 

Deux années ne s'étaient point écoulées depuis 
la mort du fils des Guzman , que son successeur et 
son ami Jourdain de Saxe, l'une des plus franches et 
sympathiques natures sur lesquelles put se reposer le 
dernier regard du grand serviteur de Dieu, Jourdain 



MOUVEMENT RELIGIEUX. 101 

de Saxe, second général de l'Ordre, vint à passer à 
Padoue (J223). « N'allez 'point aux sermons du père 
Jourdain j, disait familièrement le peuple, c'est une 
charnieresse qui prend les hommes. » Teuton comme 
Albert, comme lui de race chevaleresque, il était 
issu des sires d'Ebernestein, comme lui encore n'ayant 
jamais médit de la philosophie qu'il avait étudiée à 
l'université de Paris , montrant aux autres la croix en 
souriant, parce qu'il l'avait embrassée de même avec 
cette ardeur sereine, vraie marque des apôtres, frère 
Jourdain attirait chacun par ce charme particulier 
qu'on pourrait appeler la grâce de la conviction ^ . En 
parlant de Dieu, frère Jourdain ne disputait point, et 
il ne subtilisait guère, suivant en cela l'exemple du 
divin Maître. Jésus, on le sait, ne daigna que très- 
rarement répondre aux doctes interrogations des pha- 
risiens, les scolastiques de la synagogue, hommes 
épais, retors, incorrigibles qui, eux aussi, comme 
les théologiens du moyen âge, furent idolâtres de la 
lettre, A Jourdain de Saxe revient l'honneur d'avoir 
fait tomber le docteur universel dans ses filets. 

Albert de Bollstadt, étudiant de dixième année à 

1. B. Jordanus primus post S. Dominicum Ordinis praedica- 
lorum Generalis, vir scientia, prudentia, pietatc valde insignisac 
niiraculis lam in vita quam post mortem clarus. — Spondan. in 
ann. eccl. ad an. 1236, n. x. 



10-2 ALBERT LE GRAND. 

l'école de Padoue, traversait, lorsque Jourdain de Saxe 
y arriva , venant de Bologne , cette crise suprême, 
qui, pour les hommes de son rang et de sa trempe, 
ne se terminait au xiii^ siècle que de deux façons, 
aux pieds du crucifix, sous la robe du moine, ou bien 
dans les mêlées, sous la cuirasse. Que faire? Gom- 
ment employer ma vie, ma volonté, ma force, le peu 
que je puis savoir? Quelle pâture donner à mon 
cœur? Quel chemin suivre? Ces questions, tout le 
monde les adresse au sphinx invisible qui se pré- 
sente au bord de la route, au défilé des trente ans. 
Plusieurs s'assoient sur la borne le front dans les 
mains, et, désenchantés déjà de l'avenir par les dé- 
boires du passé, perdant déjà leur sève par quelque 
blessure, les yeux éteints, sombres, hasardent quel- 
ques pas indécis, puis s'ensevelissent enfin, comme 
l'imprudent voyageur qui s'étend roulé dans son 
manteau sur les steppes glacés du Nord , dans cette 
exclamation mortelle : a quoi bon? Ceux-là, comme 
dirait Dante, nulle brise ne les remet sur pied, car 
c'est le plus souvent l'amour qui d'un revers de son 
aile les a jetés sur le sol, et les fouets des démons eux- 
mêmes ne leur feraient point lever lesjambes\ Hélas! 



1 r Ahi ! corne facen lor levar le berze 

Aile prime percosse l 

Dante, Infern . 



MOUVEMENT RELIGIEUX. lO.i 

plusieurs auront dormi sans doute sur l'épaule de 
Thaïs, la courtisane, laquelle, lorsque son amant lui 
demande : M'aimes-tu? répond : Ouij, immensément \ 
Quelques-uns n'aperçoivent pas le sphinx, passent 
tranquillement leur chemin, écoutent une voix inté- 
rieure et marchent. Le sphinx se venge tôt ou tard, 
car ils n'ont point résolu l'énigme. D'autres se tour- 
nent vers Dieu, c'est-à-dire le beau, le vrai, le bien, 
espèrent, attendent, le front levé vers le ciel. Une 
bonne parole, une douleur vaillamment portée, dé- 
cident quelquefois de leur destin. Inaccessible, à ce 
qu'il semble , aux passions qui troublent ordinaire- 
ment l'âme humaine, Albert n'avait peut-être qu'à 
se recueillir pour ouïr distinctement la bonne parole; 
toujours est-il que certain jour il crut l'entendre. 
Les hommes de génie ont des simplicités d'enfant. 
Ils sont si riches qu'au fond de la moindre coquille 
ils voient des perles : ils découvrent des sens impré- 
vus à tout ce qui leur est dit. Un rien les charme, 
parce qu'un rien les fait penser. Absorbés en leur 
être intérieur, au dehors, aux yeux du vulgaire, ils 
paraissent se laisser guider par un fil. Albert , que 
tant de raisons développées plus haut amenaient sous 

'I . Taïda la puttana , che rispose 

Al drudo suo, quando disse : Ho io grazie 
Grandi appo te ? — Anzi miravigliose ! 

Dante, Inferno, c. xxiii. 



104 ALBERT LE GRAND. 

le froc, céda sans peine, les ayant pesées toutes, aux 
discours entraînants du disciple de saint Dominique. 
Un soir, dans la chapelle des frères prêcheurs, à Pa- 
doue, comme Jourdain de Saxe descendait de la chaire, 
le fils des seigneurs de Bollstadt tomba aux genoux 
de frère Jourdain, le futur général de l'Ordre. « Père, 
vous avez lu dans mon âme, » murmura-t-il. Jour- 
dain de Saxe rendit grâces à Dieu , le bénit , et lui 
donna le vêtement blanc de Saint-Dominique. Lors- 
qu'Albert sortit de la chapelle des frères prêcheurs, 
à Padoue, le monde ne comptait qu'un chevalier de 
moins , l'Église avait conquis le prodige ^ presque 
V épouvantement du siècle \ 

1. Vir in omni scientia adeo divinus ut nostri temporis stupor 
etmiraculum congrue vocari possit. — Ulric Engelbert, De summo 
B0710, t. III, C. IX. 



LIVRE DEUXIÈME 



MOUVEMENT DES ÉCOLES 



Cogitanli mihi quid ofïerrem ? 

Saint Thomas, De reyimine p'incipiitn. 

La vraie science est intuition parfaite,... la 
vraie religion est le sens et le goût de l'infini. 

SCHLEiERMACHER, DiscoiO'S sw 1(1 reli(iiov . 



i 



i 



LIVRE DEUXIEME 



MOUVEMENT DES ÉCOLES 



Albert dominicain. — Il entre au couvent de Saint-Nicolas, près de Bo- 
logne. — De l'extension extraordinaire de l'œuvre de saint Dominique. 
— De la vie des universités italiennes au moyen âge. — L'université; de 
Bologne. — Du mouvement théologique au xnT siècle. — La théodicée 
de Platon et la théodicée d'Aristote. — Pourquoi le moyen âge pencha- 
t-il vers Aristotc? — Albert le Grand quitte l'Italie et se dirige sur 
Cologne, à travers l'Allemagne, sa patrie. 

1223 — 1220. 



L'homme qui vient de se résoudre à un grand 
parti, ses intérêts matériels seraient-ils seuls enga- 
gés, ne foule point la terre du même pas qu'avant 
d'être sorti d'indécision. Le front penché se redresse; 
l'intelligence s'applaudit, et, de ses profondeurs sa- 
tisfaites, se projette une lueur jusque sur le visage. 
Je ne sais quoi de net et de solennel s'imprime sou- 
dain aux gestes, à la démarche, à la parole. C'est 
que vouloir c'est deux fois vivre, et vivre avec inten- 



108 ALBERT LE GRAND. 

site, c'est régner. L'homme qui n'hésite plus ac- 
quiert par cela même, dans sa sphère étroite et 
toute proportion gardée, un peu du superbe aplomb 
de Moïse rapportant les tables de la loi du Sinaï. 
Arrière les nuages : une idée. Plus de détours ; la 
ligne droite. Au lieu du pour et du contre : un rayon. 
Et comme les énergies qu'on pensait endormies, 
dispersées, épuisées , à peine leur a-t-on présenté 
clairement un but, se rassemblent, se ravivent, se 
fécondent autour de cette cime, tout heureuses qu'on 
leur dise : Allons! La résolution semble-t-elle tou- 
chera nos intérêts éternels, doit-elle influer sur toute 
la vie et peut-être même peser sur l'autre, alors 
elle ne produit plus seulement une réaction, elle nous 
transforme comme une révolution change un pays. 
SoHicitées par un impérieux appel, les forces en ré- 
serve qui se dérobaient tout à l'heure, errantes, con- 
fusément refoulées dans les régions inférieures de 
l'être, remontent, se décuplent aussitôt comme par 
miracle et apportent une valeur, une spontanéité 
nouvelles aux facultés mises en branle. Tout mou- 
vement intérieur généreux précipite encore au sein 
de son auteur un flot de munificences imprévues, la 
paix, l'espoir, les joies calmes, une sorte de con- 
fiance à part, et la possession de la vérité tout en- 
tière doit receler, en effet, d'incomparables délices, si 



MOUVKMEiNT DES ÉCOLES. 101) 

la rencontre quelquefois passagère de n'importe quelle 
certitude morale apporte de telles aùe5 et commoditcz 
plcnières à l'esprit. Telle est la loi générale. Nous ne 
pensons point qu'Albert le Grand y ait échappé. Lors- 
qu'il entra en religion, nul doute qu'il ne se soit senti 
envahir par cette allègre quiétude qui suit de près 
tout libre accomplissement d'un dessein magnanime 
et raisonnable, et qu'en portant les yeux vers l'avenir 
il n'ait vu s'ouvrir devant lui un champ tout nouveau 
d'activité. Qui sait? La nature que jusque-là il avait 
aimée, étudiée, uniquement pour elle-même, lui ap- 
parut peut-être désormais sous une autre face, car 
on a pu s'assurer que les objets qui frappent les 
sens suivent un peu le sort de nos idées : se modi- 
fient-elles, ils changent d'aspect. Quelque hardie que 
puisse d'ailleurs sembler la conjecture en un sujet si 
délicat, quelle que soit la difficulté de contrôler à dis- 
tance ce qu'une piété banale appelle négligemment 
une vocation, il sera toutefois permis de remarquer 
qu'Albert de Bollstadt, âgé vers cette époque d'en- 
viron trente ans, dans la verte maturité de son juge- 
ment, d'un tempérament austère et d'habitudes 
fermes, ayant déjà beaucoup réfléchi, beaucoup cher- 
ché, éminemment apte à conclure, fit tout simple- 
ment choix du meilleur état de vie, le plus conforme 
à ses nobles et studieux penchants, en revêtant au 



HO ALBERT LE GRAND. 

xiii*" siècle l'habit de moine. La bure, en ce temps-là, 
abrita quelquefois l'indépendance ou la soutint. Les 
biographes exaltent, selon l'invariable usage des pa- 
négyristes des saints, le mérite qu'il eut d'aban- 
donner pour le froc et la solitude du cloître une fas- 
tueuse existence, des palais de marbre [Palaste von 
Marmor), les jeux et les rîs\ Ils oublient trop, cette 
fois encore, le caractère du personnage, sa gravité 
native, ses goiàts simples et surtout le parfait mépris 
qu'inspire à toute nature élevée le vain attirail dont 
ils font un pompeux étalage. Quand on a le bonheur 
et l'honneur d'apercevoir Dieu, au bout de n'importe 
quel chemin, est-ce donc un si dur sacrifice d'y 
. marcher, serait-ce sur son propre cœur? Non certes; 
et je voudrais bien savoir quel mortel favorisé d'un 
tel spectacle pourrait seulement en détourner la vue. 
Le tout est de pouvoir se le donner, du moins se le 
promettre, et, loin de regretter et de mettre seulement 
en balance mille douceurs auxquelles il suffit d'avoir 
goiàté pour n'y vouloir revenir jamais, il est infi- 



1. « ... Ans dem reiclien Studiereiulen, (1er schon durcli seine 
Wissenchaft gliinzte, der in vornehmer Tracht so manche lalire 
durch die Strassen Padouas gegangen, rfer in einem Palaslc von 
Marmor in F'àlle gelebl, wwv jetzt ein armer MonchgeNvorden...» 
— D*" Sigliart, Alberlus Magnus , p. 21. — Ennen , Albert der 
Crosse, ein Lebcnsbild. Koin, 1S56, p. IG. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. ' 111 

nimeiit proba])le qu'Albert, cheminant vers Bologne 
avec Jourdain de Saxe, se félicitait, en toute placi- 
dité d'âme, le long de la route, d'avoir enfin trouvé 
dans l'Ordre qui attirait alors à lui les plus vaillants 
citoyens de l'univers le milieu le plus favorable au 
développement de son génie. 

Au moment où le néophyte qu'on appellera 
bientôt le docteur universel allait frapper à la porte 
du couvent de Saint- Nicolas de Bologne, l'Institut 
des frères prêcheurs traversait, lui aussi, une crise 
solennelle. L'Ordre venait de perdre son chef, et, 
comme cela arrive toujours lorsqu'une œuvre n'est 
point bâtie sur le sable, mais s'appuie, au contraire, 
ne serait-ce que par une de ses assises, sur le senti- 
ment net et précis des besoins ou des passions d'une 
époque, quand elle se produit en un mot en pleine 
actualité , la maison spirituelle de saint Dominique 
avait pris en très-peu de temps des proportions im- 
menses. Laissons donc, tout à sa guise, le fils des 
Bollstadt, nouvelle et puissante recrue cjui présage 
l'apparition de saint Thomas, secouer la poussière de 
ses pieds sur la dalle de ce cloître qui vit Dominique 
expirer sur un sac de laine; laissons frère Jourdain 
l'introduire , le faire asseoir au milieu de sa famille 
d'adoption émue, respectueuse, un peu ébahie peut- 
être; passons vite devant ce tableau qui se trace de 



112 • ALBERT LE GRAND. 

lui-même aux yeux : voyez plutôt ces têtes curieuses 
de novices qui se penchent, ces mains jointes, ces 
sourires , ces rides illuminées des vieux religieux , 
tous ces empressements fraternels autour du nouveau 
venu qu'ont connu les monastères du moyen âge; 
perçons les murs du couvent de Saint-Nicolas et me- 
surons le progrès de l'édifice auquel Albert le Grand 
apporte, sans y penser, sa colonne ^ 

Une réflexion générale avant d'entrer dans le 
détail. Je ne sais si les succès de saint Dominique et 



I . Tant (Je lumières et de vertus sont sorties de l'Ordre de Saint- 
Dominique au xiii'^ siècle, que je ne m'étonne point que quel- 
qu'un ait tenté de relever sa maison à l'époque oiî nous vivons. Le 
dessein était hardi. Jamais mains plus pures ne se sont égarées 
sur des ruines. On a pris cependant peine inutile, comme chacun 
l)eut s'en assurer, comme surtout le prouvera l'avenir. Autres 
temps, autres formes de dévouement. La société actuelle, plus 
saturée qu'elle ne le croit des idées chrétiennes, justement parce 
qu'elles sont entrées dans son tempérament et ses habitudes, ne 
les salue plus sous le froc, leur costume suranné. Une robe de 
laine blanche passe aujourd'hui dans la rue sans opprobre, mais 
sans effet. C'est la livrée fanée d'une grande idée qui n'a plus 
que faire d'un uniforme. Pourquoi s'obstiner, quand on peut faire 
du bien en bonne prose, à paraître toujours en vers? L'âge héroïque 
est passé; en le ressuscitant sans motif on court risque de n'être 
I)lus entendu, Surtout du peuple. Si vous voulezservir aujourd'hui 
la bonne cause, ne vous rasez plus la tête, fondez plutôt un jour- 
nal, écrivez, parlez, môlez-vous à la vie pratique... Aucun honnne 
de la valeur de Dominique ne se fera plus dominicain. 



MOUVEMKNT DES ÉCOLES. 113 

de saint François , très- restreints , très-modestes en 
comparaison de la conquête du monde païen par les 
premiers apôtres, extrêmement importants comme 
résultat, car ils ont modifie la physionomie du cln^is- 
tianisme, ne doivent point paraître pius extraordi- 
naires. (( La chose quon appelle maintenant religion 
chrétienne, a dit saint Augustin, existait chez les an- 
ciens et n'a jamais cessé d'exister depuis l'origine du 
genre humain, jusqu'à ce que Jésus-Christ lui-même 
étant venu dans la chair, on a commencé d'appeler 
religion chrétienne la vraie religion qui existait au- 
paravant 1. » Sans rabaisser le moins du monde la 
victoire des apôtres, on doit observer cependant 
qu'elle était prévue ; le vieux monde les attendait ; 
ils accomplissaient une mission; ils apportaient le 
Dieu inconnu sous les plis de leur manteau. Quelle 
sublime réclame que les martyrs livrés aux bêtes 
dans les cirques! Quel fond de galerie mieux dis- 
posé pour faire ressortir les pures clartés de l'Evan- 
gile que les turpitudes des derniers Césars ! Quelle 
mise en scène naturelle que les interrogatoires des 
chrétiens devant le peuple, juge et maître souverain ! 
Que si l'on tient compte des temps et des lieux et si 
l'on rapproche la conversion des Gentils du mouve- 

\. Saint Augustin, Rétract. , iiv. I, c. xiii, n° 3. 



114 ALBKRT LE GRAiND. 

ment produit, sans innovation préméditée dans la 
doctrine, sans lutte à outrance avec le pouvoir civil, 
eans combat dramatique avec l'Olympe, grâce à ce 
simple fait, un impétueux élan vers la beauté morale, 
par les héros orthodoxes du moyen âge sur une so- 
ciété farouche et dissolue, de plus, quelque peu bla- 
sée sur l'explication didactique des Ecritures, leurs 
exploits bien autrement personnels acquièrent une 
originalité saisissante. Saint Pierre et saint Jean furent 
de bons ouvriers : saint Dominique et saint François 
sont de grands artistes. Cela suppose, n'est-ce pas, 
une force singulière, d'avoir su bouleverser les âmes 
sans toucher aux croyances et tout remuer sans rien 
briser? Dominique et François n'annoncent plus la 
bonne nouvelle; ils commentent seulement la donnée 
du Sermon sur la montagne, mais avec cette ivresse 
et ce feu qui font ressembler à une bandelette d'écar- 
late les lèvres de la fiancée du Cantique des canti- 
ques quand elle descend du Liban et s'avance vers 
son seigneur, a Retirez-vous^ aquilon! Venez, o vent 
du midi! Soufflez de toutes parts dans mon jardin et 
que les parfums en découlent ^ ! » Nos héros ne bap- 
tisent point : ils régénèrent; leurs habits ne sont 
point tachés de sang : ils n'étaient que désintéresse- 

i. Cantique des cantiques^ iv, 16. 



MOUVEMENT DES ECOLES. 115 

ment, oubli d'eux-mêmes et pauvreté. Soumis aux 
formes établies, n'innovant que dans la perfection, ils 
rafraîchissent la piété sans attenter à la foi et préten- 
dent seulement renouveler le cœur pour y loger Dieu 
plus à l'aise. Ne dirait-on pas la revanche amoureuse 
et féconde de la terre contre le ciel, le croyant se sou- 
levant, s'allégeant, se crucifiant à son tour et sponta- 
nément pour remercier Jésus-Christ d'être venu dans 
la chair et mort sur la croix? De pareils coups de 
cœur sont uniques, plus merveilleux, plus méritoires 
peut-être que les plus vastes coups de filet jetés sur 
la tête des adorateurs de Jupiter ou de Brahma, et 
que prouvent-ils? L'incommensurable noblesse de la 
nature humaine. 

Dans les vertus de saint Dominique on pensera 
peut-être trouver la clef de son ascendant sur ses 
contemporains, et ce n'est point en effet courir grand 
risque de se méprendre que d'entrer en communauté 
de sentiment, sur ce point, avec son siècle, les laï- 
ques et les gens d'Eglise. On peut se rappeler encore 
à son propos et, sans crainte de le diminuer en étu- 
diant ce qui put l'aider, respectueusement souligner, 
çà et là, à titre de simple éclaircissement, dans l'in- 
nocent Moyen de parvenir des dévots raisonneurs, 
quelques-uns des charmants stratagèmes qui le ser- 
virent à son insu. D'instinct, le fils de Jeanne d'Aza 



116 ALBERT LE GRAND. 

les employa tous. » // ny a si bonne et si désirable 
finesse que la simplicité,, » a avoué, par exemple, 
saint François de Sales. Ce machiavélisme involon- 
taire et d'autant plus efficace qu'il est moins cal- 
culé, qui en fit plus souvent usage que Dominique? 
(( La prière est la respiration de rame en Dieu, » 
nous révèle à son tour un philosophant moderne qui 
n'a encore assurément empêché personne d'admirer 
dans ses livres une imagination candide soutenue 
d'infiniment de connaissances et de lectures, bien 
qu'il lui soit échappé cette dureté : la lecture est le 
travail des paresseux i. « Qui se fie aultrement que 
joar la divine espérance^ marche sur la glace d'une 
nuictée et s'appuie sur le bâton de rouzeau "^ d a bien 
et dûment établi un autre naïf augure, parfois voilé, 
comme saint François de Sales, sous un gracieux 
langage. Dominique avait pour lui la simphcité, 
le don de la prière, la divine espérance; mais il 
faut compter avant tout, si l'on veut s'expliquer ses 
succès, avec cette intensité de sentiment sans la- 
quelle, armé de toutes pièces, il n'eiàt certainement 
point réussi. En 1217, quatre ans seulement avant 
sa mort , six ans avant qu'Albert ne vhit demeu- 
rer sous les voûtes du couvent de Saint -Nicolas, 

4. Le P. Gratiy. 
2. Alain Charlier. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 117 

vaste maison que lliumble conquérant ne voulait 
point si magnifique et qui joue un grand rôle dans 
les fastes de l'Ordre % la famille de saint Dominique 
ne se composait encore que de seize membres, huit 
français, sept espagnols et un anglais. Ces premiers 
disciples réunis autour de leur chef à Notre-Dame de 
Prouille espéraient bien ne jamais s'éloigner de lui, 
et ne se doutaient pas de la fécondité de l'esprit du 
maître répandu en eux par parcelles. — Le grain, 
leur souffle à l'oreille Dominique, fructifie quand on 
le sème : il se corrompt lorsqu'on le tient entassé \ 
— Encore une fois, ils étaient seize. C'était bien peu 
de grain, juste un épi. Dominique égrena son épi 
sur l'Europe. Guillaume Claret et Noël restèrent à 
Notre-Dame de Prouille. Thomas et Pierre Cellani se 
dirigèrent sur Toulouse. L'Espagne reçut pour sa 
part Dominique de Ségovie , Suero Gomez, Michel 
de Uzero et Pierre de Madrid. Trois Français s'en 



1 . « Dominique en entrant à Saint-Nicolas remarqua que l'on 
travaillait à élever l'un des bras du couvent pour en agrandir les 
cellules; il pleura beaucoup en voyant cet ouvrage, et dit à frère 
Rodolphe, procureur du couvent, et aux autres frères: «Hé quoi, 
vous voulez sitôt abandonner la pauvreté et vous bâtir des palais! 
II ordonna ensuite qu'on arrêtât les travaux, qui ne furent repris 
qu'après sa mort. » V. P. Lacordaire, IJist. de saint Dominique, 
p. 400; P. Touron, p. 527. 

2. Constantin d'Orvieto, n° 21 . 



118 ALBERT LE GRAND. 

allèrent ensemencer Paris, Mathieu de France, Ber- 
nard de Garrigue et Odéric de Normandie, et vu que 
la dite ville à elle seule en vaut plusieurs et semble 
à la fois de mouvant^ très -précieux et plantureux 
terroir j, trois frères espagnols, le bienheureux Man- 
nes , Michel de Fabra et Jean de Navarre , furent 
jetés en bloc et par surcroît sur le mêm.e point. « Do- 
minique s'était réservé le seul Etienne de Metz pour 
la fondation des couvents de Rome et de Bologne \ » 
Tous devaient, bien entendu, chemin faisant, prê- 
cher, conquérir des prosélytes, et ne prendre congé 
d'une ville qu'après y avoir laissé une colonie -. Il va 
sans dire qu'aucun des seize ne songea à se pour- 
voir d'argent et que tous partirent en expédition 
les mains vides. Je me trompe. Jean de Navarre, 
malgré les supplications et les larmes de saint Do- 
minique, manqua de foi, s'effraya à l'idée d'un long 
voyage entrepris sans la moindre ressource et s'obs- 
tina à ne vouloir se mettre en route qu'après s'être 
alourdi de quelques pièces de métal. L' imprudent 
reçut une réprimande et douze deniers. Gela se pas- 
sait en Languedoc le 13 du mois de septembre 
1217 \ 

.1 . Voir P. Lacordaire, Vie de saint Dominiquej, p. 290, passim. 

2. Ihid., p. 291. 

3. Quelques mois plus tard saint Dominique voyait se presser 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 119 

Le deuxième chapitre de l'Ordre des frères prê- 
cheurs se tint à Bologne, le jour de la Pentecôte de 
l'an de grâce 1221. Dominique avait déjà le senti- 
ment de sa fin prochaine, en remontant de Rome vers 
la Lombardie; il. souriait pour la dernière fois aux 
capricieuses avances du mois de mai, de vraies fa- 
veurs en Italie \ Qui eût vu alors cheminer, à pas 
lents, sur le versant de ces montagnes dont à partir 
de Florence les cimes azurées ondulent vers le nord, 
un homme de taille moyenne, vêtu de laine blanche, 
eût eu peut-être quelque peine à se persuader qu'il 
avait devant les yeux une sorte de triomphateur d'un 
genre à part. Dominique s'en allait effectivement à 
pied, épuisé, mourant, partager l'Europe en huit pro- 
vinces. Partager l'Europe ! Rêverie. C'est cependant 
ce qui eut lieu à l'issue des séances de ce second cha- 
pitre général des frères prêcheurs. L'Espagne , la 
Provence, le pays de France, la Lombardie, Rome, 
l'Angleterre, la Hongrie, l'Allemagne, voilà les huit 

• 

dans le couvent de Saint-Sixte, fondé par lui à Rome, de quatre- 
vingts à cent religieux. L'Allemagne, la Pologne, lui envoyaient dès 
lors leurs tributs. Des couvents se fondent simultanément à Prague 
et à Breslau, et la prédication dominicaine jette feu et flammes 
en Prusse et jusqu'en Russie. La France, l'Italie et l'Espagne se 
couvrent de monastères... V. P.Touron, Histoire de saint Domi- 
nique, liv. IV. 

\. La Pentecôte de l'an 1221 tomba le 3 mai. 



120 ALBEHT LE GRAND. 

provinces que la pensée du saint avait ébranlées ou 
soumises*. En moins de quatre années soixante mo- 
nastères s'étaient créés et rangés sous sa loi". Quel 
épanouissement depuis la petite assemblée des seize, 
en Languedoc ! L'enseignement , les missions loin- 
taines, tout ce mouvement religieux et intellectuel du 
Mil' siècle dont notre saint avait été l'initiateur, il le 
voyait contiuué par son Ordre. Dominique pouvait 
disparaître : n'avait-il point été compris ^ ? 

Le fils de Jeanne d'Aza mourut à Bologne, pré- 
cisément en ce lieu où nous venons de conduire 
Albert, et j'allais dire qu'il y mourut à dessein. 
C'est qu'en réalité Dominique aimait cette ville et 
cette ville l'aimai II était digne d'elle et elle digne 

1. L'Anglclorre et la Hongrie n'avaient point encore reçu d'éta- 
blissen:iont des frères prêcheurs en 1221 , mais l'Ordre y fleurit 
bientôt, et l'on pouvait déjà les considérer comme conquises. 

2. V. Lacordaire, Vie de saint Dominique, p. 401. 

3. Dominique rendit son âme à Dieu le 6 août 1221. Sept ans 
après sa mort, Jourdayi de Saxe, son successeur et second géné- 
ral de l'Ordre, ajoutait quatre nouvelles provinces aux huit pre- 
mières : ce furent les provinces de Pologne, de Danemark, de 
Grèce et de Palestine. 

4. Les magistrats de la ville de Bologne, voulant donner une 
forme solennelle à leurs sentiments de gratitude envers le saint, 
lui conférèrent un jour, par acte public , le titre et les privilèges 
de citoyen de Bologne. L'acte subsiste encore. V. P. Touron, Vie 
de saint Dominique. 



• MOUVEMENT DES ÉCOLES. 121 

do lui. Attendu qu'il y coula quelques-unes des plus 
douces heures de sa vie, il ne dut point trop lui dé- 
plaire, je l'imagine, d'y rendre l'âme et d'y laisser 
son corps. Bononia docet, Bologne est docte et pro- 
fesse, proclame la devise des vieilles médailles bo- 
lonaises \ (( Je prie, je vais instruisant le peuple^ » 
eut pu répondre Dominique de son vivant. D'autre 
part, la situation de Bologne est si attrayante, son 
ciel si clément , la Grassa ^ s'étale avec tant d'élé- 
gance et de dignité au sein d'une plaine fertile, en 
vue des Apennins , c|ue le plus curieux amant des 
lettres se sent tenté d'oublier la vieille université pour 
ne plus regarder que la ville, absolument comme 
ces bacheliers du xiv'' siècle faillirent mi jour, un 
jour que l'éblouissante Novella d'iVndrea leur faisait 
un cours, moins se laisser séduire par l'éloquence que 
distraire par la beauté. Que fit le lendemain Novella? 
Elle parla derrière un rideau, et la femme se dissimula 
sous un voile pour mieux laisser vaincre la muse^ La 

1. Bologne fut déclarée ville libre par Charlcmagno ; aussi 
porte -t- elle encore sur ses médailles cette autre devise : li- 
berlas. 

2. On a surnommé Bologne la Grassa. 

3. Novella d'Andréa, célèbre au xiV' siècle, afin de ne point 
distraire les étudiants de Bologne par sa beauté, pendant qu'elle 
professait, se voilait derrière un rideau. — V. Bœdcker, Italie 
seplenlrionale. 



122 ALBERT LE GRA^D. 

Novella , dont on peut, aujourd'hui encore, suivre 
les leçons et apprécier les charmes, que l'on s'assoie 
au pied de ses chaires retentissantes, ou c{ue l'on 
s'abandonne à sa vie nonchalante et facile, cette No- 
vella toujours debout, c'est Bologne. Mais \diSçavante 
a bien perdu de son prestige, ou la Grassa de ses 
appas; plus n'est besoin à présent de tirer le rideau 
sur Novella : au Heu de dix mille adorateurs qu'elle 
compta jadis , Bologne aujourd'hui n'en ^ garde plus 
que quatre cents ^. 

Nous sera-t-il permis de rendre compte simple- 
ment ici des impressions que nous avons reçues et 
des idées qu'elles éveillèrent , il y a quelques mois à 
peine, lorsque, errant en Italie sur les pas de Domi- 
nique et d'Albert, nous allions fouler ce coin de terre 
où s'éleva le cloître de Saint- Nicolas, et songions 
naturellement aux rapports tout gracieux qu'entretint 
Dominique avec la population et les docteurs de la 
capitale de l'antique Emilie ? Vous souvient-il , par 
hasard, d'avoir jamais visité quelqu'une de ces or- 
gueilleuses abbayes où l'on n'était admis jadis qu'a- 
près avoir prouvé tant de quartiers de noblesse et où 
l'on commençait de la sorte son noviciat par faire 

4 . La population d'étudiants, qui animait si fort l'université de 
Bologne au moyen âge, a varié de 3,000 à 10,000 âmes. Du temps 
de saint Dominique, Bologne était en pleine prospérité. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 123 

reluire son écu et présenter sa j2;éncalogie.? Après avoir 
gravi les escarpements qui conduisent d'ordinaire à 
ces étranges cénacles d'âpre et montueux abord , 
après avoir médité sur tout ce que suppose d'aber- 
ration, d'étroitesse et de piété fausse, chez ceux qui 
se cloîtrèrent en bonne compagnie dans ces froids 
asiles, tant d'oubli de l'égalité évangélique et d'égards 
pour le blason, le voyageur longtemps en proie à une 
angoisse secrète, tout d'un coup se sent renaître, 
lorsqu'enfm, au sortir des oratoires où le crucifix 
repose sur des champs de sable et d'azur, il aper- 
çoit à ses pieds Bologne , la ville libre, terra antica, 
madré e nutricej, le convier aux fêtes de l'esprit et 
des yeux. On respire, non point du tout parce qu'on 
descend des hauteurs, mais parce qu'on va reprendre 
à la vie générale qu'insulte, qu'écrase pour ainsi 
dire, du haut de ses créneaux ou du fond de ses im- 
mobilités, toute forteresse, toute chapelle à guichet et 
à pont-levis. Malheur au seul ! V.e soli ! a dit l'Ecri- 
ture, et je ne pense pas qu'elle nous ait voulu dé- 
tourner par cette malédiction concise du goût de la 
solitude honnête et tempérée, aliment périodique des 
âmes les plus saines, qui de temps en temps se re- 
cueillent, sans cependant s'exiler. Cette solitude-là, 
c'est le pain des forts : on le rompt à l'écart sans 
rien dérober à personne, et l'on en fait ensuite hom- 



12i ALBERT L K GRA^D. 

mage à tout le monde sous forme de travail, de 
bonne humeur, d'indulgence ou d'activité. Le Vœ soli! 
de l'Ecriture n'aurait -il point, au contraire, con- 
damné d'avance cette tendance ingrate à l'isolement, 
C{ui rend inutiles à la société les facultés de ceux qui 
s'y resserrent, leur bâtit des palais à l'abri des chocs 
et du bruit, et, tandis que dans le fond des vallées 
l'humanité palpite , lutte et s'efforce , laisse molle- 
ment osciller, sous un triple rang de murailles , la 
lampe fleuronnée de l'égoïsme? Pareil lenoncement 
à la chose publique conduit fatalement les élus à la 
sécheresse ou à l'indilférence. Rien de plus opposé, 
ce me semble, au véritable esprit chrétien, familier par 
excellence, large et communicatif. L'esprit chrétien 
est d'essence démocratique : voilà pourquoi il est si 
dangereux de tenter de l'enfermer dans une urne , 
surtout en un vase de grand prix. Sous prétexte de 
le condenser, ne court - on pas grand risque de ré- 
duire cet esprit à néant? La bonne sève ne doit-elle pas 
couler à gi'ands flots, dans la voie commune, à gauche, 
adroite, partout? Ainsi l'avait bien entendu Domini- 
que en un certain sens révolutionnaire, ou du moins 
contempteur résolu de mille petitesses acceptées, cou- 
vées, si ce n'est bénies par une autorité qui malheu- 
reusement n'a jamais cherché à réagir contre les pré- 
jugés de caste ou de tribu. S'il ne protesta point 



MOUVEMENT DES KCOLKS. 125 

directement contre les errements les plus invétérés de 
la cour romaine, il réagit au moins contre elle par 
nombre de ses actes et l'ensemble de son attitude, 
et l'on apercevra sans doute quelque indice de ces 
dispositions assurément fort rares au moyen âge, en 
continuant de s'édifier avec nous sur la physionomie 
d'une ville pour laquelle le fils de Jeanne d'Aza 
éprouva toujours une sympathie particulière et qui 
le lui rendit. Lorsque Albert le Grand vint demeurer 
sous ses murs, Bologne avait conservé son caractère 
intact, et telle l'a connue Dominique, telle va la con- 
templer notre héros. 

Souvent, durant ses longs et fréquents séjours en 
Romagne, le pacifique rival de saint François d'As- 
sise s'était vu appeler comme arbitre au milieu des 
ardentes querelles qui divisaient sans cesse , à cette 
époque , une cité toute républicaine , et souvent 
il les avait apaisées. On s'attache volontiers aux 
lieux où l'on a pu faire quelque bien. Mais avant 
même que les magistrats de Bologne reconnaissants 
ne lui eussent décerné le diplôme et les privilèges de 
citoyen, nulle part, paraît-il, le fondateur de l'Ordre 
ne se sentit autant chez lui qu'à l'ombre de cette école 
consacrée de longue date aux arts et aux lettres. Il 
faut croire que leurs deux génies se comprenaient 
ou plutôt se complétaient. L'un regardait, en eflet, du 



126 ALBERT LE GRAND. 

côté du droit pratique, l'autre soupirait vers la jus- 
tice idéale, et tous deux, après avoir pris conseil, ce- 
lui-là de la raison, celui-ci de l'âme, se rencontraient 
dans un commun désir de servir et d'élever l'huma- 
nité. Entre Rome et Paris, quand la remuante uni- 
versité ouvrait ses portes à Dominique, on eut dit, à 
le voir si parfaitement à l'aise et affable avec tous, 
qu'il venait seulement de franchir le portique agrandi 
de son propre monastère ^ Nulle part autant qu'à 
Bologne la vénération populaire ne lui a prêté tant de 
miracles , et ce n'est point sans motif : nulle part il 
ne vécut autant avec le peuple et les laïques et nulle 
part il ne se montra si prodigue en fait de largesses 
spirituelles. Les frères prêcheurs étaient là si fort in- 
stallés au cœur de la population qu'on les y appelait 
volontiers Chanoines de Bologne '. Le jour où frère 
Réginald, l'un des plus merveilleux compagnons du 
saint , émigra du petit couvent provisoire de Sainte- 
Marie de Mascarella, et, soutenu par le cardinal 
Ugolin , jeta les fondements de Saint- Nicolas, une 



\. Saint-Nicolas était situé hors des murs, au milieu des 
champs. 

2. Voir, pour tous les détails qui précèdent, R. P. Touron , 
Vie de saint Dominique^ chap. vu, viii, ix; Ex monumenlis pu- 
blicis Bononiœ , ap. Alexand. Macchi, in Vindiciis, p. 25, pas- 
sim ; B. Jordanus ap, Échard; Fleury, Ilist. ecclés. 



MOUVKMENT DKS ÉCOLES. 127 

foule d'hommes d'élite l'avait suivi : ces lettres, ces 
sçavanls vinrent peupler, par la suite , un à un, le 
nouvel et spacieux édifice \ Quoi de plus naturel que 

] . Un récit fera mieux comprendre que toutes les considé- 
rations du monde la prospérité chaque jour accrue du couvent de 
Saint-Nicolas ; qu'on lise ce qui suit, et l'on verra quel charme en- 
traînant exercèrent les prédications des premiers dominicains sur 
l'esprit des hommes du moyen âge. — « Lorsque frère Réginald, de 
sainte mémoire, autrefois doyen d'Orléans, raconte un ancien his- 
torien, prêchait à Bologne et attirait à TOrdrc des ecclésiastiques 
et des docteurs de renom , maître Moneta, qui enseignait alors les 
arts et était fameux dans toute la Lombardie , voyant la conver- 
sion d'un si grand nombre d'hommes, commença à s'effrayer pour 
lui-même. C'est pourquoi il évitait frère Réginald et détournait de 
lui ses écoliers. Mais le jour de la fête de saint Etienne ses élèves 
l'entraînèrent au sermon ; et comme il ne pouvait s'empêcher de s'y 
rendre, soit à cause d'eux, soit pour d'autres motifs, il leur dit : 
«Allons d'abord à Saint-Procul entendre la messe. » Ils y allèrent en 
effet, entendirent non pas une messe, mais trois. Moneta faisait 
exprès de tramer le temps en longueur pour ne pas assister à 
la prédication. Cependant les élèves le pressaient, et il finit par 
leur dire ; «Allons maintenant. » Lorsqu'ils arrivèrent à l'église, le 
sermon n'était point encore achevé et la foule était si grande que 
Moneta fut obligé de se tenir sur le seuil. A peine eut-il prêté 
l'oreille qu'il fut vaincu. L'orateur s'écriait en ce moment : « Je vois 
« les deux ouverts. Oui, les cieux sont ouverts à qui veut voir et 
« à qui veut entrer. Les portes sont ouvertes à qui veut les fran- 
« chir. Ne fermez pas votre cœur, et votre bouche, et vos mains, de 
«peur que les cieux ne se ferment aussi. Que tardez-vous encore, 
« les cieux sont ouverts ! » Aussitôt que Réginald fut descendu de 
chaire, Moneta, touché de Dieu, alla le trouver, lui exposa son 
état et ses occupations, et fit vœu d'obéissance dans ses mains. 



J28 ALBERT LE GRAND. 

Dominique , après avoir visité Venise ou Toulouse , 
harangué Rome ou Milan , parfois las et triste, par- 
fois saisi d'accès de défaillance au retour de ses pé- 
régrinations lointaines, ait fait halte, ait voulu goûter 
quelcjuc repos sous les arcades d'un cloître dont l'écho 
lui apportait les rumeurs, les acclamations d'une jeu- 
nesse studieuse dont le mouvement lui plaisait, tan- 
dis que montaient vers le ciel les graves psalmodies 
des frères de son Ordre, plus nombreux à Saint- 
Nicolas, plus particulièrement zélés qu'ailleurs? Dans 
le jardin du monastère voletaient çà et là les grives 
dont on avait diminué la vigne*; tout autour s'éten- 
dait la campagne , s'étageaient de bruns coteaux 
couronnés de pampres , chargés d'^ra paradisa - ; 
devant son enceinte se déroulaient sur le second 
plan les montagnes; une université, la première de 

Mais comme beaucoup d'engagements lui étaient sa liberté, il 
garda encore l'habit du monde pendant une année, du consente- 
ment de frère Réginald ; et cependant il travailla de toutes ses 
forces à lui amener des auditeurs et des disciples. Tantôt c'était 
l'un, tantôt c'était l'autre, et chaque fois quil avait fait une con- 
quête ^ il se??iblait prendre l'habit avec celui qui le prenait. » 
N. Gérard de Frachet, Vie des Frères, liv. IV, chap. x. 

\. On appelait Saint -Nicolas , Saint-Nicolas -des-Vignes. Le 
couvent était en effet entouré de vignobles , et avait été construit 
sur l'emplacement même d'une vigne. 

2. Uva paradisa, sorte de raisins d'un jaune doré qu'on ré- 
colte surtout aux environs de Bologne. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 129 

rflurope après celle de Paris, s'ouvrait à deux pas. 
Quelle sereine et vivante retraite ! Encore une fois, 
nous concevons sans trop d'efTort que Dominique y 
soit revenu sans cesse , et qu'en rendant le dernier 
soupir dans une sorte d'oasis où se trouvaient réali- 
sés presque tous les rêves qu'il avait formés naguère, 
dans sa cellule, à Osma, il ait pu remercier Dieu de 
s'être enfin laissé toucher par les rugissements de sa 
jeunesse \ 

Albert, lui qui naissait à la vie active tandis que 
le fils de Jeanne d'Aza disparaissait de la scène , lui 
qui venait en ce même couvent de Saint-Nicolas, si 
heureusement situé, recueillir près d'une tombe scel- 
lée d'hier, et les traditions de la vertu la plus pure, 
et les fruits d'un héritage qui, pour produire de gros 
intérêts , l'avait pour ainsi dire attendu , Albert , en 
cet instant, on le présume, dut se croire de son côté 
favorisé d'en haut. En butte à tant d'avances et de 
dons gratuits, un ancien n'eût point hésité à sacrifier 
à la Fortune. Veuillez remarquer que, du bout de 
son aile , le sort propice , en eftêt , ne se contentait 
point d'enlever devant ses pas les cailloux du che- 
min : Albert venait de poser les pieds sur une de ces 



1. ... Riigitus et voces solebat emiltere... B. Jordanus, c. i, 
nMO. 

I. 



130 ALBERT LE GRAND. 

routes qui marchent, si l'on peut se servir en ce lieu 
d'une des plus élégantes expressions de Pascal. Notre 
sçavant se fait religieux et prétend bien quand même 
rester sçavant^ que dis-je, consacrer sa vie à des 
recherches généralement vues d'assez mauvais œil par 
un pouvoir qui pensa laisser mourir de faim Roger 
Bacon et accusa d'impiété Galilée. Voici que la com- 
pagnie dans laquelle il s'engage commence à pousser 
des reconnaissances dans tout l'univers; bien mieux, 
l'Ordre acquiert une puissance, un prestige tels, qu'un 
de ses membres se sent tout de suite abrité, défendu 
contre les poursuites de l'Inquisition et les flammes des 
bûchers. Dernière et suprême ressource, l'université 
de Bologne lui tend les bras. Nul homme d'action ne 
saurait, à l'heure qu'il est, se passer du secours de 
la presse ; il faut bien , à l'heure qu'il est , bon gré, 
mal gré , passer et repasser sous les fourches cau- 
dines de Gutenberg , dès que Ton prétend exprimer, 
répandre, vulgariser des idées. Si le moyen âge con- 
nut un moyen d'influence qui puisse lui être com- 
paré, ce fut peut-être l'habit de Saint-Dominique. La 
robe blanche octroyait alors, toute proportion gardée, 
bien entendu , à l'homme hardi qui s'en revêtait ce 
que prête actuellement le livre à la pensée : une force 
de résistance peu commune, une vague autorité. Sur 
quelque point qu'Albert de Bollstadt jetât donc les 



MOUVEMKNT DES ÉCOLES. 131 

regards, s'ouvraient, ce semble, des horizons h perte 
de vue , et pour éviter tout péage , écarter tout ob- 
stacle, il n'avait qu'à laisser flotter au vent les plis 
de son manteau sacré. On sait, nous l'avons assez 
vivement fait entendre , que l'initiative du grand 
chrétien Dominique, à plusieurs faces, comme un 
triangle, entrait dans le vif des choses du vieux temps, 
par chacun de ses trois côtés. Sur chaque ligne pou- 
vaient alternativement pi-endre place et se mouvoir et 
les intelligences les plus hautes, et 'les capacités les 
plus vastes, et les dévouements les plus complets. 
Entre la prédication chez les Prussiens idolâtres , 
chez les Tartares, ou bien encore chez les iMusulmans 
d'Afrique et d'Asie, entre l'action à exercer sur la 
société d'Europe par la douceur et la charité, enfin 
l'empire à prendre sur les esprits dans les centres 
où ils s'ébattaient de préférence, les universités, le 
frère prêcheur avait à choisir. Nous nous assurerons 
dans le cours de ce récit qu'Albert le Grand inscrivit 
pour ainsi dire le triangle dans un cercle , et qu'il 
développa dans tous les sens l'idée multiple à la- 
quelle il prêta simultanément son cœur, son savoir et 
son éloquence. Tour à tour il professa et il prêcha, 
et on le vit même, maintes fois, singulier témoignage 
de vigueur et de piété, au sortir d'un débat philoso- 
phique ou d'une leçon de Natura locorum, s'en aller 



132 ALBERT LE GHAND. 

en plein vent évangéliser le peuple , ou bien en re- 
montrer aux princes de l'Eglise. Peut-être convient- 
il de mesurer en ce moment, où elle ne s'accentue 
encore cfue faiblement, mais où elle sort déjà de 
l'ombre, les ampleurs de cette vie d'un éclat sou- 
tenu, l'une de celles sans contredit qui portent à son 
apogée la physionomie du passé. Albert fut étudiant 
et il fut moine, il fut moine et il enseigna, il ensei- 
gna et il fut évoque, il fut évêque et voulut redevenir 
simple moine : fut -il assez homme du moyen âge? 
]\Iais au milieu d'une carrière si agitée , si rem- 
plie, si soumise en apparence à toutes les variations 
de l'air ambiant , certaine inclination personnelle 
et rebelle s'accuse et proteste. Une préoccupation 
maîtresse se détache entre tant de labeurs et de 
soucis divers, et l'on dirait d'une étoile, tantôt per- 
çant le crépuscule, tantôt dormant sous la nue. 
Albert le Grand interroge imperturbablement la 
nature, cherche et parfois trouve. C'est cette obser- 
vation et cette exploration tenaces, cette souveraine 
impatience d'expliquer en physique, en chimie, en 
botanique, la cause des phénomènes journaliers, 
cette curiosité sans limites et sans égale de dégager 
r inconnue^ qui le mettent hors de pair avec vingt 
docteurs et prélats, ses émules pour le reste. Or 
dans cette voie périlleuse, notez ceci, rien ou presque 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 133 

rien ne lui venait en aide ; nul secours, parmi les 
vivants et les croyants : défiance et incompétence 
universelles autour de lui. Albert n'eut pour soutien 
et conseil que les traités d'Aristote et les commen- 
taires plus ou moins surchargés d'annotations à la 
marge des Maures de Cordoue. Le docteur universel, 
néanmoins, sans relâche, sans défaillance aucune, 
poursuit l'accomplissement de son dessein, ici faisant 
un prudent usage des ressources qu'il a sous la main, 
là se recueillant, s'ingéniant à l'écart, toujours atten- 
tif, jamais distrait, bien que mêlé à tout. Savoir rester 
spécial sans s'isoler, se livrer à ceci sans répudier 
cela, n'est-ce point tout à la fois se rapprocher 
un peu de nos tendances éclectiques et nous donner 
un exemple? On avouera que depuis cpelque cent 
ans tout au moins, et forcément, il faut le recon- 
naître, l'intelligence humaine s'est un peu morcelée, 
absolument comme la propriété territoriale. Tel 
se retranche aujourd'hui dans telle case numérotée 
qui n'en sortirait pas pour sauver un empire. Tel 
autre se consacre si exclusivement à certain pro- 
blème de linguistique qu'il ne s'aperçoit point qu'il 
a désappris sa propre langue , sans compter le grec 
et le latin. Un troisième se parque arrogamment dans 
la question des céréales ou des engrais, et, maître 
et seigneur dans cette province, ne se contente point 



134 ALBERT LE GRAND. 

seulement de la considérer comme annexée à sa per- 
sonne, mais, prétendant se l'approprier à fond, s'as- 
simile insensiblement à ce qui l'absorbe et le retient. 
— A moi la rhubarbe, à toi le sanscrit ! — A toi la 
Chine et l'Indoustan, à moi le séné! — se répondent 
à l'envi certains mandarins des lettres et des sciences. 
Je m'incline et ne disconviens du reste nullement des 
avantages très-sérieux que présente, au point de vue 
surtout des intérêts industriels, le système de la divi- 
sion du travail. JMais l'ennemi l'emporte, Archimède, 
et Syracuse est en flammes ! Assurément il est bon de 
se mesurer, de se tailler sa tâche ; cependant il ne faut 
point se diminuer, et pour le menu négliger l'ensemble. 
(( Dieu, a noblement dit le maître d'Albert le Grand, 
traverse la nature en ligne droite , montrant à toute 
créature sa voie et suivi de la justice qui punit les 
transgresseurs de la ligne droite \ » Combien de gens 
cherchent aujourd'hui la ligne qui n'aperçoivent point 
Dieu qui la traverse, et Dieu qui passe et qu'on ne voit 
pas, n'est-ce pas le bien à faire et qu'on ne fait pas? Je 
voudrais que tout savant fût un homme sans comp- 
ter comme savant, plutôt que d'être un savant sans 
compter comme homme. Albert a satisfait autant que 
possible à ce vœu téméraire -. 

1. Arislotc, De mundo in fine. 

2.^ Les anciens, auxquels on peut reprocher, en revanche, 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 135 

Les explications données plus haut sur le mona- 
stère de Saint -Nicolas suffisent. Nous savons que 
Jourdain de Saxe, second supérieur général de l'Ordre 
des frères prêcheurs, y résidait ; que le couvent était 
situé hors Bologne , non loin des murs de la cité ; 
que lorsque Albert vint s'y réfugier, la maison flo- 
rissait, pour nous servir d'une expression éminem- 
ment ecclésiastique : cela signifie qu'elle était abon- 
damment pourvue de moines; nous n'ignorons plus 
enfin que Saint-Nicolas vivait en parfaite intelligence 
avec la ville , et qu'entre l'université de Bologne et 
le camp retranché des frères prêcheurs, c'était , en 
ces temps lointains, un continuel échange de bons 
procédés. Les religieux s'en allaient révérencieuse- 
ment entendre les leçons des maîtres laïques , et les 
maîtres , d'autre part , ne résistaient point toujours 
aux allocutions des religieux. La communauté de 

de n'avoir point été assez spéciaux, avaient bien plus que nous 
d'hommes complets, tout à la fois bons capitaines, écrivains, ora- 
teurs, administrateurs, philosophes. Rien d'humain n'était étran- 
ger à leurs grands hommes. Et quelle est une des causes de notre 
infériorité vis-à-vis des Grecs et des Romains? Une éducation si 
murée, si triste, que l'esclave antique n'eût point consenti à se ra- 
cheter à ce prix de la servitude, si peu propre à former des hommes 
libres, qu'après sept ou huit années de réclusion, si l'on veut tou- 
tefois devenir un homme, il faut secouer ses fers, se recueillir ^ 
s' affranchir soi-même et se refaire, en un mot, l'àme et l'es- 
prit. 



136 ALBERT LE GRAND. 

Saint- Nicolas semblait comme illuminée d'ailleurs 
parles souvenirs tout frais de Dominique, ce qui lui 
donna pendant de longues années je ne sais quel as- 
cendant, je ne sais quel droit d'aînesse sur les autres 
communautés dominicaines. La vie qu'on menait en 
ces parages était pure, austère et studieuse, nous nous 
le persuadons volontiers. De vieilles histoires confir- 
ment le fait : elles y logent toutefois la vertu à de 
telles enseignes et lui inventent de si bizarres em- 
blèmes qu'on aurait peut-être quelque peine à la 
reconnaître si Ton n'était prévenu. « Si tu veux le 
sauver de la tempête, recommande sérieusement un 
naïf auteur^ va au couvent de Saint-ISlcolas; tu y 
trouveras Fétable de la pénitence, la crèche de la con- 
tinence, r herbe de la doctrine, l'âne de la simplicité, 
le bœuf de la discrétion \ » La question de domicile 
a-t-elle, du reste, une réelle importance? Une chose 
est certaine, les objets, la société qui nous entourent 
n'exercent sur nous qu'une influence relative, car, sous 
quelque toit, en quelque compagnie que l'on s'arrête, 
on n'y trouve presque jamais que ce que l'on y ap- 
porte. Dans ce monde, et il faut bien l'accepter tel 
quel, on ne rencontre guère d'autres ressources que 
celles que l'on se crée par soi-même, et l'on ne sau- 

\. Gérard deFrachet, Vie des Frères, liv. ï, cliap. m. 



MOUVEMKNT DKS ÉCOLES. 137 

rait trop se le répéter pour ne point trop se préparer 
de mécomptes. Plantez votre tente n'importe où, 
n'ayez nulle crainte, vous serez hébergé selon votre 
état. Le même champ, si vous y semez le désinté- 
ressement et la sagesse, semblera produire à votre 
ombre ces végétations rares et charmantes : grattez 
seulement un peu la terre, serait-elle trois fois asper- 
gée d'eau bénite, si l'esprit du mal habite en vous, 
un démon vous répondra. Les dispositions dans les- 
quelles Albert le Grand fit profession dans l'asile de 
prédilection de saint Dominique ne sauraient , ce 
semble, être discutées. Evidemment, son existence 
entière le prouve, il accepta de grand cœur ou stoï- 
cjuement, selon qu'il plaît de le considérer comme 
chrétien ou comme philosophe, cette forme nouvelle 
de sécurité et de dévouement, l'habit religieux. Qu'im- 
porte maintenant la place exacte de sa cellule? Elle 
n'indique que son parti pris. Pourquoi nous attarder 
sous les arcades de Saint-Nicolas? Le moine, quel- 
que temps, a veillé, prié sous ces voûtes: Albert le 
Grand vécut ailleurs, 

Padoue, Bologne, Paris! II était écrit, paraît-il, 
que l'intelligence du docteur universel, avant de de- 
venir elle-même un centre, roulerait, graviterait, 
en décrivant une sorte de courbe ascendante au- 
tour de ces trois sphères superposées. Padoue n'a- 



ê 

138 ALBERT LE GRAND. 

t-elle point recueilli le jeune Teuton au sortir du châ- 
teau de ses pères et ne l'a-t-elle point façonné à la 
vie commune? L'adolescent a commencé là à s'in- 
struire , à penser : il a ouvert les yeux sur l'Italie, 
sur Rome, sur le monde, sur Dieu. Dix ans se sont 
de la sorte écoulés : un sourd travail d'incubation 
s'est accompli. Albert entre maintenant en religion ; 
l'étudiant applaudi a quitté l'école de Padoue ; il a 
revêtu la robe virile en même temps que, la robe de 
bure , et le voici qui vient consulter les oracles de 
l'université de Bologne, oracles qui lui rendront bien- 
tôt la pareille. Encore six ans de travaux et d'as- 
cension spirituelle , et il aura atteint le faîte d'où il 
ne devra plus descendre que pour incliner au tom- 
beau. Nos aïeux du pays de France l'entendront, l'ac- 
clameront eux aussi, certain jour, sur la montagne 
Sainte-Geneviève, et l'on s'étonnera, par la suite, de 
le voir assister immobile à l'un des plus grands dé- 
mêlés du temps, la dispute^ c'est-à-dire le procès jugé 
solennellement par le pape, à Anagni, entre l'illustre 
et prudente université de Paris et les Mendiants qui 
envahissent ses tribunes. Sous un autre aspect, n'est- 
ce point la question toute moderne de la liberté de 
l'enseignement qui s'agite au xiif siècle, mais d'une 
façon infiniment plus dramatique que ne le comportent 
nos mœurs actuelles? Le tribunal devant lequel pa- 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 139 

reilles causes sont appelées aujourd'hui, ce n'est plus, 
en eiïet , Anagni, ce n'est plus même le sénat d'un 
grand empire , c'est en premier et dernier ressort 
le sens commun. En attendant, puisqu'aussi bien il 
n'entre point dans notre plan de parcourir les fau- 
bourgs à la hâte avant de pénétrer au cœur de la ville, 
asseyons-nous d'abord sur les bancs de l'université de 
Bologne. Nous tracerons ensuite, le plus clairement, 
le plus brièvement possible, en reprenant avec Albert 
le chemin de son monastère, un aperçu général des 
études théologiques, qui ne pouvaient manquer d'at- 
tirer et de retenir, vu les inclinations dogmatiques de 
l'époque, un vaste et subtil génie \ 

1. « Albert le Grand, écrivait, il n'y a point longtemps, dans 
un ouvrage de philosophie un docteur de la docte Allemagne 
(D'^Erdmann, Uber die Stellimg deutscher Philosopher, zum 
Leben)^ Albert fut au moyen âge le Godefroid de Bouillon de la 
croisade des idées. » La comparaison est bien ambitieuse et bien 
lourde, et on ne la relate ici qu'afm de s'abriter, tant bien que 
mal, sous cette grosse phrase ramassée de l'autre côté du Riiin, 
contre les interruptions légères de quelques Athéniens des bords 
de la Seine, qui, n'ayant guère entendu parler d'Albert le Grand 
jusqu'à ce jour, ou ne le connaissant que d'après les quelques 
lignes que lui consacre Voltaire dans son Dictionnaire philo- 
sophique et dans l'Essai sur les mœurs, pourraient penser que 
l'on prend vraiment un soin superflu en s'attachant avec plus de 
conscience que de raison aux pas d'un personnage médiocre, d'un 
pur scolastique. La critique allemande moderne, Humboldt en 
tête, sauf deux ou trois exceptions, sans s'abandonner au lyrisme 



140 ALBERT LE GRAND. 

Les libertés municipales des villes d'Italie, leurs 
traditions classiques, n'ont point laissé que d'exer- 
cer une action des plus énergiques sur la formation, 
le caractère et les constitutions politiques de ses 
nombreuses universités \ Tandis que dans les autres 
pays de l'Europe, ces centres plus ou moins impor- 
tants, plus ou moins riches en facultés^ au sein des- 
quels venaient se grouper la jeunesse et même l'âge 
viril, ne semblent pouvoir exister, subsister que sur 
un signe et à l'abri d'une main royale, de par la 
volonté expresse d'un pape, ou bien encore grâce au 
concours heureux de certaines circonstances maté- 
rielles, lorsque, par exemple, Vécole primitivement 
adossée • à l'église paroissiale ayant graduellement 
acquis quelque renom , peu à peu ses salles s'élar- 
gissent, les maîtres accourent, et que Vécole ^ atti- 

du D*" Erdmann, rend toutefois un hommage unanime à l'esprit 
d'initiative déployé par Albert le Grand dans les sciences en par- 
ticulier, et si elle ne se rend point très-nettement compte du rôle 
qu'il a joué dans la société du moyen âge, du moins semble-t-elle 
le sous-entendre et le réserver. Circum prœcordia ladit. 

\. ... Dann hiess Universitas oder Studitim générale keines- 
wegs eine Anstalt, \\o dieGesammtheit aller Wissenchaften gelelirt 
werden sollte (vielmehr felilte einigen Universitaten wohl eine 
ganze Facuitiit); sondern der Name Universitas bedeutete nach 
romischen Sinne , ein^ Genossenschaft, oder corporatio die sich 
bei Veranlassung des Lehrens and Lornens unter Lehrern und 
Scliulern gebildet batte.— Uaumer, t. YI, p. 488; Savigny, t. III. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 141 

rant alors les regards, la munificence ou la béné- 
diction, se réveille un matin avec le grade d'université, 
du fait de quelque autorité ecclésiastique ou séculière , 
par cela même rentre aussitôt dans cette loi com- 
mune qui veut qu'un titre honorifique ne s'achète 
que par la dépendance ou la servitude ; — en Italie, au 
contraire, les universités se produisent, sortent de 
terre, pour ainsi dire, spontanément, se maintiennent 
par leur énergie propre, ne relèvent que des institu- 
tions à l'ombre desquelles elles éclosent ou de leurs 
règlements particuliers, et, comme il est aisé de le 
pressentir, recueillent les bénéfices très-nets d'une 
situation indépendante : elles pensent comme elles le 
veulent, vivent comme elles l'entendent, sont enfin 
des personnes libres et non plus des créatures de la 
mitre ou del'épéei. Malheureusement la liberté ne 
se garde pas sans péril et se paye toujours assez 
cher. Ce que l'on gagne en s'alTranchissant de tout 
contrôle et de toute entrave, on doit s'attendre à le 
perdre en repos. Elles furent originales sans doute, 



1. ... Insofern als mehre Universitaten, besonders in Italien, 
nicht aus Dom-und anderen geistlichen Schulen hervorgingen, 
sondern fast ohne ailes Zuthun von Slaat und Kirclie entstanden, 
entwicli;elte sich die Eigentliiimliclikeit der Einriclitungen um so 
scharfer und die Selbstandigkeit ward um so grosser. — Grandung 
und Wesen der Universitaten. 



142 ALBERT LE GRAND. 

prime - sautières plus qu'aucune corporation de 
France ou d'Espagne du même temps, ces vaillantes 
compagnies de jurisconsultes , de médecins et de 
lettrés où se conservait un reste de fierté romaine et 
d'élégance atticiue ; mais l'absence à peu près com- 
plète de privilèges, noble conséquence de leur altière 
individualité , leur organisation républicaine et va- 
riable , l'immixtion extrêmement rare de l'autorité 
dans leurs querelles intestines, laissaient, il faut l'a- 
vouer, au sein des académies italiennes porte ouverte 
aux passions les plus étrangères à celles d'apprendre 
ou d'enseigner. Avait-on maille à partir, par exemple, 
avec les podestats ou les municipalités des villes — 
et les villes, tantôt faibles, tantôt taquines, quoique 
toujours très-jalouses de posséder une université dans 
leurs murs, tantôt devenaient les victimes des ca- 
prices de leurs clients, tantôt les opprimaient elles- 
mêmes — les écoliers se trouvaient -ils être plus forts 
ou plus nombreux que leurs hôtes : ils ne se con- 
tentaient point toujours de tirer des conséquences 
vexatoires d'un raisonnement syllogistique , ils sou- 
tenaient quelquefois impunément les plus mauvaises 
thèses à grands coups de bois vert ou de gantelet. 
Les bourgeois, par hasard , prenaient-ils le haut du 
pavé : ils ne se montraient point toujours généreux 
ni conciliants envers les nourrissons des 31uses, et 



MOUVEMENT DES ECOLES. 143 

ils leur tenaient longtemps le poing sur la gorge. 
Deux nations en venaient-elles aux mains dans les 
rues, nulle milice assez bien armée pour oser venir 
les séparer. Dépourvus, quant à eux, de tout carac- 
tère officiel, ne tenant leur mandat ni du trône ni de 
l'autel , sans émoluments fixes, et, selon le plus ou 
moins de succès de leurs cours, puisant plus ou 
moins largement au fond d'une bourse que leur pré- 
sentaient leurs élèves, les maîtres se trouvaient réel- 
lement vis-à-vis de ces derniers dans une position 
fausse et précaire \ Cette idée que les ministres 
émérites de la science ou des lettres, passé quarante 
ou cinquante ans, devraient être exemptés de droit de 
l'obligation de partir en expédition et de guerroyer, 
eut quelque peine encore à pénétrer dans la cer- 
velle des Italiens du moyen âge , gens éclairés , si 
on les compare aux ignorants des nations voisines, 
peu enclins cependant à sacrifier Mars à Minerve. 
Athènes n'a-t-elle point représenté d'ailleurs la pi'u- 
dente déesse un casque sur le front, une lance dans 
la main droite? L'Italie d'autrefois conservait reli- 
gieusement à Minerve ces attributs. Aussi voyons- 

'I. Es mangelte an sicheren Anstellungen und Besoldungen; 
die Lehren sahen sich ganz auf die Einnahmen von ihren Schiilern 
beschrankt und wurden von ilinen sehr abhangig. — Raumer, 
t. VI, p. 489. 



144 ALBERT LE GRAND. 

nous jusque dans la seconde moitié du xiii*" siècle les 
graves docteurs de Bologne et de Ferrare, ceux-là 
dispensés, il est vrai, par exception, du soin d'échan- 
ger à tout propos le bonnet contre le heaume, con- 
traints néanmoins et continuellement requis, bien 
que souvent ils ne fussent originaires ni de Bologne 
ni de Ferrare, de contribuer aux frais généraux d'é- 
quipement, ce qui écjuivaut en somme à l'obligation 
de fournir indéfiniment un soldat, et dut sembler 
un peu rude à des commentateurs partisans de la 
maxime antique : cédant arma togœA. Autres parti- 
cularités qu'il importe de relever, nouvelle matière à 
noise, à récriminations et à griefs. Pour qu'un en- 
seignement quelconque porte ses fruits, il paraît in- 
dispensable, n'est-ce pas, que les professeurs ne se 
renouvellent point sans cesse, soient tenus d'achever 
la démonstration commencée, et ne posent point en- 
fin sur la chaire , pour employer l'expression con- 
sacrée, comme l'oiseau sur la branche? Qui a pris 
une fois possession d'une chaire n'y doit point renon- 
cer du jour au lendemain , par caprice , et qui n'a 
fait en réalité qu'y passer a pu difficilement servir 
la bonne cause. Or le bien-être, les applaudissements, 
la gloire môme, un ciel pur et du soleil ne sont point 

1. V. Guirardac, liv. I, p. 164; Tirab., t. IV, p. 64. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 145 

toujours, paraît-il, de ces raisons déterminantes qui 
retiennent les hommes de talent et leur persuadent 
d'élire domicile en un lieu. Le talent est d'humeur 
fantasque et vagabonde. Le moindre lien, la moindre 
pression l'irrite, parce que toute chahie, même do- 
rée, lui apparaît comme une charge que lui impose 
le profanum vulgiis et non point comme une loi que 
doive respecter l'esprit. Le talent aime encore l'Im- 
prévu pour lui -môme et sans espoir, uniquement 
parce que les faveurs problématiques qu'il lui réserve 
ne l'exposeront pas, il le sait d'instinct, à l'humilia- 
tion insigne d'avoir à s'avouer quelque part satis- 
fait. S'avouer satisfait, allons donc! Conclure un bail 
à long terme avec l'hôtelier, se ranger, s'établir, 
quelle terne folie, quelle déchéance! Ainsi raison- 
nent ou plutôt sentent sans réfléchir cjuelques artistes 
de la race ou du tempérament de Benvenuto. Soit 
qu'il faille attribuer leur horreur invincible pour la 
résidence à ces dispositions à la fois volages et revê- 
ches de tout temps assez communes chez les gens 
d'imagination et de science, et plus particulière- 
ment au moyen âge où l'on vit se coudoyer cheva- 
liers et bacheliers errants \- soit qu'on se rappelle 
encore, en recourant aux sources, un mesquin détail, 

1. Voir sur les bacheliers errants rarticle de Harzheim, t. III, 
p. 600. 

I. 10 



I4t> ALBERT LE GRAND. 

savoir que les maîtres agréés par les villes d'Italie 
étaient astreints fréquemment à donner des leçons, 
à tenir des cours absolument gratuits, et qu'on les 
accuse alors de n'avoir simulé l'inconstance que par 
négligence ou par intérêt ^ ; soit qu'on incline à croire 
enfin, ce qui semble assez indiqué, qu'au milieu 
des perpétuels conflits auxquels donnaient chaque 
jour quelque aliment nouveau des rapports généra- 
lement très- tendus avec les dignitaires ecclésias- 
tiques, leurs sentiments les plus chers se trouvant 
continuellement froissés, ils n'aient souvent essayé 
que par boutades de cette diversion commode, le 
chemin des écoliers - : toujours est-il qu'on ne sa- 
vait par quelles avances, sous quels ponts d'or 
retenir dans les universités transalpines les grands 
seigneurs de la pensée. A peine conquis, réguliè- 
rement ils s'évadaient. De Plaisance à Pérouse, de 

1. V. Raumer, Univers Uàlen. 

2. D'après un usage à peu près constant, que la fameuse or- 
donnance de l'empereur Frédéric ne fit qu'affermir, les étudiants 
avaient le droit, lorsqu'ils étaient accusés, de choisir pour les juger 
leurs maîtres ou l'évêque. Naturellement on ne se trouvait jamais 
moins d'accord qu'après la sentence. 

... Selir haufîg veranlasste die Universitut, um UntUchtige ab- 
zuschrecken, strenge Priifungen und vertheilte nach deren Ausfall 
die WUrden... Erhoben dièse indess zu grosse Schwierigkeiten, 
so ging die Sache wohl bis an den Papst. — Raumer, t. VI, p. 491 , 
Universitdt Bologna. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. iil 

Moclcne à Ravcnne, superbes et légers, ils portaient 
insoucieusement leurs pas, et tandis qu'ils pliaient 
bagage, JModène ou Pérouse, Ravenne ou Plaisance, 
se trouvaient en face d'une chaire vide ou même 
en présence d'une faculté laissée inopinémeut en 
jachère ^ 

Ne venons-nous pas de signaler les imperfections 
du mécanisme universitaire sur la terre des Quintilien 
et des Gicéron? Le doigt s'est posé tout d'abord sur 
quelques rouages dont le fonctionnement semble, à 
la première inspection, laborieux et difficile. On ne 
s'en serait peut-être pas aperçu si nous n'eussions 
point curieusement démonté la machine. Par suite de 
je ne sais quelles grâces et souplesses particuHères 
au caractère des habitants de Milan et de Florence, 

i . Les villes italiennes essayèrent d'abord de passer des actes 
ou contrats avecles maîtres qui venaient enseigner dans leurs murs, 
espérant par ce moyen les retenir : elles n'y parvinrent pas. On 
n'enchaîne point la parole ni la liberté humaines par quelques 
lignes écrites devant un tabellion. Alors les villes usèrent de ruse 
et d'artifices, et Dieu sait à quels expédients elles eurent parfois 
recours pour se faire épouser! En 1260, les habitants de la ville de 
Modène, pour empêcher Guido de Suznra , éminent professeur de 
droit, de les quitter, lui firent don d'une grosse somme d'argent, 
avec faculté d'acheter un bien sur le territoire de la ville, mais 
sous la condition expresse de ne jamais vendre. N'était-ce point 
une façon détournée de s'emparer de lui sous prétexte de le rendre 
propriétaire? — V. Murât., Anliq. ilal.j t. III, p. 903. 



148 ALBERT LE GRAND. 

les révolutions scolaires en Toscane et en Lombarclie 
ont toujours affecté moins de gravité qu'ailleurs, en 
France ou en Angleterre par exemple. Il est des 
pays où les invectives, voire même les coups de 
poing, font plus de bruit que de mal, et la patrie de 
Machiavel est de ce nombre. On dirait que les injures 
proférées dans sa langue harmonieuse et molle tom- 
bent comme des pointes de cristal sur de la ouate 
ou bien se choquent en l'air sans produire autre chose 
qu'un cliquetis. Jamais les révoltes dans les univer- 
sités italiennes n'ont amené la suspension des cours, 
l'exil des maîtres, le désarroi et le trouble dans l'Etat, 
comme le fait se présenta chez nous sous saint Louis. 
Jamais les étudiants de Bologne ou d'Arezzo, dans 
leurs plus traîtres exploits, n'ont égalé les violences 
des écoliers d'Oxford, lesquels firent un jour main 
basse sur tous les juifs (1244). Moins dangereux 
dans leur turbulence, moins grossiers peut-être dans 
leurs ébats , ils se montraient , en revanche , moins 
assidus, et dans leurs rangs se rencontraient nombre 
de ces folâtres compagnons qu'on surnommait à Pa- 
ris des martinets^ » espèces de passe-volants, accentue 
non sans mépris un vieil historien de la Sorbonne, 
qui couraient d'école en école et de maître en maître^,)) 

i. V. Crevier, Hisl. de l'Université de Paiis. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 149 

Mais les passe -volants d'Italie n'ctaicnt-ils point 
d'humeur plus douce, moins sujets à caution que les 
martinets de la montagne Sainte-Geneviève? N'a- 
vons-nous pas constate plus haut que les professeurs 
italiens ne se regardaient comme inféodés nulle part, 
et ne sait-on point de reste que le sentiment chevale- 
resque recruta des pages jusque sur les ])ancs de 
l'Ecole? Si la gent des passe -volants d'Italie ne 
poussa pas moins de rejetons au moyen âge que la 
gent Fabia dans la Rome antique , ce ne fut point 
seulement , croyons-nous , parce qu'il put convenir 
alors à plusieurs centaines de folles têtes de porter 
un peu de travers et sans souci cette dignité légère 
dont le diplôme ne se garde d'ailleurs point long- 
temps, la jeunesse, et d'errer à l'aventure, sans feu 
ni lieu, à la façon des ménétriers et des jongleurs. 
Qui nous dit qu'ils ne poursuivaient point \es leçons 
d'un savant célèbre, ces martinets napolitains ou lom- 
bards? Qui prouvera qu'ils n'accompagnaient point 
pieusement tel illustre docteur, à la recherche lui- 
même de ses pénates? — Lamentable et périlleuse 
odyssée! va sans doute observer Gaton le censeur, 
et la manie ambulante des chefs n'excuse nullement, 
si tant est qu'elle l'explique, les mœurs nomades de 
la milice. Gomment admettre que des jeunes gens 
puissent étudier avec fruit, feuilleter de pesants au- 



150 ALBERT LE GRAND. 

leurs, entre les bras des Sirènes? — Rien de plus pru- 
dent, de plus judicieux que cette réflexion senten- 
cieuse. Il n'en est pas moins vrai cju'au milieu de 
tant de sollicitations au plaisir et à la paresse, livrés 
en quelc{ue sorte à eux-mêmes et plus favorisés c{ue 
les écoliers français, n'ayant jamais passé sous l'hu- 
miliante tutelle de la férule ni de la verge % les éco- 
liers italiens paraissent en réalité ne point avoir trop 
souffert de la situation agréable qui leur était faite, 
et qu'entre Charybde et Scylla ils échappaient fine- 
ment, gaiement, leurs tablettes à la main. Pendant 
que Gircé dénouait ses cheveux et lui tendait la coupe, 
ainsi souriait Ulysse, dit la fable : l'enchanteresse ne 
s'apercevait pas que plus elle découvrait de charmes, 
moins Ulysse renonçait au ferme propos de rega- 
gner Ithaque. Séparés par une mince cloison de la vie 
commune, mêlés aux affaires publiques, les étudiants 
d'Italie se formaient vite à cette épreuve, autrement 
décisive, plus utile peut-être que le plus sérieux exa- 
men. Que si leurs maîtres se renouvelaient un peu trop 
souvent, à ce mal ils trouvaient encore une compen- 
sation : on ne s'immobilisait point chez eux dans cet 
enseignement routinier, cher aux vieux augures. Les 

■ 1. Los écoles elles universités d'Italie ne faisaient point usage 
des corrections corporelles, et dérogeaient sur ce point aux saines 
traditions. V. Savigny, t. III, 334. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 151 

vieux augures finissent par se confondre eux-mêmes 
avec les piliers du temple et ne saluent plus les dieux. 
Un concours s'établissait de la sorte entre les con- 
currents à une iTicme chaire, et le nouveau venu ne 
faisait point toujours regretter l'ancien. Après être 
convenu des dangers que peut entraîner la liberté, 
il est juste, ce semble, que nous rendions hommage 
à ses bienfaits. Peut-être ne travaillait-on point tou- 
jours dans une quiétude parfaite dans les univer- 
sités transalpines. En ces arènes intellectuelles il 
fallait nécessairement lutter et se défendre contre les 
rumeurs de la rue, les passions politiques, les pièges 
de Vénus facile, l'inégalité fatale d'un enseignement 
peu régulier. Mais le citoyen , du moins , ne sortait 
point amoindri de l'enceinte où avait grandi l'adoles- 
cent. Ces agitations, ces portes ouvertes, dont parfois 
pouvait se trouver incommodé le bon élève, récréaient, 
vivifiaient, pour ainsi dire, l'éducation de l'homme. 
Là, les vertus, et il s'en produit toujours, malheur à 
qui les étouffe ! n'étaient point tenues de se conformer 
aux indications d'un programme arrêté ni de rentrer 
dans un moule convenu, sous peine d'ostracisme. Au- 
cun édile ne venait comprimer dans un cercle ou défor- 
mer contre des angles cette cire vierge, qui ne devient 
statue et ne s'anime qu'à cette condition qu'on ne 
l'aura point maniée, torturée sans goût et sans pitié. 



152 ALBERT LE GRAND. 

Quand sonnait cette heure, enfin, au bout de quelques 
années d'étude, où l'esprit n'a plus qu'à voler de ses 
propres ailes, le sang ne s'était point prématurément 
glacé dans les veines, l'art de bien dire n'avait point 
étouffé l'envie de bien faire, on pouvait, en un mot, 
avoir appris à penser et l'on n'avait nullement désap- 
pris à vivre ^ . 

1 . L'université de Napies, fondée par fempereur Frédéric II, est 
la seule de toutes les universités italiennes qui fasse exception à la 
règle, qui ait été créée de par la volonté d'un souverain et dont la 
constitution, le caractère et les règlements se ressentent de l'ac- 
tion directe du pouvoir absolu. Aussi, comme le remarque fort à 
propos l'impartial historien Raumer, si Napies, malgré l'ampleur 
et la variété de son enseignement, ses ressources, les munificences 
d'un prince non moins éclairé que généreux, n'a pu rivaliser avec 
telle ou telle des autres universités non palronnées, qu'est-ce que 
cela prouve? Cela prouve que tout le génie d'un prince ne saurait 
suppléer au génie d'un peuple, et que la nature l'emporte en fé- 
condité sur les desseins et les imaginations les plus grandioses. 
Peut-être plaira-t-il de voir présentée en quelques lignes Ténumé- 
ration complète des universités qu'a comptées l'Italie. 

Bologne : nous en faisons dans le texte même l'objet d'une 
étude particulière. Ce fut la plus grande et la plus illustre des uni- 
versités italiennes. 

Arezzo : école de droit rem.ontant aux premières années du 
xiii'^ siècle. 

Salerne : la plus ancienne université d'Italie; célèbre par ses 
cours de médecine. 

Ferrare: mêmes institutions que Bologne. (V. Murât., Anliq. 
liai., t. V, p. 285.) 

Padoue : colonie bolonaise formée par des maîtres et des éco- 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 153 

(( Que nous opposeront donc les Français, eux qui 

SAVENT ST BIEN SE VANTER ? » s'écHait Un joilf, Ull 

jour qu'il songeait moins à Laure qu'au sol natal, le 
très-italien Pétrarque, s'adressant au pape Urbain V, 

liers émigrés. Les arts libéraux y fureni enseignés, ainsi que le 
droit. (Patav., Cfiron., '\\^3; Tirab., Liller., IV, p. 44.] 

Pkrouse, antique école ; se transforme en université vers 1276. 
(Bini, I, 14, 191.) 

Plaisance reçoit en 1243 du pape Innocent IV tous les pri- 
vilèges octroyés à l'université de Paris. 

Naples : créée par l'empereur Frédéric II. — (V. Raumer, 
t. III, p. 415.) On ne lira peut-être point sans intérêt le texte alle- 
mand de certaine ordonnance jadis célèbre de l'empereur Frédé- 
ric II, texte qui montre jusqu'à quel point ce prince aima les let- 
tres, combien il révérait les ministres des lettres et des sciences. 
Cette ordonnance trouve naturellement d'ailleurs sa place ici. — 
« Wir halten es flir billig, dass, da aile gute Menschen unser Lob 
und unscren Schulz verdienen, diejenigen, durch deren Wissen- 
schaft die ganze Welt erleuchtet wirdt, und die ihre Zoglingezum 
Gehorsam gegen Gott und uns, dessen Diener, bilden, mit einer 
ausgezeichneten Sorgfalt wider aile Beleidigungen vertheidigt und 
geschutzt werden. « Ordon. de Fréd. II. 

PiSE : on y enseigna le droit et la médecine. 

llAVENNE : dès les temps les plus reculés vouée à l'étude du 
droit romain. (Tirab., IV.) 

Reggio : illustre, grâce à la brillante faconde de quelques-uns 
de ses maîtres; on y expliqua le droit dès le xn'= siècle. 

Rome : due à l'initiative d'Innocent IV. On y enseigna le droit 
comme à Reggio. 

Sienne : vers la fin du xiii*^ siècle on y enseignait la grammaire 
et la médecine. 

Trévise : due à l'initiative de son podestat. Trois chaires, l'une 



15i ALBERT LE GRxVN'D. 

indécis entre Rome et Avignon, « serait-ce par hasard 

LES BRUYANTES DISPUTES DE LA RUE DU FOUARRE ^ ? » 

Pétrarque, en lançant cette apostrophe peu modeste à 
la tête de nos aïeux, reportait avec complaisance ses 
regards sur l'université de Bologne. « Avouez que vous 
avez étudié à Bologne ! » remontrait irrévérencieuse- 
ment encore certain cardinal romain à l'un de nos doc- 
teurs, Nicolas de Clémengis, coupable d'avoir excellé 
dans les périodes cicéroniennes bien que François^, et 
ayant tout simplement fait ses études au collège de 
Navarre ^. La suprématie, l'autorité sans égale de 
notre vieille université de Paris, n'en déplaise aux 
deux personnalités jalouses auxquelles on vient de 
faire allusion, est chose si évidente, si pleinement et 
si rigoureusement justifiée, que nous ne prendrons 
point seulement la peine, — parce que, en effet, Bo- 
logne a pu compter quelques maîtres plus versés que 
les nôtres dans la belle latinité, parce que, en outre, 
tandis que la Sorbonne a dicté des lois scolaires à 

de médecine, l'autre de physique, une troisième de ^roit. On y 
faisait des cours gratuits. 

Verceil : fondée par les bourgeois de Verceil (1228). 

VicENCE : autre colonie bolonaise. Chaires de médecine et de 
droit. En 1261, maître Arnold y professait le droit canon. (Gonsult. 
Verci, Trevig., t. H, p. M 2.) 

1. Boccace, Reram senilium. 

2. V. P. Daniel, Études classiques, p. 174. 



MOUVE^JENT DES ÉCOLES. 155 

r Angleterre et à l'Allemagne, l'Italie tout entière, 
l'P^spagne et môme notre France du IMidi ont pris 
modèle sur l'université lombarde , — d'engager la 
discussion sur ce point avec le cardinal et le poëte , 
singulièrement aveuglés tous deux par l'orgueil pa- 
triotique. Que si l'harmonieux chantre de Laure eût 
médité, d'ailleurs , tel verset de la Divine Comédie, 
peut-être y eût-il trouvé la condamnation décisive, 
bien c|u'indirecte, de ses prétentions, prononcée par 
l'immortel amant de Béatrix. Par qui Dante, en elTet, 
fait -il présider dans l'autre monde l'assemblée des 
philosophes? Par Aristote. Or Aristote, au moyen 
âge, se confond bien cfuelque peu avec l'oracle qu'il 
inspire, et cet oracle révéré de tous fut Paris ^ Quant 
à l'outrecuidant cardinal^ on ne se mettra point si fort 
en frais d'allusions délicates envers Sa Suffisance. On 
ne lui soumettra, en passant, que de gros chiffres, 
à seule fin de l'éblouir et de le contraindre à confes- 
ser notre gloire. Les quelc|ue dix mille étudiants 
que, jadis, contint dans ses murs, parvenue à l'apo- 
gée de sa fortune, la capitale de l'anticfue Emilie, 



Poichè 'nnalzai un poco più le ciglia, 
Vidi '1 Maestro di color che. sanno 
Seder tra filosofica famiglia. 

Tutti r ammiran, tutti onor li fanno. 
Quivi vid' io e Socrate, e Platone 
Che 'nnanzi agli altri più presse gli stanno. 
Dante , Inferno, c. IV. 



156 ALBERT LE GRAND. 

eussent été fort empêchés, ce me semble, s'ils eus- 
sent du se mesurer en bataille rangée contre l'armée 
studieuse qui se pressait vers la même époque au- 
tour du cloître Notre-Dame : vingt mille étudiants 
de dix - huit à trente ans campaient alors aux bords 
de la Seine. Quoi qu'il en soit, après lui avoir re- 
fusé le premier rang , accordons sans difficulté à 
l'école que favorisa Dominic[ue, et qu'Albert tra- 
verse en ce moment, la place qui lui appartient sans 
conteste, la seconde. On a dit de l'université de Pa- 
ris qu'elle fut le Sinaï de l'enseignement , au moyen 
âge. Nous tenterons l'ascension plus tard ; nous mon- 
terons, s'il se peut, au Sinaï. Qu'on veuille bien se 
contenter, pour l'instant, de la perspective des Apen- 



nins * 



La définition large appliquée plus haut aux uni- 
versités en général : des centres plus ou moins im- 



1. Les étudiants de l'université de Paris se divisaient en quatre 
?iflfYio?is principales: la France, l'Angleterre et l'Allemagne réunies, 
la Normandie, enfin la Picardie. Les royaumes du nord de l'Eu- 
rope se rattachaient à l'Angleterre et à l'Allemagne; l'Espagne, 
l'Italie se groupaient autour de la France; les habitants des Paj^s-- 
Bas fraternisaient avec les Picards. Les Danois, dès le xii* siècle, 
ont eu leur établissement particulier, \e\ir collegiiwi à Paris. Col- 
legiam, collège, signifiait autrefois une réunion libre d'écoliers. 
— V. sur les Danois, Estrup, Lehen Absalons, 61; sur la popula- 
tion de Bologne, Muratori, Anliq. ital., t. IIF, p. 899. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 157 

portants, plus ou moins riches en facultés, au sein 
desquels venaient se grouper la jeunesse et môme l'âge 
viril, sans perdre le moins du monde de sa justesse, 
manque toutefois de précision dès qu'il s'agit de ca- 
ractériser l'université de Bologne, l'une des plus an- 
ciennes, la plus considérable, sans contredit, de toutes 
celles qu'a vues se développer, entre les irruptions des 
Barbares et la Renaissance, un pays auquel l'Europe 
ne doit pas moins qu'à la France d'avoir conservé 
le feu sacré. Une sorte de cristallisation occulte pré- 
side aux choses de l'esprit; ce qui paraît quelquefois 
créé du premier coup, d'un seul jet, a été préparé de 
longue main, et le travail d'élaboration intime qu'on 
ne voit pas, dont ne s'aperçoivent point toujours 
ceux qui y concourent, demeure en fin de compte 
le plus réel. L'université de Bologne s'est construite, 
pour ainsi dire, pièce par pièce, et on pourrait la 
comparer à une sphère dont la faculté de droit tien- 
^drait le milieu \ A ce point de raUiement se rattache 
d'abord la médecine, dont l'enseignement ne prit 
point cependant une forme régulière et solennelle 

4 . Ce fut aux munificences et aux falenls d'un de ses citoyens, 
Irnérius, que Bologne dut sa situation exceptionnelle et supé- 
rieure à toutes les autres écoles d'Italie, dès la première moitié du 
XII'' siècle. Irnérius mourut en 1 1 40; mais avant qu'Irnérius ne Vor- 
nàlj Bologne était déjà prospère.— V. Raumer, 6'/u"v^?^s. Dolof/Jia. 



158 ALBERT LE GRAND. 

avant la fin du xii"" siècle \ Ne semble -t -il pas 
assez piquant de rapprocher cette date de celle de 
la fondation de l'université de Montpellier (1180)? 
Montpellier, par un mouvement inverse, commença 
en effet par la faculté de médecine et ne s'adjoi- 
gnit qu'en second lieu la faculté de droit '. Dans 
le cours du xiii'' siècle, peu à peu, d'autres facul- 
tés se groupent autour de leurs sœurs aînées. Voici 
que s'y introduisent et que successivement s'y éta- 
blissent avec grand éclat, grâce à plusieurs inter- 
prètes de renom, la Philosophie ^ la Mathématique^ 
la Grammaire. L'influence de saint François d'As- 
sise donna, comme on peut bien le penser, une 
impulsion soudaine à la théologie, science que pro- 
fessa du reste en personne le pape Alexandre III, 
à Bologne ^ Une chaire de théologie s'élevait donc 
non loin du monastère de Saint-Nicolas, quand Albert 
vint y demeurer. Il paraît toutefois que l'enseigne- 
ment théologique n'était point encore poussé très-loin 
à cette époque dans la première des universités d'Ita- 
lie, car on n'y conférait point le grade de docteur \ 

1. Sarti, t. T, c. i, p. 433, 438, 503. 

2. Consult. Savigny; Garonne, 26, 118, 135; Prunelle, In- 
fluence de la médecine. 

3. Guirardacci, t. I, p. 133. 

4. Man maohte keine Doctoren dieserWissenscliaft.— Raumer, 
t. VI, p. 510. 



MOL'VKME.M DES ÉCOLES. 159 

Vers raniiéc 1298 , s'ouvrent 011(111 à Bologne des 
cours suivis, traitant de Vaslrologie et de la physi- 
que K Telle est la nomenclature un peu sèche, mais 
exacte , des diverses facultés que posséda jadis la 
reine des universités italiennes. Comme des abeilles 
allant chercher une à une le miel à la ruche, puis se 
réunissant ou se dispersant par essaims, qu'on essaye 
maintenant de se représenter quelques milliers de 
jeunes gens de toute provenance, Français, Allemands, 
Florentins, Napolitains, Lombards, Danois, accou- 
rant, à certaines heures réglées, autour des chaires 
qui leur distribuent la science sous des modes diffé- 
rents, puis s'éloignant par bandes, et assourdissant 
bientôt la ville de leurs frivoles ou sérieux propos, dès 
que les leçons ont cessé; qu'on veuille bien se repré- 
senter encore la variété des visages et des costumes, 
les animosités de nation à nation, la spontanéité des 
opinions individuelles chaque jour accrue par les dis- 
cours 'des professeurs libres s'adressant à des audi- 
teurs libres, l'existence de l'université à toute heure 
mise en péril par les folies de quelques tapageurs 
ou l'impéritie d'un magistrat de la cité; qu'on prête 
l'oreille aux menaces des partisans du pape et aux 
sarcasmes des partisans de l'empereur; qu'on se 

1. Sarti, t. I, p. 161. 



ICO ALBERT LE GRAIND. 

transporte sous un beau ciel, dans des rues larges, 
ombragées de tours, de forme bizarre et bordées de 
palais et d'arcades ; qu'il plaise enfin à l'imagina- 
tion de secouer, pour ainsi dire, au milieu de ces 
rues, sous ces arcades, des gestes, des couleurs, des 
mouvements, des attitudes, des expressions, des 
bruits, des chants, en un mot la gerbe des choses 
disparues, et l'on aura ravivé tant bien que mal la 
Bologne des anciens jours. 

Les étudiants bolonais se partageaient en deux 
grandes compagnies distinctes, les citramontains et 
les ultramontains^. Les premiers formaient dix-sept, 
les seconds dix-huit nations, et chacune de ces deux 
grandes catégories était présidée par un recteur, suc- 
cessivement choisi parmi les membres de chaque na- 
tion. Dans les assemblées générales et annuelles que 
nécessitait le choix du nouveau recteur, on procé- 
dait ainsi c{u'il suit. Les étudiants votaient avec des 
jetons blancs et noirs : ils s'en servaient comme 
on se sert aujourd'hui des bulletins ou des boules 
qui, selon une convention tacite, signifient oui ou 
non, et, procédant du reste à la façon des nobles de 
Venise, ils choisissaient dans leurs rangs un certain 

1 . Voiles Burgerrecht auf der Univcrsiliit liatton mir die frem- 
den Studenlen der Heclile. — Raumer, t. VI, p. blO, Universilàt 
Bologna. 



MOt)VKME^T DKS KCOLKS. IGl 

nombre d'électeurs du second degré. Ceux-ci, leurs 
délégués de pouvoirs, prenaient d'abord conseil du 
recteur sortant aussi bien que des chefs des nations, 
discutaient, s'entendaient, tombaient d'accord et pro- 
clamaient alors le nouveau président de l'université. 
Le premier étudiant venu n'était point apte à se por- 
ter candidat : certaines garanties d'indépendance ou 
d'honorabilité étaient expressément requises de tout 
aspirant à cette haute dignité, et je ne sache point 
qu'on ait jamais dérogé aux usages. Pour pouvoir 
être nommé recteur, il fallait avoir pris ses inscrip- 
tions à l'université de Bologne, n'être point marié , 
ne point être moine, compter au moins vingt- cinq 
ans révolus et posséder quelque bien. Qui n'avait 
point, pendant cinq années consécutives et à ses 
frais , suivi les cours de la faculté de droit , ne de- 
vait point songer à se mettre en avant. La juridic- 
tion du recteur s'étendait sur tous les maîtres et 
professeurs sans exception, et, particularité qui pa- 
raîtra peut-être invraisemblable , ces mêmes maîtres 
et professeurs n apportaient point leurs suffrages aux 
assemblées générales. Les maîtres ne prenaient point 
part aux élections et ne se mêlaient point de gou- 
verner l'Etat. 

Qu'il nous soit permis d'attirer l'attention sur un 
fait trop peu connu , et suivant nous si digne de l'être 
I. Il 



]Q1 ALBERT LE GRAîsD. 

qu'on pourrait l'appeler une clarté. L'université de 
Bologne présente dans son ensemble un caractère 
très-tranché, tout l'opposé de celui qu'offre l'uni- 
versité de Paris : l'Italie et la France, les deux 
mères nourricières de l'Europe, n'ont point sucé le 
même lait. Quelles tendances affecte, en effet, en 
remontant jusqu'aux temps les plus reculés, l'ensei- 
gnement, sur la montagne Sainte -Geneviève? Des 
tendances autoritaires et absolues. Nos docteurs con- 
centrent entre leurs mains la science et les arts, 
mais le pouvoir aussi. Ils savent, ils sentent que leurs 
chaires sont adossées au trône, et ceux qu'ils instrui- 
sent semblent tantôt leurs clients, tantôt leurs sujets. 
Le sort en est jeté : nous avons adopté la forme 
monarchique, et il n'est point jusqu'aux Muses qui ne 
crient chez nous : Vive le roi! En Italie, au contraire, 
le chef de la république des lettres se renouvelle 
chaque année ; ici , les étudiants choisissent qui les 
régit, et celui qui commande n'est autre que Velu 
des nations. Les nations se reposent sur leur man- 
dataire du soin de choisir et de déposer, s'il le faut, 
les maîtres, et le dictateur temporaire sort lui-même 
en certains cas d'une urne qui n'a point reçu son 
vote. Où sommes-nous à Bologne? Sur le terrain de 
la liberté. Bologne et Paris, pour instruire l'homme 
et l'élever, se tournent donc, en plein moyen âge, 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. lOJ 

vers deux idées pour ainsi dire ennemies, et font gra- 
viter les intelligences autour de deux pôles dont elles- 
iTiemes attendent leur forme et le salut. Les deux 
premières universités du monde se sont proposé , 
dès le xiii^ siècle , deux types de constitution sco- 
laire devant lesquels dès lors la chrétienté médite , 
et qui trouvent leur réalisation complète dans l'ordre 
social et politique des deux peuples qui ont voulu 
créer l'homme à leur image, conformément à l'exem- 
plaire des choses divines que les peuples portent en 
eux, eut peut-être hasardé Platon. Et voyez -vous à 
quelles conséquences pratiques et dernières poussent 
forcément des inclinations si diverses? A Bologne, 
la libre, la ville qui regarde par-dessus la Rome des 
papes vers Brutus et l'idéal antique , quelle faculté 
triomphe? la faculté de Droit. A Paris, la ville de 
l'autorité, celle qui penche du côté de César et qui 
en réfère de temps en temps à l'infaillibilité des sou- 
verains pontifes pour savoir comment elle doit» déci- 
der, si ce n'est penser, quelle faculté domine? la 
faculté de Théologie \ 

1 . Le moment n'est point encore venu de s'étendre sur la na- 
ture, les grandeurs, les inégalités heureuses et le libéralisme quand 
nyême de I'esprit français, dont les traditions ont toujours été 
si noblement gardées par l'université de Paris, si fidèlement, que 
l'on pense involontairement à la Sorbonne, dès que l'on songe au 



iG4 ALBERT LE GRAND. 

La première fois qu'Albert, sortant du cloître de 
Saint-Nicolas, s'en alla suivre les cours qui se pro- 
fessaient , pour ainsi dire , à sa porte , le nouveau 

gé7iie de la France. Ce n'est point d'ailleurs œuvre de critique 
que nous tentons ici : nous taillons dans le bloc. On s'expliquera 
plus loin [Albert le Grand, t. II) sur ce charmant défaut de 
logique de notre génie national , toujours plus large et plus libre 
au fond que ne le feraient supposer nos institutions et nos lois. Ne 
pourrait-on pas appliquer à notre patrie ce mot qui a été dit d'un 
philosophe : Son esprit fat plus indépendant que ses écrits? Les 
coups de crayon ou jugements qui suivent, et qui sont recueillis 
dans les anciens historiens de l'université de Paris, présentent 
peut-être une sorte d'actualité en regard de l'université de Bolo- 
gne. Les caractères des nations composant l'université de Paris 
ne sont indiqués, il est vrai, que par un trait; mais on trouve 
intéressant de constater que, sauf le caractère du Breton, lequel 
a mis depuis longtemps de ïeau dans son vin et n'est plus cet être 
léger, vif à l'excès, dont le moyen âge admira la pétulance, les au- 
tres caractères offrent aujourd'hui les mêmes défauts ou la même 
prise au ridicule quau tejups où croissait dévotement li petit roy 
Lois. « ... Les étudiants natifs de l'Isle de France sont des fanfa- 
rons, des glorieux et des femmelettes... 11 n'y a que les gens d'Al- 
lemagn'e pour se mettre bêtement en colère et profiter des jours 
de fêle pour déclamer de longues harangues décousues... Qu'est- 
ce qu'un Romain? le bouleversement et le désordre incarnés... 
Quant aux Bretons, ils sont nés la cervelle à l'envers, inconstants 
et étourdis... Les Poitevins, vrais paniers percés, ne savent vivre 
qu'à la bonne franquette... Qui a l'air d'un troupeau d'oies? les 
Bourguignons... L'Anglais boit, s'enivre et boit toujours... Le tyran 
DxMus n'est point mort : tout Sicilien cache un petit tyran... Les 
Brabançons! oh, les Brabançons! uviri sançjuimim, ruptarii, in- 
cendiarii, raplores.)) — V. Bulœus. t. II, p. G88. 



MOUVKMKNT DES KCOLKS. 105 

fils de saint Dominique dut ressentir, ce senable, cette 
même impression qui fait, dit -on, cligner la pau- 
pière aux prisonniers lorsque l'éclat du jour pénètre 
vivement, h flots, dans leurs prunelles condamnées 
à l'ombre. Passer de la quiétude et du repos au mou- 
vement à outrance, du parfait silence aux clameurs 
et aux applaudissements de l'école, de Tol^éissance 
et de la soumission du reclus à la discussion en plein 
soleil ; pendant des semaines et des mois, peut-être, 
n'admirer que des mains jointes et des genoux plies, 
puis revoir tout d'un coup l'homme sous son autre 
face, la tête haute, quelquefois même l'arme au poing ; 
tomber d'un asile oii l'on prie, où l'on se courbe, où 
l'on se frappe humblement la poitrine, dans une arène 
où la pensée, tantôt comme une martyre livrée aux 
bêtes, se voile et gémit, tantôt plane, enlevant les in- 
telligences à sa suite; par moments se trouble, puis 
s'illumine, et, dans ses transformations successives, 
ici se défend , plus loin attaque, et, toujours pour- 
suivie des approbations de l'un , des négations de 
l'autre, ne prend conseil en somme que des règles 
qu'elle s'est données, du but qu'elle veut atteindre, 
ou de l'opinion de ceux qu'elle agite : voilà de ces 
brusques contrastes auxquels l'esprit le plus résolu, 
un instant rephé loin des soins d'ici - bas, doit trou- 
ver, en effet, quelque âpre saveur, tout en éprouvant 



466 ALBERT LE GRAND. 

quelque saisissement. L'émotion, en certains cas, 
n'est que passagère, je le sais; les flèches de la ten- 
tation s'émoussent, on le comprend, contre toute or- 
ganisation perpétuellement en travail : les idées ne 
suspendent point leurs évolutions sereines parce que, 
à telles heures, le sang afflue au cœur plus violem- 
ment. Il est évident aussi que plus on regarde les 
choses de haut , plus les aspérités charmantes , les 
appas de la terre perdent de leur lustre et de leur 
modelé. N'importe! Du seuil du monastère de Saint- 
Nicolas des Vignes à celui de l'université de Bologne, 
eût avancé et prouvé quelque casuiste du vieux temps, 
il y eut place pour une apparition du malin, et qui sait 
si sur le front sans rides du rehgieux de la veille, au 
spectacle des passions du siècle auxquelles on l'invi- 
tait à dire adieu, une lueur fugitive n'a point couru? 
(( Albert , rapporte avec sa lourdeur et son em- 
phase ordinaires l'un de ses biographes, Rodolphe, 
Albert, durant son séjour au couvent de Saint- Nico- 
las, fut un véritable amant de la sagesse, même dans 
son apparence extérieure. Il ne recherchait point la 
gloire périssable du temps et mettait tous ses soins 
à rassembler dans le jardin de son âme les fleurs de 
toutes les vertus ^ » Au lieu de nous tendre gauche- 

4. V. D"" Sighart, Atberlus Magnm. 



MOUVEMENT DKS ÉCOLES. 107 

ment ce bouquet de clerCj, le somnolent Rodolphe eut 
été certes mieux inspiré s'il eiit songé à donner cfuel- 
que indication positive sur les faits et les gestes du 
grand homme, qu'il ne s'agit point de fleurir^ mais 
d'observer. 11 n'eût point été indifférent de savoir, par 
exemple, si le futur maître de saint Thomas, durant 
les six années qu'il vécut en Romagne, suivit assidii- 
ment les cours libres de science divine à l'université 
de Bologne, ou bien s'il médita, confronta à l'écart, 
retiré loin du bruit et dédaigneux des assemblées 
publiques , les explications verbales , les commen- 
taires écrits de plusieurs théologiens émérites, sorte 
de patriarches de la grande tribu dominicaine, et sou- 
vent de passage, quand ils ne s'y fixaient point, dans 
la maison la plus considérable de l'Ordre ^ Grâce 
aux suaves imaginations de son nuageux thuriféraire, 
nous demeurons dans une incertitude complète sur 
ces particularités de la vie d'Albert le Grand. On 
ne saurait ainsi décider, faute de preuves, s'il s'as- 
sit fréquemment sur les bancs de l'université de 
Bologne ou s'il laissa venir à lui les écoliers. Mais 
l'enseignement théologique ayant revêtu presque par- 
tout une forme uniforme au moyen âge, il convient 



1. Y. Bolland, t. II, p, 721, n" 5; le P. Touron, Histoire de 
saint Dominique : Disciples de saint Dominique, p. 707. 



/ 



168 ALBERT LE GKAND. 

peut-être de s'élever ici au-dessus de toute considé- 
ration secondaire et de ne point se préoccuper outre 
mesure de ce que laissent ignorer les chroniques. 
Sans aller rechercher en vain sous cpels auspices le 
docteur universel reçut les premiers principes de ce 
haut enseignement , pour l'approcher de plus près 
en réalité , renonçons donc à retrouver dans le sable 
la trace de chacun de ses pas. Un seul fait est hors 
de doute : avant d'argumenter et de disserter lui- 
même ex cathedra, Albert étudia la théologie. Eh 
bien, n'est-ce point là le point lumineux qui domine 
toute la situation ? Prenons garde de le perdre dé- 
sormais de vue; expliquons- nous sans ambages et 
sans détours sur l'enseignement théologique tel qu'il 
a pris naissance sous la tutelle et de par la volonté 
souveraine des évêques de Rome , oracles infailli- 
bles en matière de foi; et puisqu'il est dit que nous 
devons rencontrer, en ce lieu aride et sublime où 
trôna jadis Pierre Lombard le livre des Sentences 
sur les genoux, l'altière intelligence dont le vol nous 
emporte, ne craignons point de nous aventurer et 
de nous isoler avec elle en pensée. Et voilà que 
vont peu à peu s'éloigner, s'évanouir à l'horizon, la 
riante, la vivante université de Bologne, le fervent, 
l'austère couvent de Saint -Nicolas, deux mondes 
en raccourci qu'il a suffi de faire mouvoir ou plu- 



MOUVEMENT DKS KCOLKS. 109 

tôt d'éclairer l'ace à l'ace, pour (|iic de l'Italie du 
xiii^ siècle 011 ait pu se représente!' à la fois l'àme et 
Tesprit. 

La THÉOLOGIE I Rien qu'à entendre prononcer ce 
vieux mot, si vieux qu'il n'apporte plus qu'un son 
vide de sens à l'oreille du commun des fidèles, si 
usé, si caduc qu'il semble qu'en tombant des lèvres 
il doive tomber en poudre, la foule se sent envahie 
d'une inquiétude et d'une aversion secrètes, et la 
fouie, en se laissant aller à sa répugnance instinc- 
tive, n'obéit, à vrai dire, qu'à un sentiment souvent 
exprimé par le Christ, à la voix de la conscience 
et de la raison. Quelle est la race d'hommes qu'est 
venu tout particulièrement détrôner Jésus? La race 
des pharisiens et des docteurs. « Que celui d'entre 
vous qui se croit sans souillure lui jette la première 
pierre,^) reprend- il, par exemple, avec cette dou- 
ceur digne qui n'exclut point le dédain , lorsqu'un 
jour les orthodoxes soulignent du doigt devant lui le 
texte de la loi qui commande de lapider la femme 
adultère; et c'est ainsi que le divin Maître éloigne ses 
ennemis, sans jamais condescendre à disputer avec 
eux \ Que si la raison répugne à faire complètement 

1. Évangile selon saint Matthieu. 

« Je vous le c]i>, si votre justice n'est pas plus vraie que celle 



170 ALBERT LE GRAND. 

abstraction d'elle-même devant la lettre^ la con- 
science réclame plus énergiquement encore son droit 
illimité à l'explication libre des Écritures; et plus un 
homme, en effet, mérite le nom d'homme religieux, 
moins il supportera l'idée de s'en remettre aux 
scribes officiels de n'importe quelle autorité du soin 
de lui dicter, d'ordonner, et surtout de lui imposer 
des croyances. Je ne sais même pas si la soumission 
absolue en matière de foi n'est point la forme la plus 
arrêtée, la plus superbe de l'indifférence : elle voile 
l'immobilité, l'ignorance volontaires sous le manteau 
d'un paresseux respect, l'oubli du fond sous la 
violence de l'affirmation sans critique, et n'avoue 
point, dans son endurcissement voulu, que ce soit 
faire bon marché du Vrai que d'accepter de seconde 
main, les yeux baissés , la vérité. Héritier direct du 
génie centralisateur, absorbant de la Rome d'Au- 
guste et de Constantin, le génie despotique des sou- 
verains pontifes n'a pas craint de transporter dans 
le domaine sacré de la religion les traditions que lui 
léguaient les registres des employés au fisc impérial, 
et de même que le zèle des fonctionnaires des Césars 

des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume 
des cieux. » Matthieu, v, 20. 

« Cherchez d'abord le royaume de Dieu el sa justice j el le 
reste viendra par surcroit.)) Matthieu, vi, 33. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 171 

pressurant la (jaulc, l'Espagne ou l'Asie, s'efforça 
naguère d'en faire aflUier les trésors au centre, aux 
pieds de l'empereur, de nicme la subtilité rapace 
des théologiens approuvés poursuivra désormais la 
chimère de l'unité dogmatique, et triturera le sens 
des livres saints pour leur extorquer moralement le 
dem'er de Saint-Pierre ^ Ce n'est point là le seul ni 
le plus grave reproche que l'on puisse adresser à la 
théologie du temps qui nous occupe : elle s'est mon- 
trée non moins inconséquente que téméraire et fri- 
vole. « L'étude d'une religion révélée est essentiel- 
lement historique : il ne s'agit point d'en discuter 
les dogmes , mais de vérifier s'ils sont énoncés dans 
les livres saints, ou établis par des décisions authen- 
tiques , ou consacrés par des traditions constantes. 
Le raisonnement ne doit s'appliquer dans une telle 
science qu'à la reconnaissance des textes, qu'à l'exa- 
men des témoignages, qu'à la recherche des faits; et 
c'est ainsi que la théologie se présente en effet dans 
les anciens ouvrages des anciens Pères de l'Eglise. 



'1. « ... C'est un tissu de vaines subtilités, dénué d'érudition 
ecclésiastique autant que de vraie logique et de bon goût, au mi- 
lieu desquelles se montre à découvert la doctrine qui siibordonne^ 
la puissance temporelle à la spirituelle^ et qui dégage du ser- 
ment de fidélité les sujets d'un prince hérétique. » Discours 
sur VÉtat des Lettres, ww siècle, p. 72. 



172 ALBERT L K GRAND. 

Au moyen âge^ on s'est beaucoup moins appliqué a 
étudier les textes qu'à imaginer des interprétations 
mystiques ^, 

Gautier de Saint-Victor, un des nôtres, un Fran- 
çais, se plaint quelque part, amèrement, de ces théo- 
logiens C|ui , dit -il , se jouaient du vrai et du faux. 
Il eût peut-être ajouté, s'il l'eût osé, que par leur 
fougue indiscrète, leurs distinctions, leurs décisions 
puériles, leur ergoteuse manie, devant l'Auguste et 
l'Impénétrable, de poser, puis de résoudre mille oiseux 
problèmes , ils ont apporté le trouble dans l'Église. 
Les scolastiques ont introduit, accusé, indéfiniment 
prolongé la ligne tourmentée et bizarre sur les murs 
d'un temple qui n'a c|ue faire d'astragales et d'en- 
roulements capricieux ; ils ont tellement hérissé de 
pointes et d'équivoques les abords du grand chemin 
qui mène au Calvaire que, grâce à leurs tristes dé- 
bats, il semble qu'on ne puisse plus s'y traîner, au 
xiii'' siècle, qu'à grand renfort de syllogismes -. En 

'I . V. Discours sur l'Étal des Lettres : art. Théologie.— « Non 
philosophes se ostendant, sed satagant fieri theodocti, 7iec loquan- 
lur in lingua populi.)) Instructions d'innocejit IV, an. 1240. 

2. Nous ne refusons ni h) capacité philosophique ni la sincé- 
rité aux scolastiques; nous pensons mênne qu'en abusant de Ba- 
roco et de Baralipton, ils n'ont point été tout à fait inutiles au 
progrès. Qu'il leur soit beaucoup pardonné, parce qu'ils ont beau- 
coup cherché. L'attention a été appelée par eux sur une foule de 



M o r V K mi; N T m: s kcolks. it.} 

quel lieu calme reposer à présent notre tête? soupi- 
rèrent alors les simples d'esprit. Et non-seulement ils 
disputent inutilement, ils prolongent à satiété des dis- 
cussions stériles, ces intolérants orlhodoxes, mais en- 
core ils ne reculent point d'ordinaire devant l'indécent 
et le grotesque. Tel est, selon nous, le chef d'accu- 
sation capital que doit déposer tout chrétien sincère 
ou délicat contre la masse des docteurs si imprudem- 
ment patronnés, bien que quelquefois censurés, par 
les Innocent III et les Grégoire IX ^ 

Sans jamais cesser d'être pesants, on remarquera 
que les docteurs furent obstinément futiles. Ce qui est 
lourd n'est point nécessairement solide, et il n'est rien 
moins que certain, Dieu merci, que le genre ennuyeux 
soit le genre sérieux. Voulez-vous les voir à l'œuvre, 
nos théologiens du moyen âge, si vantés parce qu'on ne 
les lit plus, si complètement dépourvus, du reste, des 
connaissances élémentaires que leur art exige, qu'ils 
ignorent tous, à deux ou trois exceptions près, non 

difficultés de pure fantaisie, mais souveiiL aussi philosophiques. 
Quelqu'un peut s'êlre servi gauchement, imprudemment d'un in- 
strument, l'instrument n'en reste pas moins acquis. Il n'esl point 
jusqu'aux fautes qui ne soient parfois d'un bon exemple. Nous 
tenons simplement à constater que la méthode des sco^asliques 
n'est point la bonne, et le temps, ce grand critérium en toutes 
choses. Ta bien prouvé. 

1. Voir la Bulle de Grégoire IX, an. 1226. 



I7i ALBERT LE GHA^D. 

pas seulement la langue des prophètes, mais la 
langue grecque O On s'attend peut-être à contem- 
pler des personnages profondément recueillis, atten- 
tivement penchés sur les feuillets de l'Ancien et du 
Nouveau Testament. Il n'est jamais, ce semble, trop 
tard pour tenter d'avoir raison d'une idée qui n'est 
point exacte ; on ne saurait craindre de répéter que 
si la théologie fut cultivée jadis avec passion , quel- 
quefois avec talent, elle ne le fut jamais avec fruit, 
prudence et mesure. Lorsqu'on dévisage de sang- 
froid les surprenants auteurs de tant d'informes et 
volumineux commentaires, et pourquoi ne pas citer 
quelques noms qui rappellent quelques œuvres ? — 
Simon de Tournay, Augustin Triomphe, Pierre d'Au- 
vergne'-, — on dirait tantôt de robustes athlètes fai- 

1. Lors de la condamnation du Tahnud par les docteurs de 
Tuniversité de Paris, il se trouva, dit-on, doux théologiens à 
Paris connaissant Piiébreu. (V. Discours sur l'Étal des Lelires, 
xiii'^ siècle.) iMais le fait n'est rien moins qu'établi. Quant au grec, 
la langue des Chrysostome et des Origène, Albert, l'homme le plus 
savant de son siècle, Albert le Grand lui-même ne l'entend point, 
et saint Thomas se garde d'en remontrer à son maître. 

2. Simon de Tournay, après avoir ébloui le monde pendant dix 
ans et prétendu expliquer la sainte Trinité, tomba, dit-on, dans 
une telle prostration intellectuelle qu'on eut beaucoup de peine 
à lui faire rapprendre le Paler nosler. «Hoc igitur miraculum 
scholarium suppressit arroganiiam cl jactanliam refrœnavil. » 
(V. Mathieu Paris, Ilist. liU-^^iW siècle, art. Si?)io?i de Tournay.) 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 175 

saut coniplaisamment saillir leurs muscles, lançant le 
disque ou luttant corps à corps sous rininiensc et 
vénérable égide de la Bible, tantôt de glorieux et 
creuK silènes , gonflés du vent des formules sacra- 
mentelles, chancelant, vidant la coupe entre la Fon- 
taine de vie d'Alexandre de Halès et les Miroirs de 
Vincent de Beauvais % tantôt encore des sacrilèges 
fils de Noé soulevant à la dérobée les voiles qui 
cachent la nudité du patriarche. L'aïeul sombre et 
vénérable dont on n'insulte point impunément le pro- 
fond sommeil, c'est le mystère; notre père à tous, 
dont il n'est point permis ni possible de déchirer la 
robe , c'est le divin. Afin de convaincre les moins 
édifiés, faut -il choisir entre mille quelques-unes de 
ces questions impertinentes, si ce n'est *touj ours mal- 
honnêtes, qui eurent cours dans les écoles et dont il 
est, je le crois, superflu d'indiquer les réponses? — 
Quelle est la structure intérieure du paradis? — Le 
corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ est-il vêtu dans 

i. La Somme composée par Alexandre de Halès lui jadis 
appelée Fontaine de \ne. On n'y rencontre guère que cette par- 
ticularité remarquable : ce docteur rejette l'opinion qui exempte 
la sainte Vierge de la tache originelle... Vincent de Beauvais, 
auquel nous nous verrons peut-être contraint de consacrer plus 
loin [Albert le Grand, t. Il) quelques pages, est l'auteur de plu- 
sieurs ouvrages fort importants jadis. Les plus considérables por- 
tent ces noms sin2;uliers de Miroir naturel et de Mircir moral. 



170 ALBERT LE GUA.ND. 

l'Eucharistie? — L'eau se cbange-t-elle en vin avant 
de subir avec le vin la transformation eucharisti- 
que ^ ? — Est-il de l'essence divine d'engendrer ou 
d'être engendrée-? — Que font les anges de leurs 
corps après avoir rempli une mission ^ ? — De quelle 
couleur était la peau de la Vierge ^? — Ressentit- 
elle du plaisir ou de la douleur lorsqu'elle ^ .. ? 



1 . V. Discours sur l'Élat des Lettres. Institut de France, 
xiii*^ siècle, p. 64. 

2. Albeuti Magm Opéra, in-f", Jammy, t. XVII, Summa 
Theologiœ j quesl. \xx, p. 431. Nous aimons mieux naturelle- 
ment citer Albert le Grand, de préférence à tout autre théologien. 
Albert ayant d'ailleurs été déclaré Bienheureux parla cour romaine, 
Rome a pris la responsabilité de tout ce qu'il a écrit en théologie. 
Mais qu'on ne s'imagine point qu'Albert fasse exception : il est 
dans le mouvement. Qu'on lise saint Bonaventure, saint Thomas, 
PieiTe d'Auvergne, et en général tous les fauteurs de la Scolasti- 
que, on rencontrera des curiositez non moins étranges. 

3. Quid fiât de corporibus assumptis post ministerium exple- 
tum? Idem, ibid., p. 432. 

4. Utrum beatissima Virgo habuerit debitum colorem cutis? 
Idem, t. XX et XXI, quest. xviii. 

5. Utrum beatiss. Virgo in conceptione habuerit dolorem vel 
aliquam delectationem? Idem, ibid., quest. 211. — Quelques ques- 
tions supportent à peine non pas la traduction, mais le latin, 
celle-ci par exemple : De quo lanqaam de materia facta est hœc 
conceptio? (Quest. cxliii). Il est assez curieux de rapprocher de 
ces prodigieuses divagations de la théologie du moyen âge ce non 
moins prodigieux passage du dernier des Pères de l'Église, Bos- 
suet: « Il est un endroit, ô Seigneur, oi^i le diable se vante d'être 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 717 

— L'Ancien et le Nouveau Testament étaient mis à 
contribution pour élucider ces points obscurs : saint 
Marc ou saint Luc absents étaient naturellement ap- 
pelés en témoignage en ces scandaleux procès. 

Pour ce qui regarde en particulier Albert le 
Grand, auquel il a été décerné, comme de juste, ut 
decetj le titre de maxiiims in theologia^ très -grand 
en théologie \ et qui certes le mérite, avoir côtoyé à 
son heure, .avec éclat , cette mer morte de la lettre, 
avoir même instruit saint Thomas en science divine, 
cela ne saurait, hâtons-nous de le dire, le diminuer 
à nos yeux. Pourquoi? C'est que tout penseur émi- 
nent, s'il veut agir en réalité fortement sur son siècle, 
ne saurait le dominer sans lui faire quelque conces- 
sion. Nul n'a jamais soumis, enlevé, élevé les intelli- 
gences, ni surtout remué les cœurs, sans jusqu'à un 
certain degré se laisser entraîner avec les faibles ou 
les puissants sur la pente du lieu commun, sans en- 
trer avec le vulgaire en une sorte de communauté de 
sentiments. Pour mettre un des leurs au pinacle, pour 



invincible; il dit qu'on ne peut l'en chasser: c'est le moment de 
la conception, dans lequel il brave votre pouvoir. » (V. Bossuet, 
Sermon sur la Conception de la Vierge.)— Cette étroite et gros- 
sière façon de penser vient en droite ligne de l'École. 

1. Magnus in magia naturali, major in philosophia, maximus 
in theologia. — Trithème. 

I. 12 



178 ALBERT LE GRAND. 

1 absoudre et se décider à le suivre lorsqu'ensuite il 
se hasarde hors des sentiers frayés, les hommes exi- 
gent, et à bon droit peut-être, qu'il ait foulé comme 
eux la voie banale et comme eux payé tribut. Il est 
un impôt plus lourd que celui du sang, impôt que 
chaque époque prélève sur les génies : l'expropria- 
tion partielle du Moi au bénéfice de l'idée d'État. 
Albert le Grand fut théologien de la sorte , comme 
saint Dominique fut inquisiteur, non par -choix, par 
nécessité. Le savant ne fût évidemment point parvenu 
à percer, à établir sa supériorité sous le rapport des 
sciences naturelles; le moine, à coup sûr, ne se fût 
point fait pardonner sa liberté de langage et d'ac- 
tion; le philosophe spiritualiste n'eût point trouvé, 
au déclin de sa vie, quelques nuits sereines pour se 
recueillir et se livrer en paix aux plus hautes éléva- 
tions morales, s'il ne se fût point laissé saluer maxi- 
mus in theologia^ et s'il n'eût point ainsi conquis le 
droit de combattre la grossièreté et l'ignorance , en 
sacrifiant sur leur autel le coq de Socrate. Aussi 
bien, au risque de se voir, s'il se fût abstenu, para- 
lysé, anéanti , condamné à demeurer dans une cellule 
pieds et poings liés, à ne point porter secours à ses 
frères et à ne déployer jamais sur un vaste théâtre 
les plus pures vertus du christianisme, le tendre et 
parfait Dominique dut un jour se courber, fléchir 



MOUVEME^T DKS ÉCOLES. 170 

SOUS le bras du pape, et s'adjoindre, de nom tout 
au moins, aux légats inquisiteurs Raoul , Pierre de 
Gastelnau, Arnaud, abbé de Gîteaux, qui dressèrent 
les bûchers en Languedoc, à seule fin que, désarmée, 
car elle le retrouvait près de ses ministres, Rome ne 
s'oiïensât, ne s'inquiétât point s'il prêchait la paix 
quand elle commandait les massacres, et s'il versait 
un peu de baume ou d'eau fraîche sur les plaies des 
hérétiques tandis qu'elle les livrait au feu \ Qui ne 
saisit point de prime abord le sens de tant de com- 
promis bizarres; qui ne s'identifie point d'instinct 
avec les passions, les flux et les reflux, les entraîne- 
ments impérieux des temps au sein desquels on s'a- 



1. « Dès l'an 1205, le titre d'inquisiteur est donné par Inno- 
cent III aux trois religieux qu'il avait établis comme ses légats en 
Languedoc, savoir : Raoul, Pierre de Gastelnau et Arnaud, abbé 
deCîteaux. L'évéque d'Osma et saint Dominique leur sont adjoints 
en 1206, et les fonctions qu'ils se mettent à exercer, en se distri- 
buant les provinces méridionales, peuvent sembler encore celles 
de missionnaires ou de chefs de croisés plutôt que de juges. Le 
pape avait ordonné aux archevêques, aux évoques, aux princes, 
comtes et barons de les aider de tout leur pouvoir à détruire les 
Albigeois et les fauteurs de celte hérésie. Exciter et entretenir 
la guerre civile, déposer ies princes indociles, délier les sujets 
du serment de fidélité , 'promettre des indulgences aux persé- 
cuteurs j exhumer les morts, brûler les vivants , tel fut le 7m- 
nislère des envoyés d'Innocent III.)) V. Discours sur l'État des 
Lettres, Institut de France, xiii*^ siècle. 



180 ALBERT LE GRAND. 

gite; qui, l'œil sec et l'âme émue, ne suppute point, 
en un mot, en compagnie des héros ou des martyrs 
dont se pèse la vie, par quels ennuis et dégoûts, au 
prix de quels abandons ils ont acheté la victoire , le 
bien de tous, un refuge, un nom ou la mort, celui- 
là doit renoncer, ce semble, à les comprendre, celui- 
là n'entrera jamais, du moins, dans leur familiarité. 
Mais ne portions-nous point tout à l'heure une vue 
d'ensemble sur le caractère et l'esprit de la théologie 
telle qu'elle resplendit en son âge d'or? 11 nous reste 
à en suivre à présent les cours avec Albert, et à pé- 
nétrer dans ces salles qui virent autrefois s'asseoir, 
pêle-mêle, sur les bancs, bacheliers, moines et clercs, 
tandis qu'un maître plus ou moins subtil, plus ou 
moins irréfragable, s'ingéniait à tailler à facettes ou 
à polir devant des auditeurs attentifs la pierre phi- 
lo sophale de la vérité dogmatique. 

Tout le mouvement théologique du moyen âge 
oscille entre cette formule : L'intelligence qui cherche 

la foi, INTELLECTUS QUvERENS FIDEM , Ct CCttC autrC 

formule : La foi qui cherche V intelligence , fides 
QUiERENS INTELLEGTUM. Trois graudcs écoles de théo- 
logiens ont pris naissance à l'ombre de ces deux dé- 
clarations de principes. La première s'en tient, si je 
ne me trompe , à l'enseignement chrétien tel quel , 
l'enseignement brut, pour ainsi dire, ct l'on peut en 



MOUVIlMKNT des écoles. 181 

effet en tirer quelque fruit si l'on ne se sent point 
arrêté par mille expressions vagues , contradictoires 
ou figurées, en compulsant les traductions de l'Écri- 
ture sainte et les versions des Pères de l'Église. 
C'est la plus modeste, la plus obscure, la moins 
inutile, la plus respectueuse; mais la simple lecture 
des Évangiles condamne cette école à l'oubli. Sou- 
mise , mais sans discernement, cette école s'accom- 
mode de la foi toute faite et mal faite, plutôt qu'elle 
ne cherche à la préciser, à l'épurer, et néglige à peu 
près complètement l'intelligence. La seconde, pour 
résoudre les difficultés de doctrine, emploie la mé- 
thode aristotélicienne, accumule autour des ques- 
tions en litige syllogisme sur syllogisme, et à force 
de distinctions savantes, de déductions logiques de 
forme mais déraisonnables quant au fond, en arrive 
à faire jaillir du texte les conséquences les plus inat- 
tendues. Cette école eut la prétention toutefois de 
rester orthodoxe en dépit de ses hardiesses, et de 
prêter seulement aux vérités révélées ou de tradi- 
tion les ressources et les armes d'une argumentation 
sans défaut : c'est la plus brillante, la plus favori- 
sée, la plus ruineuse. Sous prétexte de commencer 
par la foi et de parvenir en s'appuyant sur elle à 
l'intelligence, cette école mine en définitive le texte 
qu'elle affaiblit en pensant le soutenir, et l'esprit. 



182 ALBERT LE GRAND. 

après avoir fait ainsi amende honorable devant la 
kUre,, la malmène ensuite si étrangement qu'on ar- 
rive à conclure hors de la lettre j, après que l'es- 
prit devant sa rivale a préalablement abdiqué. La 
troisième école garde une sorte de neutralité nua- 
geuse entre deux autorités, celle des livres saints et 
celle d'Aristote, pousse ce système cauteleux jus- 
qu'à ses extrêmes limites, et prend bien garde néan- 
moins, dans les conclusions qu'elle apporte, de ne 
jamais rien alléguer contre les doctrines adoptées 
en haut Heu. Cette troisième école semble évidem- 
ment faire pencher la balance du côté de l'intelli- 
gence au préjudice de la foi, qu'elle réserve en 
réahté plus encore qu'elle ne suit, et qu'elle n'af- 
firme que par contre -coup, si l'on peut s'exprimer 
ainsi, avec une sorte de mauvaise grâce et d'em- 
barras. Inconséquente dans sa religion et insuffisante 
dans son audace, elle mérite qu'on lui applique le 
mot qui a été dit d'Abélard : Son esprit fut plus 
indépendant que ses écrits, IMoins terre à terre que 
la première, mais moins solide, plus raisonnable que 
la seconde, mais moins catholique, elle n'est précisé- 
ment ni l'humble suivante du texte, ni l'esclave fan- 
tasque de la forme syllogistique, et elle ne satisfait 
ainsi pleinement ni à la foi, ni à l'intelligence, ni 
même à la logique. Assise au milieu de ces trois 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 183 

écoles comme sur un trépied, la sibylle Ihéologi- 
que du moyen âge reçoit d'abord le mot d'ordre 
venu de Rome, puis dicte ses oracles en trois styles 
diiïérents. Point n'est besoin, je l'imagine, de don- 
ner notre opinion sur leur valeur et d'indiquer de 
quel côté sont nos tendances \ Une seule page 

I . On n'arrive point sans quelque travail à résumer beaucoup 
de choses en peu de mots et beaucoup de faits obscurs avec clarté. 
On s'est imposé ce travail et l'on espère avoir touché juste. Dieu 
veuille cependant que nous ayons atteint ici notre but, poursuivi 
sans relâche dans ce livre de bo7i7ie foy : persuader sans rebuter, 
donner nettement la sensation du vrai sans que le lecteur soup- 
çonne ce qu'il en a pu coûter de labeur et de recherches. C'est 
qu'en effet, vu la diffusion actuelle des connaissances, l'intérêt gé- 
néral qui se porte, à l'heure qu'il est, sur une foule de questions 
graves débattues il n'y a point très-longtemps dans un cercle très- 
restreint, enfin le tempérament nouveau des esprits, il ne s'agit 
plus seulement de plaire à une élite. Le public sérieux s'est im- 
mensément élargi. De môme que l'élu de par le suffrage universel 
manquerait, ce semble, à tous ses devoirs s'il visait avant tout 
au ministère, et s'il ne se considérait point à toute heure comme 
parlant ou votant au nom de la nation, de même l'écrivain actuel 
ne doit point prendre garde aux us et coutumes de ses devan- 
ciers, qui songeaient quelquefois plus à se ménager les suffrages 
de telle ou telle illustre compagnie qu'à s'adresser directement au 
peuple et à en être compris. Une nouvelle vianière va s'inaugu- 
rer. A quoi bon, aujourd'hui, faire parade d'érudition? Impos- 
sible, ce semble, d'écrire sur n'importe quel sujet élevé sans avoir 
beaucoup lu et beaucoup pensé. Inutile également de s'attacher à 
l'ingénieux, au clair-obscur, au joli. L'ère des réticences, des sous- 
entendus et des finesses est clos^ Il aut organiser la littérature 



184 ALBERT LE GRAND. 

de Platon , un verset du Sermon sur la montagne, 
un seul feuillet de V Imitation ^ contiennent plus de 
lumière et de vérité que tous les oracles de la 
sibylle. 

Il est de tradition plus qu'il n'est prouvé qu'à 
Paris , du moins , certaines disputes philosophiques 
et théologiques avaient lieu jadis dehors, en plein 
air, et la très-bruyante rue du Fouarre^ cette rue que 
Pétrarque montre du doigt, dès qu'il se targue de 
prendre nos docteurs en flagrant délit de loquacité, 
cette rue où nul ne pouvait , dit- on, passer sans se 
boucher les oreilles,, aurait même pris son nom d'un 
usage assez répandu parmi les auditeurs stoïques de 
ces cours primitifs , celui de s'asseoir sur des bottes 
de paille,, autrefois on disait fouarre : durant de lon- 
gues heures, nos étudiants se tenaient de la sorte 
accroupis, le front dans Aristote, les pieds dans la 
boue ^ Selon quelques autres autorités, il paraîtrait 

comme Carnot organisa, dit-on, la victoire : toutes les cartes de 
l'Europe, tous les documents du monde devant les yeux, et l'a- 
mour de la patrie, du salut, de la chose publique au fond du cœur. 
Nos cartes, à nous, ce sont les données de la science; notre ci- 
visme, c'est l'amour impétueux du Vrai, du Beau et du Bien. 

1. Les maîtres es arts de Paris professaient généralement rue 
du Fouarre; on n'y rencontrait point beaucoup de logiciens ni de 
théologiens. — V. Noël Alexandre, Hisl. ecctés. — P. Daniel. Des 
éludes classiques. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 185 

encore que la place Maiihert , l'une des plus vieilles 
du vieux Paris, ne serait qu'un souvenir du pas- 
sage de notre héros dans la ville de Philippe-Au- 
guste et de saint Louis, et qu'on l'aurait nommée 
ainsi par contraction place Maubekt, parce qu'en 
réalité Maître ÂLnEUT y parla en public, tandis que 
dardait le soleil ou soufflait la bise ^ N'est-il point 
évident , question d'étymologie à part , que la cou- 
tume des cours en plein vent n'a jamais du s'établir 
sous notre ciel pluvieux et changeant? Entre la ma- 
jeure et la mineure d'une proposition mise en forme, 
pouvait en effet tomber une averse : alors , foin de 
l'équivoque, et vive le porche de Notre-Dame! Se 
figure-t-on de nobles prémisses emportées par une 
bourrasque , et sur ces discussions ardues , si joli- 
ment raillées par Montaigne, s'abattant, par sur- 
croît d'infortune, les froides giboulées de mars ou 
les averses du mois de juin ? « C'est Baroco et Ba- 
raliplon, hasarde l'auteur des Essais, qui rendent 
leurs suppôts ainsi crottez et enfumez; ce n'est pas 
elle (la sagesse) ; ils ne la cognoissent que par ouy 
dire". » Crottez et enfumez^, ils le furent : goncedo; 

'1. Cette sorte de légende n'a rencontré que peu de faveur 
auprès du savant Échard et du non moins savant M. Hauréau. 
V. Mémoire sur la Philosophie scolastique, par M. Hauréau. 

2. Montaigne, Essais, t. I, p. 243, édit. de mdclxix. 



180 ALBEl'iT LE GRAND. 

mais, éventez et nasillant dans l'eau de pluie, rissolez 
ou souffletez par l'inclémence de Phœbus ou d'Éole.,, 

:SEGO, DISTINGUO. 

On peut, du reste, à l'aide d'indications glanées 
çà et là, sans toutefois négliger le point de vue in- 
tellectuel — nous prendrons le soin de rappeler tout 
à l'heure de quelles sortes de matières il y était 
traité — et pour satisfaire aux archéologues, aux 
curieux, essayer de donner un aperçu de l'aspect 
matériel sui generis que dut oiïrir une classe de théo- 
logie au xiif siècle. Qu'on imagine donc une salle 
basse, un carré long ; au milieu d'un des plus petits 
côtés du carré, la porte d'entrée; puis, en face de la 
porte, à égale distance des deux angles, une chaire 
de forme particulière, très -profonde et très-haute. 
Cette chaire éveille à la fois l'idée d'un trône et d'une 
de ces chaises moitié siège, moitié prison, où l'on 
enferme encore quelquefois les enfants, dans les cam- 
pagnes. Tomber en avant, ils ne le peuvent, les pau- 
vres petits : une sorte de barrière fixe les maintient 
et les retient; marcher et se mouvoir à leur aise, ils 
ne le sauraient point non plus : la machine roulante 
et pesante les protège et les suit , comme plus tard 
les guidera, les embarrassera peut-être le regard, la 
consigne ou la menace du maître ou du pédagogue. 
Le meuble en question pouvait contenir deux per- 



MO U\ KM H NT DKS KCOLKS. 187 

sonnes, le docteur, l'aspirant au grade de licence. 
Le premier, le docteur, dominait le public et, bien 
entendu, son disciple; le second, le futur docteur, 
assis au\ pieds du inagisler, prenait des notes ou 
feuilletait les livres de la loi sur une tablette ^ Que 
faisait le docteur? Le docteur expliquait le texte, qu'il 
chargeait aussi son subordonné de développer. Quel- 
quefois encore une question subtile étant mise sur le 
tapis, il lui laissait engager l'argumentation avec un 
des simples écoliers, quitte à intervenir, en temps 
et lieu, dans le débat. Il s'interposait alors entre les 
deux champions , à la façon de ces prévôts d'armes 
qui , dans les duels entre Burschen de Bonn ou 
d'Heidelberg., parent les coups de pointe illicites ou 
trop dangereux. Nul ne pouvait enseigner la théo- 
logie à moins de l'avoir étudiée pendant huit années 

\. Pour cette description d'une chaire de théologie au moyen 
âge nous avons eu recours d'abord à nos souvenirs de voyage, 
puis aux excellentes indications du D^'Sighart. (V. Albertus]Ma- 
GNus, Seiîi Leben und seine Wissenschaft.) A Ratisbonne, dans 
l'aile d'un bâtiment qui faisait autrefois partie du couvent des frères 
prêcheurs, on montre une salle qu'on appelle la salle Alberline, et 
où, paraît-il, Albert le Grand aurait solennellement enseigné la 
théologie. Dans cette salle se voit une sorte de trône en bois sculpté, 
avec les figures de saint Vincent Ferrier, d'Albert le Grand et de 
saint Thomas grossièrement tracées sur les planches de chêne. 
On en a pris le dessin au crayon , et on le reproduit ici à la 
plume. 



188 ALBERT LE GRAXD. 

consécutives, et de compter au moins trente-cinq ans 
révolus ^ «... Gomme les livres coûtoient beau- 
coup à écrire et que la gravure n'étoit point usitée 
comme à présent, rapporte judicieusement un vieil 
auteur, il y avoit sur les murs des peaux éten- 
dues, sur les unes desquelles étoit représenté, en 
forme d'arbres, le catalogue des vertus et des vices, 
Pierre de Poitiers, chancelier de Notre-Dame de 
Paris, est loué dans un nécrologe pour avoir inventé 
ces espèces d'estampes à l'usage des pauvres étu- 
dians "... » 

Les étudiants en théologie se partageaient en 
deux grandes catégories distinctes : les Bihlici, les 
Bibliers, surnommés les Practici^ les Pratiques, les- 
quels se bornaient sagement à méditer devant la 
lellre, lisaient, relisaient, soulignaient, n'inventaient 
point, et ne se livraient que fort rarement aux diva- 
gations spéculatives; les Senteniiarii , les Senten- 
tieux, ou, si l'on veut, les Tlieoretici , les Théori- 

1. V. da Boullay, t. III, p. 81. « Ward denMagislern einebes- 
timmte Kleidung vorgeschrieben. » — Raumer, t. YI, Hohenslau- 
fen, p. 502. 

2. Consult. l'abbé Lebœuf, cité par VHist. liltér., xiii« siècle, 
p. 488. L'abbé Lebœuf ne fait d'ailleurs que traduire le chro- 
niqueur Albéric : « Petrus Pictavinus, cancellarius Parisiorum , 
excogitavit arbores historiarum Veteris Testament! in pellibus do- 
pingere. » Albéric, p. 442. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 189 

• 

ques, gens moins timides. Ces derniers commen- 
taient le plus doctement, le plus témérairement, le 
plus subtilement possible \ les Sentences de Pierre 
Lombard, découpaient les matières théologiques par 
chapitres et par ailicles et appliquaient irrévéren- 
cieusement les procédés de l'analyse à Celui dont 
jamais aucun art ne saisira ni ne détaillera les per- 
fections , ne précisera , ne rendra palpable ni môme 
compréhensible Tinconcevable, Timmatérielle beauté, 
ne limitera non plus l'étendue ni ne cataloguera les 
attributs, Celui cjui se donne aux cœurs simples, 
Dieu ^ Un mot, en passant, du livre des Sentences 

1 . Opusculum magnœ sublililalis, tel est l'éloge que décerne 
Pierre de Gand au commentaire de saint Bonaventure sur les Sen- 
tences. (Henricus de Gandavo, De illust. Ecoles, script.) Saint 
Bonaventure est cependant le seul de tous les théologiens du 
XIII* siècle, il faut lui rendre cette justice, qui ait mêlé un peu de 
grâce et de suavité à l'aridité fastidieuse des argumentations, des 
distinctions et des controverses. On pourrait dire de son œuvre 
que le miel de saint François d'Assise y corrige çà et là l'acidité 
du vinaigre scolastique. 

2. « Scholastici nostri aut noiunt aut nesciunt modum congruum 
in discendoservare; et idcirco multosstudentes, paucos sapienles 
invenimus. » Hugo de Saint-Victor, Oper., 111, 7. — V. Bulœus, 
t. II, p. 143. 

Dans un pamphlet du xiii* siècle, sorte de protestation contre 
la direction déplorable que prenait dès lors le haut enseignement, 
on lit ces vers latins qui certes ne manquent ni de bon sens ni 
de mérite, et qui prouvent une fois de plus que jamais, en aucun 



100 ALBERT LE GRAND. 



de Pierre Lombard, sorte de recueil, jadis fameux, 
des opinions des Pères de l'Eglise sur mille ques- 
tions quodlibétiqueSj, sur les vérités de dogme ou de 
tradition , ou plutôt sorte de tremplin indéfiniment 
élastique sur lequel ne recula devant aucun étalage 
d'équilibre périlleux et de souplesse la brillante école 
des théoriques. L'ouvrage de Pierre Lombard se divise 
en quatre parties. Il y est naturellement traité dans 
la première de Dieu, cause de toutes choses, et de la 
sainte Trinité. Dans la seconde on considère surtout 
la création, on s'étend sur les rapports journaliers du 
monde visible avec le monde invisible, et particuliè- 
rement sur ceux de l'homme, roi de la création, avec 
l'éternel principe. Pierre Lombard expose ensuite 
l'ensemble des décisions dites obligatoires sur la 
rédemption, sur la foi, sur l'espérance et la charité , 
sur les sept dons du Saint-Esprit, sur les dilTérentes 
espèces de vertus , sur les variétés innombrables 
du genre péché. Les sacrements défilent enfin pro- 

tomps , l'absurde ne triompha sans rencontrer quelqu'un qui lui 
ail dit son fait : 



Nonne circa logicam si quis laborabit 

Spinas atque tribulos illi germinabit? 

In sudore nimio pancm manducabit. 

Vix tamon hoc illi garrula lingua dabit. 

In arenam logicus friiatra semen serit , 

Nain melendi tempore fructus nullus erit , etc., etc. 

(\Vii(jht polilical soiujs of Emjland, p. 207.) 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 191 

cessiomiclicmciit, sur le dcniicr plan, au fond du 
théâtre, devant le chrétien stupéfait, et la toile se 
baisse sur les fins dernières, 

La ligne de démarcation très-nettement accusée, 
paraît- il, entre les étudians pratiques et les théo- 
riques subsista, comme de juste, quelque temps 
entre les maîtres, et les uns prirent ouvertement le 
titre de Bibliers, les autres celui de Sententieux. 
Mais, peu à peu, l'esprit de distinction à l'infini et 
d'investigation sans limites ayant gagné du terrain, 
l'épithète de théologien à Bible prêta à rire dans les 
écoles. Vint le jour où l'on tourna le dos avec mé- 
pris aux humbles et placides pèlerins, pieusement 
agenouillés devant le texte, systématiquement attar- 
dés devant chaque parole de l'Évangile. Honnis 
soient les Bibliers ! répétèrent bientôt à l'envi clercs 
et laïques. Aussi le chœur des théologiens se débat- 
tait-il plaisamment, luttait- il avec frénésie devant 
l'arche, quand Albert le Grand parut. Rome toute- 
puissante laissait faire et s'applaudissait. Parce qu'à 
Babel on l'encensait , Rome bénissait triomphale- 
ment Babel. Entre les Bibliers et les Sententieux, 
les Pratiques et les Théoriques , Albert le Grand 
n'eut donc point à opter : il fut enrôlé parmi les Sen- 
tentieux, d'office, et, vu ses aptitudes universelles, 
il sortit aussitôt des rangs. Mais qui sait, s'il ne se 



192 ALBKRT LE GRAND. 

fut point prononcé comme théorique j, en science di- 
vine (la théologie s'appelait alors science divine), 
qui sait si, par la suite, il lui eut été permis de se 
montrer çà et là pratique en histoire naturelle, éclec- 
tique en philosophie? Qui sait s'il ne consentit point 
volontiers à perdre quelques heures à disputer dans 
les ténèbres parce qu'il entrevoyait, cet obstacle fran- 
chi, la lumière? — Ceux-là mêmes qui servaient Dieu 
nont point été stables, murmure Job sur son fumier, et 
Dieu a trouvé du dérèglement jusque dans ses anges \ 
— 11 était peut-être inévitable que le religieux cour- 
bât la tête devant l'idole officielle pour qu'on laissât 
passer l'homme, et que le moine achetât de la sorte, 
un peu cher, il est vrai, le droit d'interroger en paix 
la nature. 

« La raison ne se compose point seulement d'évi- 
dences : sa partie la meilleure et la plus grande est 
obscure et cachée, » a fort raisonnablement dit Sénè- 
que. (( La philosophie se compose de choses que tout 
le monde sait et de choses que personne ne saura 
jamais, » déclare de son côté Voltaire qui se ren- 
contre ici avec Sénèque, non point du côté de l'es- 
prit, l'esprit, quoiqu'on ait souvent répété le con- 
traire, sert rarement de trait d'union, mais du côté 

1. Job, IV, 18. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 193 

du bon sens : le bon sens rapproche et noue en une 
sorte de faisceau les grands talents de tous les temps, 
les talents les moins semblables. Cette belle parole 
de deux philosophes ne s'applique point seulement, 
ce semble, avec une parfaite justesse à la raison, 
dont la partie la meilleure demeure, en effets, obscure 
et cachée; dès que l'on se hasarde à lever les yeux 
sur le passé, (/lu' se compose encore moins d'évidences 
que le présent, involontah^ement, forcement, on s'en 
souvient. C'est que l'histoire aussi bien que l'intelli- 
gence laisse dans l'ombre la moitié de ses faits, et 
celle-ci produit même, sans en avoir pleine con- 
science, la moitié de ses actes. De l'existence hors 
ligne que nous essayons de recomposer et de pré- 
senter sous son vrai jour, séparé que nous sommes 
des milieux et des mobiles de ses évolutions par une 
énorme distance, nous n'apercevons assurément que 
les côtés moins lumineux : sa part la meilleure et la 
plus grande, avouons-le, nous échappe et nous fuit. 
Et pourquoi ne pas appuyer sur cet aveu ; pourquoi 
ne point pousser la franchise jusqu'à laisser percer la 
pointe des déceptions secrètes? Albert ne salue-t-il 
pas, au sortir de l'école de Padoue, la plus brillante 
des universités italiennes, Bologne? Savons-nous de 
source certaine comment il y pensa, comment il y 
vécut? Nullement. Voici que les portes du cloître de 

I. 13 



194 ALBERT LE GRAND. 

Saint-Nicolas viennent de se refermer sur le moine. 
On peut parvenir encore, à la rigueur, à relever, 
à entourer de frais ombrages , à seule fin d'y repo- 
ser un instant les regards , la maison préférée de 
saint Dominique, et s'en aller rêver, par un effort de 
l'imagination, au pied de ses majestueux portiques. 
Mais une main invisible ne nous défendra-t-elle point 
toujours l'accès de la cellule, où, comme en un creu- 
set, s'est élaboré, fondu, dégagé, ce je ne sais quoi 
de mouvant, de fragile et d'impérissable dont se com- 
pose le génie? Nous serait-il même donné de franchir 
le seuil interdit, que nous n'assisterions encore que 
de très-loin à ce combat, le plus beau spectacle que 
l'homme puisse cependant s'offrir à lui-même, la 
lutte de l'âme contre les passions, les étroits embras- 
sements du sentiment et de la raison devant l'idée, 
la simple notion de Dieu. Qui nous soufflera le der- 
nier, le premier mot de cet admirable drame? Au- 
cune puissance humaine, hélas! Notre lot, à nous 
autres chercheurs, soupirerait peut-être un classi- 
que, sera donc éternellement de sentir à nos talons 
la morsure de Cerbère , et d'errer le long du Styx 
et du Léthé, parmi les ombres, sans jamais con- 
templer Minos ! Albert le Grand étudie présentement 
la science divine^ la théologie. Eh bien! pourquoi 
ne point le suivre jusque sur cette cime ai^due? En 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 195 

avant! ouvrier, courage! On se transporte, en effet, 
docilement, hardiment, sur les pas du Maître, au 
milieu des clameurs et des subtilités de l'École; on 
soulève , on annote la marge poudreuse des com- 
mentaires et des Sommes; on étale sur une chaire 
gothique d'un côté la Bible, de l'autre les chefs- 
d'œuvre souvent vantés, bien que non moins souvent 
incompréhensibles, de vingt docteurs réputés na- 
guère irréfragables : quelques gouttes de cette vie 
originale qu'a possédée chaque siècle tombent çà et 
là sur le parchemin rafraîchi et les figures que l'on 
ressuscite. Voilà qui semble fait : E pur se muoveï 
Point du tout. Et le grand homme, aux pieds duquel 
on agite, on regarde osciller tout un monde, som- 
meille-t-il pendant qu'on lui rend son auréole; en 
quel sens agit-il, vers quelle opinion penche -t- il, 
quelles émotions a-t-il bien éprouvées ; entre tant de 
fûts de colonne épars, en quelle forme le surpren- 
dre; sur quel système a-t-il jeté son dévolu? Encore 
une fois, sur toutes ces questions, doute, incertitude, 
mystère ^ C'est ainsi qu'en dépit des plus constants 
efibrts, de l'impétueux désir de connaître ou de l'àpre 
et persévérant labeur, ce qui nous intéresse et nous 

1. « A dream which is not ail a dream. « Un rêve qui n'esl 
point tout \à fait un rêve. » \ — V. Byron, le Rêve. Miscell. 
poems. 



196 ALBERT LE GRAND. 

touche particulièrement dans le passé, ce qu'on en 
pourrait appeler le suc ou la moelle, se dérobe, en 
fin de compte, à l'analyse, et que, pour nous conso- 
ler de cet échec, il ne nous reste plus qu'à contem- 
pler les vivants , moins indifférents sans doute, mais 
non moins impénétrables que les morts. 

Entre les vivants et les morls, il convient peut- 
être de placer les anciens ' : les anciens ne vieilliront 
jamais. De l'antiquité grecque et romaine coulent à 
grands flots la jeunesse et la vie. A mesure que nous 
rentrerons dans la liberté morale, le voile transpa- 
rent qui l'enveloppe laissera voir chaque jour plus de 
beautés, et cette aïeule au front sans rides nous ap- 
paraît déjà en ce siècle autrement maternelle et riante 
qu'à nos ancêtres du moyen âge, qu'à nos pères de 
la Renaissance. Le moyen âge lui a emprunté l'art 
de raisonner; la Renaissance, le goût et la science du 
Beau : nous commençons aujourd'hui à converser 
familièrement avec elle. Pour ne parler ici que du 
moyen âge, personne n'ignore l'influence sans pareille 
qu'exerça alors Aristote sur la méthode théologique 
et sur toute science en général , influence qu'étendit 
et précisa maint commentaire d'Albert le Grand ^ Ce 



1. Consulter Jourdain, Mémoire sur les traductions latines 
d' Aristote. Voir aussi Averroès et VAverroïsme, par M. Renan. 



MOUVEMENT DES fiCOLES. 107 

qui semble avoir été moins observe, c'est qu'en réa- 
lité l'autorité d'Aristote balança sur bien des points 
celle de l'Eglise, et que l'Eglise, sans précisé- 
ment céder, après l'avoir à plusieurs reprises frappé 
d'anathèmes et avoir interdit la lecture de ses œu- 
vres par des excommunications réitérées, de guerre 
lasse, se l'associa et fit entrer le loup dans la ber- 
gerie, dans l'espoir un peu chimérique qu'elle l'em- 
ploierait à garder son troupeau \ Après avoir d'a- 
bord redouté sa méthode, Rome raisonneuse la lui 
emprunta, et, ne pouvant parvenir enfin à trouver 
une manière qui lui fut personnelle, elle eut recours 
au style du Stagirite, pour exprimer sa pensée. 
Les exigences de l'œuvre que nous avons entreprise 
vont nous entraîner bientôt loin des matières sur 
lesquelles pesa d'une façon toute spéciale l'intel- 
lectuelle royauté d'Aristote : de l'universitaire et 
mystique Italie on va bientôt remonter au nord de 
l'Europe, en Allemagne, et assister sur un terrain 

\. Les prélats de France, par une décision motivée et solen- 
nelle, ordonnent de livrer les ouvrages d'Aristote aux flammes et 
défendent de le lire sous peine d'excommunication. (Y. an. 1209. 
Felib., Hist. de Paris, t. I, p. 251. IHst. litlér., xiii« siècle, In- 
stitut.) — Robert de Courçon renouvelle le ve^o en 121 5, et ne fait 
grâce qu'à la Logique. (V. du Boulay, t. IIF, p. 82-83.) — Simon 
de Brie revient une troisième fois à la charge au nom du saint- 
siége. (V.Hist. litl., xiii* siècle.) 



198 ALBERT LE GRAND. 

neuf à des conflits presque exclusivement politiques 
entre deux majestés , deux ambitions rivales , l'Em- 
pereur et le Pape. De Tordre des idées, qu'on s'at- 
tende donc à passer brusquement à l'ordre des faits; 
de l'enceinte aristocratique et restreinte des classes 
de théologie , au spectacle des grandes agitations 
populaires suscitées dans la chrétienté par les pro- 
clamations d'un Frédéric II et les brefs d'un Gré- 
goire IX. Mais les idées, elles aussi, n'ont-elles point 
leur généalogie? On n'aime point à prendre congé 
d'elles sans s'être édifié sur leur filiation et leurs ori- 
gines. Pour les guider et les soutenir en théologie, 
deux modèles, deux types de théodicées — l'une si 
ailée, si radieuse, si divine que plusieurs bons esprits 
ne peuvent supporter cette opinion que son auteur 
n'a point eu connaissance des enseignements de la 
Genèse, la théodicée de Platon ; l'autre essentielle- 
ment rationaliste, sans ailes et sans élan, n'appuyant 
la preuve de l'existence de Dieu que sur une base 
syllogistique,la théodicée d'Aristote — se proposaient 
simultanément avec leurs deux caractères foncière- 
ment opposés à l'esprit inquiet, troublé, des con- 
temporains du docteur universel. Sans balancer, la 
masse des théologiens catholiques s'est déclarée ou- 
vertement , au moyen âge , pour le système du pré- 
cepteur d'Alexandre. Sur quelles raisons a bien 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 199 

PU s'appuyer ce colossal parti piiis^? — Hoc erat 
demonstranduDi, — voilà ce que vous eussiez déjà dû 
démontrer j, — me cric, ce semble, de sa voix rude 
et perçante, F un de ces docteurs inflexibles dont je 
me persuade quelquefois avoir réellement suivi les 
cours et transcrit les leçons, là-bas, jadis, dans quel- 
que ruelle obscure de la montagne Sainte-Geneviève, 
ou sous les arcades du cloître de Saint -Nicolas, 
tant il est vrai que l'on revit avec les temps qu'on 
traverse ! 

(( ... Platon représente spécialement l'un des deux 
procédés de la raison humaine, le principal, celui 
qui monte à Dieu - . » Platon établit d'abord, comme 



1. « Si depuis plus de cinq cents ans nos plus célèbres doc- 
teurs rapportent leur éducation philosophique à l'école d'Aristote, 
il faut se rappeler que tous les Pères rapportent la leur à 
l'école de Platon. » V. Thomassin, prœf., t. II, n. X. 

2. V. p. Gratry, De la connaissance de Dieu, t. 1 , p. 72. 
— Nous venons de citer cet important passage de Thomassin : 
Si depuis plus de cinq cents ans nos plus célèbres docteurs 
rapportent leur éducation philosophique à l'école d'Aristote^ 
il faut se rappeler que tous les Pères rapportent la leur à 
celle de Platon. Nos théologiens catholiques actuels, tout en 
professant un profond respect pour leurs confrères du moyen 
âge, n'en ont pas moins complètement abandonné leur méthode 
et n'usent plus des arguments de l'École. Cela est déjà un pro- 
grès. // ne leur reste plus qu'à se défaire de l'esprit scolasti- 
que, ce qui semble plus malaisé. Quoi qu'il en soit, le P. Gra- 



200 ALBERT LE GPxAND. 

point de départ, cette première vérité incontestable , 
bien autrement solide, selon nous, que la proposi- 
tion syllogistique la plus serrée, et non point seule- 
ment appuyée sur le témoignage individuel, mais 
mise en lumière par le consentement unanime de 
tous les peuples, savoir : dans les profondeurs, dans 
les cimes de notre être, de notre âme, réside un sens, 
LE SENS DU DIVIN, a Cette partie de l'âme, enseigne 
textuellement Platon, est celle qui habite la région 
la plus élevée de nous-mêmes, et qui, par sa parenté 
céleste, nous élève de la terre et fait de l'homme un 
fruit du ciel plutôt que de la terre : ce qui est pro- 
fondément vrai; car, en ce point oii est F origine même 

try, dans son plus solide et plus considérable ouvrage. De ta con- 
naissance de Dieu, ne dissimule point ses tendances : it est bien 
réetlonent platonicien. L'auteur des Sources s'agite ici dans le 
vrai ; il remonte avec une candeur et une humilité parfaites le vieux 
fleuve où se sont plongés les Pères de l'Église, et par ce seul acte 
condamne non moins sévèrement que nous les faux pas et les cinq 
cents ans d'aberration de ses maîtres en science divine. Nous 
trouver d'accord avec lui sur un point est une trop grande bonne 
fortune pour que nous ne tentions pas d'en profiter. Aussi, dans 
notre examen sommaire des deux théodicées, nous abritons-nous 
d'autant plus volontiers derrière l'autorité que ce dernier croyant 
en la théologie s'est acquise aujourd'hui sur un certain public que, 
par une heureuse inconséquence, felix cutpa, il conclut contre la 
méthode syllogistique, qui fut celle de saint Thomas, et pendant 
plusieurs siècles celle du commun des docteurs favorisés de Rome 
et des papes. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 20J 

de notre âme, là, le divin tient suspendue à lui notre 
racine, notre principe, et relève f homme entier \ » 
Mais cette sorte de clef de voûte de Fàme, et nous 
ne faisons autre chose ici que commenter la doc- 
trine platonicienne, cette clef de voûte a besoin d'être 
soutenue elle-même par la beauté, la pureté mo- 
rales, et plus on approche en effet de la perfection, 
plus l'amour de la vertu et de la justice nous délivre 
des liens terrestres, plus Dieu alors devient sail- 
lant en nous. Se dérober à l'ombre , n'est-ce point 
déjà voir? Se recueillir, n'est-ce point entendre cette 
voix qu'étouffent les grossières convoitises et les pas- 
sions brutales , cette voix qu'entendait distinctement 
Socrate lorsqu'il parlait de son démon? Oui, cha- 
cun de nous porte au fond de ce qui constitue inti- 
mement sa nature , plus ou moins épanoui en des 
clartés plus ou moins vives, selon son degré d'éléva- 
tion dans l'esprit, plus ou moins nettement accusé 
selon la valeur et l'ingénuité de ses élans, le sens de 
l'Immortel et du Vrai. Et tantôt ce sens gît comme 
pantelant, obscur et noyé, lorsque nous laissons en- 
vahir la région sacrée par les vapeurs de la vie ma- 
térielle; tantôt ce sens acquiert par nos généreux 

4 . ...TcÛTo Sri cpaasv cî/.eTv u.h r,[jh^) STr'âV-po), Trpo; Si 7rt'* èv oùpavw 
0'j"j'"^£v£'.av à-o Y^; xy.oi; al'peiv w; ovTa; tt'jTov eux t'y^étov, àXX cùpâvtov^ 

opôoTara xé^cvteî. — Timée de l'iaton, 89 et 90. 



^02 ALBERT LE GRAND. 

actes une intensité, une amplitude indéfinies : il peut 
se faire qu'à force d'avoir repoussé l'absurde et 
anéanti le vulgaire, l'àme, vivant sanctuaire, ne re- 
cèle plus en définitive que le divin. « Ecoute dans ton 
fond, reprend à son tour le grand Bossuet : écoute a 
Vendrait oit la vérité se fait entendre^, oit se recueil- 
lent les pures et simples idées. )> L'éveque de Meaux 
ne semble-t-il pas avoir dérobé le secret de ce lan- 
gage à la fois philosophique et éloquent à l'un des 
convives du Banquet ou à l'un des interlocuteurs du 
Timée? Mais, de grâce, ne nous laissons point dis- 
traire par les imitations, les amplifications modernes 
en face de l'original antique, a II y a dans l'àme, 
ajoute Platon dans la République j, en développant et 
parachevant l'exposition de sa théodicée, des qualités 
C|ue l'on obtient par l'exercice et l'habitude, absolu- 
ment comme le corps se donne par l'exercice certaines 
forces et certaines aptitudes. Mais ce en quoi la rai- 
son montre son origine divine et prouve quelle vient 
de plus haut que nous, c'est en ce qu'elle ne perd 
jamais sa force , 3Iais devient utile ou nuisible 
SELON LE SENS OU NOUS LA DIRIGEONS \.. Dégagez 
les âmes de ces lourdes masses attachées aux plai- 
sirs de la table et aux voluptés du même ordre ; ôtez 

\. Platon, De republicaj 518, E. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 203 

ce poids qui déprime le regard de l'esprit vers tout 
ce qui est bas. Aussitôt et dans la même âme, le re- 
gard, rendu libre, se tourne vers ce qui est et y voit 
clair aussi bien quil y voit présentement dans tout 
ce qui l'occupe ^ » 

Rien n'est donc plus certain, au dire de Platon, 
l'âme possède en puissance, ou, si l'on veut encore , 
à l'état latent, la notion de Dieu. Cette conscience 
innée, indéfiniment extensible, du Bien et du Beau 
suprêmes serait ainsi non pas seulement le sou- 
tien et l'aliment journaliers de notre être, mais elle 
en est comme la racine et l'impérissable fondement, 
et cette sorte de conscience à part deviendrait en- 
fin susceptible — pour peu que nous ne transgres- 
sions point la loi morale, que nous nous dégagions 
de plus en plus des obstacles intermédiaires et que 
nous nous fécondions, si l'on peut parler ainsi, par 
la pratique de tout ce qui semble honnête et noble, 
par l'élimination du mal et de l'injuste — de sentir, 

DE CONCEVOIR PROGRESSIVEMENT DANS l'ÉVIDENCE ET 

DANS l'amour. Mais si Vâme se dégage en Dieu et 
se meut en lui par ce seul fait qu'elle s'épure et le 
cherche, l'intelligence ne parviendra pas moins sûre- 
ment à lui par le moyen de la dialectique. La 

1. Platon, De republica, 519, B. 



90 i ALBERT LE GP.AXD. 

marche de la dialectique platonicienne « consiste à 
ne point s'arrêter jusqu'à ce qu'on soit parvenu à 
l'Etre même, au souverain Bien qui est^ » Or voici 
sous quels auspices, par quelles inductions magis- 
trales elle procède. Attendu que tout objet sensible 
reproduit une idée du Créateur ; attendu encore , tou- 
jours selon Platon, que toutes les idées sont en Dieu., 
que Dieu les contemple et qu'il a construit le monde 
d'après ces idées « afin que le monde soit aussi sembla- 
ble que possible au vivant intelligible et parfait % » 
tout objet créé doit ramener la raison à Dieu, à la fois 
centre et mobile de tout ce que contient l'univers. 

Peut-être aura- 1- on saisi, quelque rapide, 
quelque incomplet et sommaire que soit nécessai- 
rement l'aperçu que nous venons de présenter, et 
bien que nous ayons cru devoir nous imposer, pour 
arriver droit au but et résumer en peu de mots la 
plus large des théodicées anciennes , le sacrifice des 
preuves et des développements, peut-être aura- 
t-on entrevu néanmoins la portée de la doctrine de 
Platon, les lignes principales de son plan, et même 
les affinités singulières de sa philosophie avec celle 
qu'ont professée, par instants, quelques-uns des plus 
beaux génies du christianisme. Avant la Révélation, 

1. y. p. Gratry, De la connaissance de Dieu, t. I, p. 79. 



MOUVEMENT DES ECOLES. 205 

pourquoi ne pas le reconnaître? Platon a positive- 
ment connu ce Dieu que nous appelons le vrai Dieu, 
Après lui saint Augustin et Bossuet, des qu'ils pla- 
nent, le rencontrent : mais ils ne vont pas plus /iaut\ 
Platon, dans sa théoclicée, perçoit d'abord ce (/ui esl, 
d'instinct, immédiatement. Son premier mouvement, 
c'est l'élan de l'âme vers son éternel principe. Dès 
que l'âme le salue, c'est qu'elle le retrouve, ce prin- 
cipe, en elle; elle s'en applaudit, elle triomphe, elle 
renaît. Par son second mouvement Platon en arrive 
à déployer presque simultanément et parallèlement 
les ressources de l'intelligence : l'intelligence lui ap- 
porte ainsi lentement , méthodiquement, la contre- 
épreuve d'un résultat, si ce n'est obtenu, au moins 
victorieusement entrevu. Il eût suffi, ce semble, pour 
peu que nos théologiens orthodoxes eussent bien 
voulu se dépouiller de tout orgueil et de toute étroi- 
tesse, il eût suffi qu'ils méditassent sans arrière-pen- 
sée devant les données d'une théodicée si merveilleu- 
sement en équilibre, pour qu'ils ne se crussent point 
condamnés à choisir entre ces deux fameuses proposi- 
tions, toutes deux sans issue, dès qu'on les accepte 

1. Platonici de Deo vero senserunt quod rerum creatarum sit 
effector, et lumen cognoscendarum et bonum agendarum. — Saint 
Augustin, De civilate Dei, p. 220. — C'est du reste l'opinion 
générale des Pères que Platon a connu le vrai Dieu. 



•206 ALBKKT LE GKAND. 

sans réserve : Est-ce la Foi qui doit précéder l'Intel- 
ligence? — Est-ce r Intelligence qui doit précéder la 
Foi? Avec Platon, l'âme et la raison, loin de se fuir 
et de se défier réciproquement, en coupant ainsi 
l'homme en deux parts, se rencontrent, en effet, 
se consultent et se portent mutuellement secours. Ce 
sens du divin auquel Platon en appelle sans cesse, 
sans toutefois négliger la dialectique, mais, si je ne 
me trompe, c'est bien là la foi, Fides quœrens Intel- 
lectum ^ et la dialectique, c'est l'instrument de l'in- 
telligence , Inlellectus quœrens Fidem , qui ne forme 
point encore la conviction, mais qui l'appelle. Quoi 
de plus pondéré, de plus satisfaisant au fond que ce 
système? Voilà justement pourquoi il ne put point 
être adopté par l'Ecole, et dut infailliblement déplaire 
en haut lieu, dans les régions théocratiques. Au 
moyen âge, temps d'affirmation acerbe et absolue, 
triste époque qui vit le prêtre oublier son mandat ou 
plutôt son caractère, et réclamer dogmatiquement 
l'omnipotence spirituelle et temporelle , vous sou- 
vient-il comment on entendait le mot foi dans les 
lieux où se professait la théologie? Loin de chercher 
quels peuvent être ses rapports philosophiques avec 
le sens du diriii^ l'exégèse orthodoxe ne la regarde 
plus que comme le terme conti'aire à cet autre terme, 
iiÉiiiisii:; et par cela même elle se détourne de l'âme 



MOCVEiMLlM DES ÉCOLES. 207 

OÙ Dieu réellement réside, et elle ne le contemple plus 
que dans le texte matériel, où il n'est pas. Or, des que 
l'on soumet l'àme à la lellre, d'une part, insensible- 
ment le sens du divin se retire, s'atténue, s'évanouit, 
car on le méconnaît et l'insulte; d'autre part, l'in- 
telligence, ne retrouvant plus au centre son point de 
ralliement naturel, immédiatement s'égare au sein de 
mille subtilités, qui l'encombrent sans la nourrir, et 
l'éblouissent sans l'éclairer. 

On raconte de saint Thomas que, se trouvant un 
jour à la table de saint Louis , lequel lui portait 
grand respect, I'Ange de l'Ecole cessa tout à coup 
de toucher aux mets qu'on lui présentait et que, 
frappant du poing la table, il s'écria : Je viens de 
trouver un argument invincible contre les mani- 
chéens^ \ L'argument a pu vous paraître invincible, 
ô docteur, mais le sainct roy qui ne l'avait ni cher- 
ché, ni trouvé, mais qui priait dévotement, était, ce 
semble, dans le vrai plus que vous. Il s'agit bien, 
depuis l'ère nouvelle, ô docteur, de terrasser et de 
confondre les manichéens, qui demain n'existeront 
plus, ni môme ceux qui le seraient aujourd'hui sans le 
savoir! Sous prétexte de créer l'unité factice, craignez 



1. V. Robrbacher, Histoire de V Église cathol., t. XVIJI, 
p. 503. 



208 ALBERT LE GRAND. 

d'attiser la révolte ou de produire rindiflérence \ Que 
ne nous efforçons- nous au contraire, loin d'attenter aux 
droits de l'esprit et de disputer sur les mots, de dé- 
velopper au fond de nous-mêmes et de chacun de ceux 
qui nous entendent ce sens du divin^ que ne sauraient 
en réalité détruire, mais aussi que n'affineront, que 
n'accroîtront jamais les plus déliés arguments , les 
interprétations les plus savantes, les renvois à la 
page les plus exacts, les plus impeccables enchaî- 
nements de la thèse la plus serrée ! Il était dans le 
vrai plus que vous, et par conséquent plus près de 
Dieu, ce précurseur de Jésus sans le connaître, qui, 
sans autre lumière que celle dont parle saint Jean 
au début de son Evangile, lumière qui illumine tout 
homme lorsqu'il vient dans ce monde,, sans autre 
guide que sa foi, celle-là que ne fixaient ni ne limi- 
taient les vaines décisions d'aucune autorité, non plus 
que tel ou tel passage plus ou moins sérieusement 
traduit d'aucune Bible, a bien pu prononcer d'inspi- 
ration ces magnifiques, conciliantes et vraiment chré- 
tiennes paroles : « U homme qui^ par r amour de la 
vérité j, travaille surtout à développer en lui le sens 
de l'immatériel et du divin, celui-là nécessairement 



i. Les deux résultats sont obtenus : la révolte, ce fut la Ré- 
forme; V indifférence^ c'est l'état actuel. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 209 

atteindra V immortalité autant que la nature humaine 
en est capable; et puisc/uil na cultivé en lui que le 
divin et qu'il a nourri dans son âme l'esprit divin 
qui y réside, il doit aller à la souveraine félicité... 
Toute vie s'alimente par son aliment propre et par le 
mouvement qui lui convient. Mais le divin qui est en 
nous a pour naturels mouvements les pensées et les 
mouvements universels. Ce sont là les mouvements 
et les pensées sur lesquels tous les hommes devraient 
se régler : tous devraient travailler à corriger en eux, 
par la contemplation de l'harmonie et du mouvement 
du tout, ces mouvements propres et déréglés que la 
génération a excités au foyer de notre âme, afin que 
le contemplateur j devenant semblable à l'objet con- 
templé, reprît sa première nature, et, par cette divine 
ressemblance , devint propre à posséder enfin la vie 
parfaite que Dieu présente aux hommes et pour le 
temps présent et pour l'éternité ^ » 

1. Platon, Timée, 90. V. P. Gratry, De la connaissance de 
Dieu, t. I, p. 93. — « S'il fallait citer entre toutes les littératures 
le chef-d'œuvre de l'art de composer et d'écrire, je ne serais point 
éloigné de nommer le Banquet, » a dit quelque part M. de Rému- 
sat. Cette opinion de l'auteur d'Abélard est aussi la nôtre et nous 
inclinons à penser que Platon fut peut-être le premier des écri- 
vains grecs. Tenter de faire passer les beautés de son art de dir 
en notre langue semble donc une entreprise c^'w?i grand dessein 
propre entre toutes à donner la mesure des talents. Un philosc 
phant de bonne volonté, mais médiocre, un écrivain qui n'a point 
I ïi 



'2Î0 ALBERT LE GRAND. 

Devant ces fragments de la sagesse antique, le 
premier moment de surprise et d'admiration passé, 
cette proposition-ci , conforme du reste au sentiment 
général des Pères, ne paraîtra peut-être plus trop 
hasardée, même aux profanes : r Académie de Platon 
fut comme le vestibule de l'Eglise \ Pourquoi donc, 
depuis des siècles, la théologie catholique a- 1- elle 
délaissé Platon ^? 

Génie d'abstraction et d'analyse plus que d'in- 
duction, d'une curiosité méticuleuse et tendue, phi- 
losophe plus enclin à considérer attentivement le jeu 
des ombres dans la caverne qu'à remonter du spec- 

encore trouvé sa forme, devront nécessairement échouer. La para- 
phrase que nous venons de donner telle quelle de quelques pas- 
sages de la République et du Timée est défectueuse, surtout en 
ce sens , que le théologien auquel il a bien fallu s'adresser, sunl 
ravinantes... s'est évidemment plus appliqué à faire paraître Pla- 
ton chrétien qu'à conserver au modèle la grâce, la noblesse et la 
franchise attiques. Mais nous avons peut-être eu nos raisons pour 
citer en ce lieu le père Gratry, les mêmes qui nous engageront un 
peu plus loin, à propos des questions intéressant le pouvoir tempo- 
rel et spirituel des papes, à nous effacer, çà et là, derrière l'abbé 
Rohrbacher. 

\. « Academia Platonis ecclesiae velut vestibulum. » Baronius, 
ap. Thomassin. 

t. Si depuis plus de cinq cents ans nos plus célèbres docteurs 
rapportent leur éducation philosophique à l'école d'Aristote, il faut 
se rappeler que tous les Pères rapportent la leur à celle de Platon. 
V. Thomassin, prœf., t. II, p. 10, passage déjà cité. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 211 

tacle des ombres à la contemplation de la lumière, 
c'est-à-dire de nos idées et des objets à leur prin- 
cipe, à leur moteur éterneP; rationaliste armé d'une 
logique conquérante et tenace , n'admettant comme 
point de départ que la vérité démontrée par les sens, 
et s'appuyant volontiers sur le monde visible alors 
même qu'il conclut en métaphysique, Aristote, on 
ne saurait en vérité trop le répéter, a exercé un 
empire pour ainsi dire absolu sur le style et la pen- 
sée de nos théologiens catholiques , et si nous insis- 
tons sur ce point, c'est qu'on doit le considérer 
apparemment comme l'un des phénomènes les plus 
bizarres de l'esprit humain et l'une des singularités de 
son histoire. Gomment n'être point surpris , en effet, 
qu'une doctrine dédaigneuse des pures aspirations 
de l'âme, et plus soucieuse de jeter l'ancre que d'ar- 
river au port , soit parvenue à s'imposer durant des 
siècles à l'élite de la chrétienté? Grâce au concours 
de quelles circonstances anormales a-t-elle bien pu 
s'implanter, rencontrer même quelque crédit, en 
plein mysticisme, tandis que dominent ou persua- 
dent ici saint Dominique, là saint François? Entre 

1. Tout le monde a entendu parler de la caverne imaginaire do 
Platon, où les hommes sont figurés comme des captifs et ne peu- 
vent ainsi préjuger du monde sensible et du monde intelligible 
que par des ombres ou des échos. 



'J12 ALBERT LE GRAND. 

le syllogisme et les stigmates , entre les amoureuses 
effusions d'une charité sans limites et les conclusions 
implacables d'un raisonnement serré, quel rapport 
apparent ? Il sera satisfait autant que possible à ces 
questions, lorsqu'entre les deux théodicées rivales on 
aura été mis à même de prononcer. 

(( Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes, 
hasarde Leibniz, moins les bornes qui s'y rencon- 
trent. )) Ne pourrait -on point dire aussi bien, à les 
considérer de haut, qu'xAristote et Platon se valent, 
sauf la méthode qui diffère? Mais la méthode ac- 
quiert en théodicée une si réelle importance qu'il 
est difficile d'admettre que deux esprits de valeur 
égale, dont l'un planerait en compagnie du maître 
qui a défini le Beau ce qui plaît au patricien hon- 
nête homme ^, tandis que l'autre s'attacherait aux pas 
du philosophe qui conclut de la mobilité des choses 
imparfaites à l'immobilité du Dieu parfait , puissent 
parvenir dans le divin au même heu^ Notre inten- 
tion n'est point, du reste, d'établir un parallèle entre 
deux systèmes qui inévitablement devaient se rencon- 



1. « Platon a défini le Beau : ce qui plaît au patricien honnête 
homme; c'est un mot superbe. » De Maistre. 

2. ... « Quœ quidem erat primo duobus, ut dixi, nominibus 
una. Nihil enim inter Peripateticos et illam veterem Academiam 
differebat. » Cicéron. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 213 

trer face à face, ou plutôt s'avouer d'un commun 
accord impuissants en certaines régions abruptes où 
l'esprit, dès qu'il les affronte, s'est déjà dérobe au 
convenue Une seule chose importe ici : préciser, de 
telle sorte qu'on puisse aisément les distinguer, les 
procédés familiers à ces deux écoles , le Portique et 
l'Académie. N'avons-nous point vu Platon à l'œuvre? 
Laissons - nous maintenant guider par Aristote, le 
maître d'iMbert le Grand, lequel lui-même enseigna 
la science divine h saint Thomas, l'Ange de l'École'-. 

4. « Aristote arrive aux mêmes résultats que Platon : car Ions 
les génies du premier ordre se rencontrent. » V. P. Gratry, Con- 
naissance de Dieu. 

2. Une réflexion, puisque l'occasion s'en présente, qui ne 
pourra que jeter plus de jour sur le rôle qu'Albert le Grand a joué 
au moyen âge. Théologikn, Albert eut tort, selon nous, d'user 
de la forme scolastique; mais il a été établi plus haut qu'il ne 
fut point tout à fait libre d'agir autrement : quelques-unes de ses 
conclusions en métaphysique ^ oii il se montre platonicien, don- 
nent certain poids à ce sentiment. (V. Alberti Magni Opéra, 
Metaphysicorwn ; Hauréau, Mémoire sur la philosophie scolasti- 
que, art. Albert le Grand.) Sçavant, l'un des titres à coup sûr les 
plus considérables de notre héros à la reconnaissance et à l'admi- 
ration de la postérité, c'est d'avoir commenté Y Histoire naturelle 
d'Aristote et d'avoir appliqué sa méthode aux sciences, méthode 
excellente, en effet, dès qu'il s'agit des objets sensibles, périlleuse 
et même funeste dès qu'il s'agit de la nature et des attributs de 
Dieu. On aura lieu d'ailleurs de s'en assurer lorsque , au livre du 
Mouvement scientifique (Albert le Grand, t. II); s'expliquera, 
triomphera le docteur universel. 



214 albert le grand. 

Preuve de l'existence de Dieu , d'après Aris- 
TOTE. — Tout ce qui est en mouvement est mû par 
quelque chose. Or les sens montrent que quelque 
chose se meut, le soleil par exemple. Donc il est mû 
par quelque autre chose qui le meut. De plus, ou 
cet autre moteur est en mouvement, ou il est immo- 
bile. S'il est immobile , notre assertion est démon- 
trée, savoir : qu'il est nécessaire de poser un moteur 
immobile, lequel est Dieu. Si, au contraire, il est 
en mouvement, il est donc mû par quelque autre mo- 
teur. Il faut donc, ou bien procéder ainsi à l'infini, 
ou arriver enfin au moteur immobile... Mais il n'est 
pas possible d'aller ainsi à l'infini. Donc il faut affir- 
mer V existence du premier moteur immobile ^ 

Peut-être plaira-t-il, on se familiarisera de la 
sorte, sans lui sacrifier trop de temps, avec la mé- 
thode scolastique, de voir l'ensemble du raisonne- 
ment ci-dessus énoncé, réduit à deux syllogismes -. 

\. Quand on lit la paraphrase de la Physique d'Aristole 
(V. liv. VIII, Suite de la théorie du mouvement, Barthélémy 
Saint-Hilaire , p. 296-307) , le raisonnement semble bien autre- 
ment confus. Ici, c'est le commentaire d'Aristote par saint Thomas 
d'Aquin qui est reproduit. Nous y avons trouvé cet avantage et de 
résumer ainsi la matière en quelques lignes, et de faire connaître 
la manière de saint Thomas, l'élève d'Albert, en même temps que 
celle d'Aristote. 

2. V. P. Gratrv, De la counniss^nnce de Dieu, t. I, p. 151. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 215 

Premier syllogisme. — Majeure. Tout ce qui est 
en mouvement est mû par un moteur autre que soi ; 
en d'autres termes, rien ne se meut soi-même. 

Mineure, Or nos yeux nous montrent le fait du 
mouvement. 

Conclusion, Donc il y a quelque auti'e chose qui 
meut ce que nous voyons se mouvoir. 

Second syllogisme. — Majeure, Il ne peut y avoir 
une série infinie de moteurs; en d'autres termes, il ne 
peut y avoir qu'une série finie de moteurs ; en d'au- 
tres termes, il y a un premier moteur. 

Mineure, Or ce moteur ne serait pas premier mo- 
teur s'il était en mouvement, puisqu'il serait alors 
mû par autre chose. (C'est ce qui résulte de la pre- 
mière majeure.) 

Conclusion. Donc il y a un premier moteur im- 
mobile. Nous l'appelons Dieu\ 

Nul exemple, nulle citation choisie ne saurait, 
nous le pensons du moins, donner une idée plus 
claire de la puissance d'argumentation que permet 
de déployer, des dangers que présente à la fois, en 
théologie ^ l'emploi du procédé syllogistique , que la 
preuve de l'existence de Dieu ainsi reproduite et mise 

i. « Les syllogismes sont réguliers, mais sont-ils vrais? Qui 
démontrera ces majeures?» V. P. Gratry, De la connaissance de 
Dieu, t. I, p. 151 . 



21G ALBERT LE GRAND. 

en forme. La démonstration en question n'est -elle 
point à la fois irréprochable et fausse , régulière et 
de pure imagination , d'aspect solide et insoutenable 
quant au fond? Grâce à ces quelques lignes juxta- 
posées en bon ordre, selon des lois strictes, jadis 
chères à tout un monde de théologiens disparu^ cha- 
cun, que l'on soit famiher ou non avec l'art de rai- 
sonner, chacun a pu juger de la sûreté si ce n'est 
de la valeur de leur méthode, et d'autant mieux que 
c'est précisément cette forme que le Portique prête 
à la pensée, ce n'est point la pensée même d'Aris- 
tote qui les enchaîne et les séduit. Matérialistes en 
un sens, ils lui empruntent son instrument, non ses 
lumières , et ils ne s'en servent que comme d'un 
outil, instrumentum regni , sans demeurer fidèles à 
la raison. 

Aristote paraît avoir eu parfaitement le sentiment, 
d'ailleurs, des inconvénients de sa méthode en théo- 
dicée , par ce seul fait qu'il se rapproche, dès qu'il 
s'élève , des franches bien qu'un peu vagues allures 
de la dialectique platonicienne. Çà et là il se trahit 
lui-même et il abandonne inopinément le terre-à- terre 
de la logique rigoureuse et suivie, dès qu'il prétend 
poser, lui aussi, des conclusions spiritualistes. Du mo- 
ment que le gouverneur d'Alexandre renonce à s'ap- 
puyer sur la matière, le témoignage des sens semble 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 217 

en réalité laissé de côté. C'est alors, selon nous, que 
cette intelligence extraordinaire touche à l'apogée de 
ses plus puissantes facultés. Voici que l'àme subite- 
ment s'illumine, et que l'esprit se défait, comme par 
miracle, des habitudes et des routes convenues. Tout 
d'un coup, la Foi, le sens du divin l'emportent sur 
le système : l'homme se recompose à son insu en 
face du Vrai, du Beau et du Bien. Avant de prendre 
congé, à la suite de ce trop court entretien, de la 
plus prodigieuse organisation philosophique qui ait 
jamais paru, ne serait-il point à propos de rappeler 
quelques-unes de ces prime -sautières affirmations 
d'Aristote? Elles ressortent en relief sur les tablettes 
de l'imperturbable logicien, et le jettent, à la dé- 
robée, pour ainsi dire, de son propre génie, entre 
les bras de Platon, a ... Le Désirable et l' Intelli- 
gible meut sans être mil,.. Il meut comme objet 
d'amour ^.. Dès qu'il y a un être qui meut, quoi- 
que immobile, et qui est immobile, quoiqu'on acte, 
cet être nest point soumis au changement. Ce mo- 
teur est donc un être nécessaire, et, en tant que né- 
cessaire^ il est le Bien, il est le Principe, Tel est 

LE PRINCIPE AUQUEL SONT SUSPENDUS LE CIEL ET LA 



iù-, È:wy.£v:v. — Arist., Métciphys., X!l. 7. 



218 ALBERT LE GRAND. 

NATURE *... Son bonheur est son acte Même ^.. » 

Aristote a été vingt ans disciple de Platon et il s'en 
est souvenue — Reste à savoir, à présent, com- 
ment s'expliquera ce fait d'une singulière impor- 
tance : la théologie catholique officielle , au moyen 
âge , s'est séparée de Platon ; pourquoi ? Rien ne 
nous autorise à supposer que l'Eglise renoue jamais 
les liens d'une ancienne et glorieuse amitié : l'Eglise 
demeure encore, à l'heure qu'il est, la cliente du 
gouverneur d'Alexandre; encore une fois, pourquoi? 

1 . ... 'E^ ToiàuTn; âpa àpx.YÎ? r.^-:r,Tax i cùpavô; x.at r. g6g'.;. — Arist., 
Métaphysique^ XH, 7. 

2. 'EtteI Kal r, xS'ovyi èvsp-^eix toutci». — Arist., Mélaphys., Xil. 

3. Après avoir médité sur les mêmes problèmes qui ne devaient 
pas moins préoccuper que lui Aristote et Platon, Albert et saint 
Thomas, le philosophe grec Xénophane s'écrie en ces très-beaux 
vers que nous a conservés Sextus Empirions : « Il n'est point de 
mortel qui ait pu voir clair dans ces profondeurs; il n'y en aura 
pas qui puisse jamais savoir à fond ce que sont les dieux et l'uni- 
vers dont j'essaye de pailler. Si quelqu'un par hasard rencon- 
Irait un jour la vérité coinplète, il ne saurait pas lui-même 
jiisquà quel point il la possède^ et sur tout cela il n'y a jamais 
EU QUE VRAISEMBLANCE. » (V. Origines de la philosophie grecque. 
Œuvres d' Aristote. Traité de la production et de la reproduc- 
tion, Barthélémy Sainl-Hilaire, p. clxv.) — Mille ans et plus nous 
séparent de Xénophane : il nous semble toutefois que sa conclusion 
dernière en théodicée est encore , à tout prendre, la seule raison- 
nable et que l'aveu que contiennent les très-beaux vers conservés 
par Sextus Empiricus eût pu être médité avec fruit par les scolas- 
tiques et filii. 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. '219 

(( DiSCirULUS ADSUM QUI TRES EXGOGITAVI CAUSAS, 
MAGISTER * ! » 

(( Toute théologie un peu profonde s'appuie né- 
cessairement sur une psychologie , » remarque avec 
infiniment de justesse l'un des modernes que salue- 
rait le plus volontiers Albert le Grand, s'il revenait 
en ce monde, car tous deux se sont rencontrés en 
Aristote et ils pourraient se dire l'un à l'autre : In eo 
vivimus et siimus. a ... Ce fut la doctrine d'Aristote 
qui régna durant tout le moyen âge, non pas qu'elle 
fût la plus vraie , mais parce qu'elle était la plus ré- 
gulière... La croyance religieuse ne courait aucun 
danger à ce contact. Les faits étaient parfaitement 
observés par le philosophe païen : on les lui emprun- 
tait. Quant aux doctrines qu'il en avait tirées, on s'en 
inquiétait peu, et, au besoin, on savait les accommo- 
der avec le dogme ^ . » 

La méthode d'Aristote prévalut , jmrce c/u'elle 
était la plus régulière. Quant au fond de ses idées, 
on ne s'en inquiétait que médiocrement... Yoilà que 

i . « C'est un spectacle assez surprenant de voir toute la théo- 
logie chrétienne déserter le platonisme, qui lui est si conforme, 
pour adopter la psychologie péripatéticienne do?it les conséquences 
sont si conlradicloires à l'orthodoxie. » — V. Barthélémy Saint- 
Hilaire. Œuvres d'Aristote, Traité de l'âme, préface. 

2. Y. Traité de l'âme, préface. Barthélémy Saint-Hilaire, 

p. LXXXIV. 



220 ALBERT LE GRAND. 

commence à se produire autour de l'énorme point 
d'interrogation un peu de clarté, et , grâce à l'auxi- 
liaire bien armé, bene instnictiis ^ dont nous avons 
été chercher le secours, nous n'en sommes plus déjà 
à soutenir avec autant de trouble qu'auparavant le 
regard fixe du maître inflexible qui, du fond d'une 
des ruelles de la Cité ou bien assis sous les ar- 
cades du cloître de Saint -Nicolas, nous est ap- 
paru tout à l'heure : Hoc erat demonslrandum. Oui , 
le moyen âge théologic{ue se sentit invinciblement 
captivé par la Logique^, et cela devait être. L'instru- 
ment recèle, en effet, une force incomparable : l'Ecole 
crut avoir concjuis, retrouvé, en le saisissant, le le- 
vier d'x4rchimède capable de soulever tout obstacle. 
Ce qu'il y a de vraiment solide dans cette forme ré- 
gulière du raisonnement, le syllogisme, l'y attacha; 
peu à peu, une sorte de superstition l'y riva, si bien 
qu'elle ne tint plus compte absolument, à la fm, de 
la valeur philosophique de l'aine^ en laquelle réside 
cependant le serîs du divin. Sèche et superbe, elle 
l'abandonna dédaigneusement comme une compagne 
inutile, aux flux et reflux du mysticisme. Aussi, les 
entendez -vous retentir et se prolonger à l'inflni , 
le long des voûtes et des avenues des cloîtres, les 
plaintes à la fois tendres et lamentables de l'àme re- 
butée par l'intelligence! Relisez les cantiques de saint 



MOUVEMEiNT DES ÉCOLES. 221 

François : c'est là qu'elle éclate en gémissements, 
l'exilée, qu'elle s'avoue malheureuse, inconsolable, 
que clis-je? accablée de fardeaux énormes de plus 
de mille livres pesant j, a mille libre pesate. » Ces 
pierres de plomb, qui la retiennent à l'écart et l'op- 
priment, prenez garde, elles sont tombées de la fronde 
des docteurs^ Mais une seconde raison put contri- 
buer encore à amener l'étrange résultat devant lequel 
l'historien, comme le penseur, s'arrête interdit, et, 
attendu que nous réservons d'en donner une troi- 
sième, celle-là politique, la plus saisissante peut-être, 
nous laissons volontiers la parole à qui a bien voulu 
nous indiquer la première. « Aristote seul pouvait 
servir r Ecole, déclare le savant traducteur de ses œu- 
vres complètes; Platon avait rendu jadis à la religion 
des services plus essentiels, mais moins apparents : 

IL AVAIT PRÉPARÉ LES VOIES AU CHRISTIANISME DANS 

LE MONDE PAÏEN. Mais cc n'était point lui qui pouvait 
être le précepteur de la scolastique... Les croyances 



\. 

Non m'harebbe fallato 
Si ben tirar sapeua : 
In terra era sternato. 



Tutto era fracassato. 
Le sorti che mi deua 
Eran piètre piombate 
Que ciascnna grauaua 
Mille libre pesate. . . 

Saint François, Oper., p. 160. 



222 ALBERT LE GRAND. 

d'Aristole sont incertaines et flottantes; on peut les 
interpréter dans l'un et l'autre sens; mais on peut le 
suivre presque aveuglément dans l'étude exacte des 
phénomènes. A qui se serait-on adressé, je le de- 
mande, si ce n'est à lui, pour connaître en détail et 
clairement les faits de la sensibilité et ceux de l'in- 
telligence? Platon aussi les avait décrits; mais il y 
avait bien peu d'esprits capables de recueillir les des- 
criptions éparses dans ses dialogues j, et de les déga- 
ger avec toute leur vérité et leur grandeur de l'enve- 
loppe parfois un peu trop éclatante dont Platon les 
avait revêtues *. » 

Il est certain que pour se défendre de n'avoir point 
suivi Platon — à part je ne sais quel secret penchant 
qui l'entraînait vers l'absolu en général et le subtil en 
particulier, je ne sais quelle défiance de ses lumières 
naturelles qui le poussait à n'argumenter qu'en forme, 
comme s'il eût craint qu'abandonnée à elle-même sa 
fugitive raison ne s'envolât — le moyen âge ortho- 
doxe peut alléguer une sorte de non possumus : il ne 
connaissait guère les Dialogues^ fort imparfaitement 
en tout cas, et d'après des lambeaux de traductions 
défectueuses ou supposées \ Trop éloignés par la 

1. Œuvres d'Aristote, Traité de l'âme. Barthélémy Sainl- 
Hilaire, préface, p. lxxxv. 

t. On sait que dans le Timée de Platon il est question d'une ré- 



MOUVEMENT DES ÉCOLES. 223 

distance pour sentir non point seulement le contre- 
coup, mais môme les ondulations dernières du mou- 
vement néo- platonicien , n'ayant nul pressentiment 
non plus de tous ces purs horizons que devait un jour 
ouvrir la Renaissance, on peut dire de nos théologiens 
du xii"" et du xiii^ siècle, qu'incapables matériellement 
déjà de lire Platon dans sa langue, eussent-ils même 
pu feuilleter sans trop d'eiïort les pages d'un manu- 
scrit grec, ils se trouvaient en outre fort mal disposés 
à le comprendre par les tendances et les conditions 
d'éclosion de leur propre génie. « Tout homme naît 
disciple d'Aristote ou de Platon, » a fort bien dit un 
philosophe. Chaque époque possède aussi son tem- 
pérament intellectuel particulier : celui du moyen 
âge, paraît-il, le rapprochait d'Aristote. Mais arri- 
vons, sans plus de détours, à ce que j'appellerai la 
raison d'Etat^, trop laissée dans l'ombre jusqu'ici, du 
triomphe définitif et permanent de l'influence péri- 
patéticienne au sein de l'Église. 

Quelle méthode la papauté eût -elle jamais pu 



publique qui n'est point la Republique. Il courait au moyen âge 
une mauvaise traduction du Timée qu'Abélard entre autres eut 
entre les mains. Lorsqu'A-bélard parle de la République de Pla- 
ton, ce n'est donc point de la République, mais du Timée qu'il 
s'agit. Qu'on juge de l'ignorance et de la confusion générales par 
cet exemple particulier ! 



224 ALBEPiT LE GRAND. 

rencontrer plus favorable que celle d'Aristote à l'éta- 
blissement comme à la défense de ces desseins qu'elle 
pensa réaliser entre Gharlemagne et Léon X? Ses 
visées furent alors d'une grande audace, on l'avouera ; 
elle n'y renonce point encore aujourd'hui : elle n'est 
pas cependant tout à fait la maîtresse, et elle ne 
pèse plus d'un grand poids sur la direction des 
choses humaines. On conçoit, de reste, qu'une fois 
la forme syllogistique étant saluée comme excellente 
et agréée comme infaillible du commun des fidèles, 
il ne s'agit plus ici -bas — soit qu'il plaise de faire 
reconnaître ou de définir un dogme, et cela regarde 
la foi, soit d'appuyer sur un texte quelconque la légi- 
timité du pouvoir spirituel ou temporel , voire même 
la prétention à la souveraineté universelle, et cela ne 
regarde plus , ce semble , que l'ambition — il ne 
s'agit plus, en définitive, que de rouvoiii ou DE 

SAVOIR FAIRE ACCEPTER LA MAJEURE de telle OU telle 

proposition voulue. Or Grégoire IX, ses successeurs 
et ses émules, la fournissent volontiers cette ma- 
jeure; ils l'imposent sans remords et sans scrupule 
aucun. Afin qu'on ne discute point les conclusions 
du raisonnement qui les sacre per fas et nefas omni- 
potents, ils vont en cueillir les prémisses dans telle 
ou telle phrase des livres saints. La tribu des logi- 
ciens assermentés développe ensuite méthodiquement. 



MOUVKMKNT DKS KCOfJ-.S. '225 

imperturbablement, avec verve et subtilité, ut decet, 
les données arbitraires soustraites d'avance au con- 
trôle du libre examen, et voilà que, triomphateurs 
improvisés, grâce à un artifice d'un genre nouveau, 
les représentants de Celui qui vint au monde à Beth- 
léem font signe à leur intelHgent esclave de nouer au- 
tour de la tiare le bandeau des Césars. Cet esclave 
n'est autre que le syllogisme d'Aristote réduit au rôle 
de complaisant ou d'afiîdé, de par l'expresse volonté 
de la cour de Rome. Nous allons sous peu d'instants, 
d'ailleurs, contempler les elfets ruineux dont nous 
venons de rechercher les causes plus ou moins im- 
médiates, et admirer quels liens étroits rattachent 
aux plus abstraites théories de l'esprit les plus con- 
sidérables événements de l'histoire. 

Albert le Grand, après avoir passé six ans, près 
de l'université de Bologne, au couvent de Saint-Ni- 
colas, après y avoir étudié la théologie telle qu'on 
l'enseignait au xiii^ siècle, fut promu au grade de 
lecteur, dignité qui lui ouvrit la voie des honneurs 
dans l'Ordre de Saint-Dominique*. L'obéissance pleine 
et entière à la Règle était devenue, paraît-il. Tune de 

1. Endlich wurde er zum Lohn seiner Tuchtigkeit und seiner 
Wissenschaft .. zum Leclor ernannl und nach der berlihmten 
Métropole Ueuisclilands, nach Koln gesendet. — AlberLus Ma- 
gnus. 

I. 15 



226 ALBERT LE GRAND. 

ses vertus. Le moine avait embrassé le prudent parti 
de ne plus désormais s'appartenir et de laisser à d'au- 
tres le soin de diriger sa personnalité physique, à 
seule fin de triompher en paix comme philosophe, et 
d'acquérir à ce prix la première de toutes les libertés, 
celle de se sentir les coudées franches dans les pures 
régions de l'esprit. En face de l'inévitable, du con- 
tingent ou de l'imprévu, tout homme qui a beaucoup 
souffert ou qui seulement a réfléchi tant soit peu en 
arrive, tôt ou tard, à prendre quelque résolution de 
cette sorte, contemplative ou stoïque : on se réfugie, 
comme dans un temple , dans le Cogito , ergo sum 
de Descartes ou dans le Nil mirari des anciens. Ce 
monde -ci n'appartient en réalité qu'à ceux qui s'en 
détachent , mais le sage et le politique n'arrivent 
peut-être à le dominer en tout aplomb et sérénité de 
conscience qu'en ne lui résistant point toujours. Rien 
que pour mieux les connaître et pour se mettre en 
mesure d'exercer sur ses semblables une large et sa- 
lutaire influence, ne convient-il point de se soumettre, 
en temps et lieu, avec tact et noblesse, aux exigences, 
aux variations , aux sic et non, aux impulsions trop 
souvent déraisonnables , mais aussi singulièrement 
instructives de la médiocrité qui nous gouverne? 
N'est-ce point là le fait d'un penseur et d'un héros, 
plutôt que l'acte d'un indifférent? Eh ! de quel droit 



iMOUVKMKÎViT DES KCOLES. 227 

refuserait- 011 à celui qui juge, reflète, coordonne, 
compare et résout cette mâle et délicate jouissance 
de conclure de passagers mais féconds hymens avec 
les idées vulgaires, d'en agréer même quelques-unes, 
sans toutefois se donner à elles, et de plier, condes- 
cendre, entrer dans le courant sans céder? Quelles 
profondeurs de lumière ou de dédain ne supposent 
point chez le pacifique de génie certains abandons 
raisonnes de lui-même ! Sur un signe de Jourdain de 
Saxe, son siipérieur, Albert le Grand dit adieu à l'Ita- 
lie, tourna les yeux vers le nord, chaussa ses lourdes 
sandales, ruslicana calceamenta non eruhuit^ — re- 
marque avec componction l'un de ses biographes, — 
franchit le seuil du couvent de Saint-Nicolas, et prit 
le chemin de l'Allemagne, sa patrie. 



LIVRE TROISIEME 



L'EMPIHE ET LA l'APAUTE 



Feindschaft sei zwischeu euch ! Noch kommt das Bûndniss zu friihe 
Wenn ihr im Suchen euch trennt wird erst die Wahrheit erkannt. 
Schiller, An Naturforscher und Philosoplien. 



Ahi Constantin , di quanto mal fu madré , 
Non la tua conversion , ma quella dote 
Che da te prese il primo ricco Padre! 
Dante , Inferno , xix. 



i 



i 



i 



LIVRE TROlSlEiME 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ 



Albert le Grand à Cologne. — Frère Henri. — Caractère de la mission 
d'Albert en Allemagne. — Lutte de l'empire et de la papauté. — Gré- 
goire IX. — Théorie idéale des deux pouvoirs : de l'absolutisme impé- 
rial et de l'absolutisme théocratique. — Frédéric II, empereur des 
Romains. — Ses talents, ses mœurs, son harem, sa cour, son traité 
de fauconnerie. — De l'Allemagne et du clei^é allemand au moyen 
âge. — Campagne d'Albert et des dominicains contre les ennemis du 
saint-siége. — Saint Thomas d'Aquin à Cologne. — Albert le Grand 
va enseigner à Paris. 

1221) — 1245. 



Revoir la patrie! On ne se représente point de 
génie si impassible, si rigoureusement abstrait dans 
la science ou si religieusement tourné vers les régions 
idéales de la poésie, — j'ai nommé Albert le Grand ou 
Gœthe, — qui ne sente, au seul aspect des lieux où s'est 
écoulé le premier âge de sa vie, comme un renouvel- 
lement de l'être. Quand on revient à la patrie, quand 



2)2 ALBEHT LK GRAND. 

on lui revient surtout après avoir passé loin d'elle 
quelques-unes de ces années qui courent de l'ado- 
lescence à la jeunesse, — et le sort a voulu que nous 
ayons connu cette sorte d'exil ainsi qu'Albert, — 
sous les arbres qui ont grandi, dans les vallées qui 
semblent alors plus étroites et les maisons moins 
grandes, — car à mesure qu'on vieillit, on s'éloigne et 
tout ce qui touche à la terre diminue de volume sans 
perdre d'importance, — au sein des eaux et des prés. 
sur le visage même des indifférents qui ne sont plus 
des étrangers, on croit apercevoir des signes d'heu- 
reux augure, on retrouve répandue comme une lueur : 
il n'est pas jusqu'aux clartés du ciel qu'on ne salue 
et qui ne ravivent au fond de l'àme certaines impres- 
sions que l'àme garde, mais sans en jouir, alanguies, 
engourdies, pour ainsi dire, loin du pays. Serait-ce. 
par hasard, que près des lieux qui nous ont vus 
naître, grâce à je ne sais quelle illusion de nos sens, 
nous prêtons complaisamment aux objets familiers 
que colorent nos souvenirs des valeurs, des teintes 
ou des nuances qui en réalité ne leur appartiennent 
pas? Peut-être. Mais, n'en déplaise à ceux-là que 
le demi -jour ofTense et qui n'admirent que l'azur 
vermeil des baies orientales, il n'est point de lu- 
mière au monde qui vaille après l'absence la flamme 
pale, tremblante au fond de l'àtro, tanl(M assoupie 



L'F.MPIRi: KT 1 A PAPAITI-. 2Xi 

SOUS la cendre , tantôt secouant ses derniers bou- 
quels d'étincelles entre les chenets du foyer. Dès 
que le transfuge l'eprend le sentier du coteau natal, 
dès que, de loin, il reconnaît la porte dont le mar- 
teau semblait parfois si lourd à sa main d'enfant : 
« C'est en ce lieu que fut ton berceau,... j'ai connu 
ton père et ta mère;... c'est ici que lu vivras ta vie,... 
c'est là que t'attend la tombe, » murmurent tour à 
tour mille voix gaies et plaintives; et tel, qui pensait 
rentrer simplement en possession de son domaine, 
s'arrête, ou, traînant le pas, écoute : une voix sou- 
veraine a crié Patrie ! Ne dirait-on point aussitôt du 
bruit solennel d'un coup de foudre couvrant de légers 
et capricieux accords? Non, elle ne nous appartient 
que par une sorte de fiction, la terre que nous appe- 
lons parfois la nôtre et du sein de laquelle, à peine en 
avons-nous prononcé le nom, s'échappent, pour in- 
vinciblement nous soumettre et nous prendre le cœur, 
trois mots d'ordre impérieux : ho\neuk, respect, 
DEVOIR. Non, c'est bien nous qui sommes à elle plu- 
tôt qu'elle n'est à nous. Nous n'avons quelque rai- 
son de la considérer comme notre bien que si nous 
entendons par là la faveur qu'elle accorde à ses fils 
de mourir glorieusement pour elle, et les facilités 
qu'elle nous oITre , dès que nous l'aimons et })réten- 
dons nous montrer bon citoyen, de devenir par elle et 



234 ALBERT LE GRAND. 

pour elle honnête homme : l'irrésistible attrait qu'elle 
exerce peut mener à la vertu ^ . Qui sait si le suprême 
ordonnateur de nos intelligences et de nos âmes n'a 
point forgé les chaînes qui nous attachent au sol si 
puissantes , pour nous donner un faible aperçu et 
comme un vague pressentiment des charmes autre- 
ment invincibles et délicieux qui nous lieront un jour 
à la patrie réelle, attraction morale évidemment su- 
périeure aux plus nobles mouvements terrestres, et 
que nous ne saurions concevoir, ici-bas, que par nos 
élans incertains, impétueux, contrariés, vers la piété, 
l'amour et la justice? 

On ignore quelle route choisit Albert le Grand pour 
retourner en Allemagne. Le voyageur qui de Bologne 
ou de Milan se dirige vers Cologne, — et c'est pour 
cette dernière ville que le supérieur d'Albert lui avait 
remis son obédience^ — a trois partis à prendre : des 
plaines de la Lombardie on peut tenter de gagner le 
Tyrol par Botzen, on remontera de là vers la Ba- 
vière; s'en aller chercher le Rhin en passant par la 
Suisse, le fleuve en ce cas servira de guide ; ou bien 
encore traverser le Mont-Genis, et, sans un trop long 
détour, arriver an point voulu, après avoir respiré 
l'air de France. Ge n'est malheureusement qu'un 

1 . « La bonté des mœurs nous mène à l'amour de la patrie. » 
Montesquieu. 






L'EMPIRK ET LA PAPAUTÉ. 235 

peu plus tard qu'il est fait mention dans les chroni- 
ques du séjour que fit le docteur universel dans notre 
pays; nous devrons attendre quelque temps encore 
avant de le voir, de l'entendre, ou plutôt de l'ap- 
plaudir chez nous, à Paris. Peut-être, — on ne se 
défait jamais complètement, après tout , de ce qu'il 
y a d'inusable et de sacré dans ce qu'on est convenu 
d'appeler la dépouille du vieil homme, — peut-être 
le religieux se décida-t-il pour la voie du Tyrol qu'il 
avait foulée naguère; peut-être trouva-t-il quelque 
douceur à contempler, l'esprit calme et résolu, ces 
neiges et ces rocs qui l'avaient jadis étonné, le jour où 
il échappa pour la première fois aux chênes et aux 
sapins de la Souabe bavaroise , aux caresses et aux 
recommandations maternelles, attiré par les sons de 
la lyre invisible qui vibre au pied des orangers; peut- 
être encore voulut-il saluer, de loin tout au moins, 
la petite ville de Lavingen et le vieux manoir des Boll- 
stadt. Quoi qu'il en soit de ces conjectures, Albert ne fit 
son entrée à Cologne, vaste et opulente cité, dès cette 
époque l'une des plus importantes de l'Allemagne, 
que vers le mois de juin de l'an de grâce 4229 : il 
descendit rue de Stolk, viens S toi korum, dans une 
maison où les dominicains venaient de s'établir ^ 

1. Les premiers dominicains qui vinrent à Cologne firent 



236 ALBEirr LK G H A N D. 

Nul doute que frère Henri, dont il sera parlé tout 
à l'heure, frère Henri, le chef de la communauté 
dominicaine qui déjà commençait à fleur ir aux bords 
du Rhin, n'ait eu l'hospitalière et révérencieuse idée 
de s'avancer le long de la rive à la rencontre de son 
frère en Notre-Seigneur. Ce ne fut point, comme on 
doit bien le penser, une joie médiocre dans le pauvre 
couvent de la rue de Stolk quand la nouvelle s'y ré- 
pandit que la maison de Bologne se désistait en sa 
faveur d'une réputation déjà illustre et d'une intel- 
ligence dite sans égale. Albert le Grand avait alors, 
s'il faut toutefois se fier entièrement aux dépositions 
de ses biographes, trente-six ans. Trenle-six ans! 
N'est-ce point l'âge éminemment viril, mais critique, 
sorte de point culminant qu'on ne voit pas se dessi- 
ner à l'horizon sans un peu de trouble et d'émo- 
tion? N'est-ce point aussi sur ces hauteurs que siège 
l'inévitable Parque, fille et juge de nos œuvres? Se- 
lon que nous aurons bien ou mal mérité de l'esprit, 
la justicière nous ouvre , en elfet , ou nous ferme 
froidement l'avenir, tourne la quenouille ou joue 
des ciseaux. «■ En avdnt ! h vous les pampres et la 
grappe! dit la Parque aux mortels de courage et de 

choix (Wine iiiai.soii niorloste, rue de Stolk , vicii>! Stolkorum : 
ils s'y agrandirent considérablement par la suite. — V. Ho- 
dolphe. 



L'KMPIRE 1:T la PAPAUTK. 237 

vololUé ; vous (irez hicn emploie la jeunesse : à vous 
la vie \f » — (( llalte-là! Demain, la nuit sans au- 
rore! Déchus ! Détruits! A vous les retours amers et la 
ruine!)) déclare-t-elle aux frivoles, même les mieux 
doués, auxquels les rides précoces, le dégoût chaque 
jour accru, la lassitude inféconde et sans espoir, l'or 
jeté en pure perte, l'amour qui se venge d'avoir été 
sacrifié aux amours , ne laissent point de rappeler, 
quand sonnent pour eux les trente-six ans^ que ven- 
danges sont faites '. Qui niera que les jugements dont 
les arrêts plus ou moins définitifs recevront, selon 
toute probabilité, leur exécution ou leur sanction dans 
un monde meilleur ou plus mauvais, ne commencent 
assez visiblement , et par nos propres mains encore, 
à s'exécuter dans celui-ci ! 

Dans le style, la musique ou la peinture, les eiïets 
ne se produisent guère que par le contraste. Règle 
générale, dans les choses de l'art, on n'arrive à tou- 
cher, à charmer l'esprit, l'oreille ou les yeux que par 
les gradations savamment ménagées du plaisant au 
sévère^ s'il s'agit des lettres; des notes aiguës aux 

1. «Le soir de la vie apport; avec lui sa lampe. » Joiibert, 
Pensées . 

2. 1 hâve tried in ils (urn ail that life can supply; 

I hâve bask' in the beams of a dark roUing eye ; 

I hâve lov'd — who has nol? But what longue will déclare 

That pleasure existed while passion was there ? 

BvRON , Misccl. poeiHS. 



238 ALBERT LF, GRAND. 

notes profondes , s'il est question d'harmonie ; de la 
lumière et des ombres, si nous prenons la palette. 
Dans le domaine purement spiritualiste de la religion, 
il semble que Dieu, pour parvenir à ses fins, n'ait 
point dédaigné de recourir aux procédés, et que Ce- 
lui qu'on peut indifféremment appeler le grand artiste 
ou le grand géomètre se soit aidé, pour vulgariser le 
Verbe, des caractères humains diversement teintés, 
des formes variables du Moi, tout comme un maître 
se sert des couleurs, des mots ou des sons pour ex- 
primer son idée. Remontez au premier âge du chris- 
tianisme, considérez les expressions de visage et le 
tempérament moral des interprètes de l'Evangile : 
ne retrouvez-vous pas la douceur sublime, saint Jean, 
à côté de l'exactitude lente et méthodique du prati- 
cien converti, saint Luc ; la rudesse vaillante et con- 
vaincue, saint Pierre ; la fougue idéaliste et noble du 
croyant de haute race, saint Paul , près de la vigueur 
tenace et de la foi défiante du paysan, saint Thomas? 
Assurément la pensée de l'œuvre est divine et vient 
de haut; mais, sans produire aucun désordre, l'initia- 
tive personnelle se révèle et s'accuse dès qu'elle-même 
se formule et se précise la Révélation. Les exécutants 
attaquent d'abord différemment la note : l'Église pri- 
mitive Ta bien reconnu, puisqu'elle prête aux quatre 
évangélistes des emblèmes allégoriques qui les dis- 



L'KMPIBE KT LA PAPAUTK. 239 

tingucnt. Chacun d'eux s'arroge ensuite quelques 
libertés particulières vis-à-vis de la partition non 
écrite, et qu'il transpose de mémoire. Il n'est point, 
on nous pardonnera cette hardiesse, jusqu'à l'oppo- 
sition calculée de l'âge, des conditions, des aptitudes 
et jusqu'au timbre de voix des vénérables person- 
nages appelés à concourir ensemble à la propaga- 
tion de la bonne nouvelle^ dont ne se soient sûrement 
frappés les moins attentifs, pour peu qu'ils ne se lais- 
sent point indolemment bercer au charme imposant 
d'un concert c{ui depuis bientôt deux mille ans tient les 
âmes suspendues. Parmi les disciples de Dominicjue, 
nous n'avons point à nous demander ici quel fut le 
saint Pierre ou le saint Paul, le saint Marc ou le saint 
Luc, mais le hasard vient de nous faire rencontrer le 
fac-similé effacé et comme une vague réminiscence 
du saint Jean des Écritures. Le moine qui va rece- 
voir Albert le Grand sous son toit, le prieur des 
dominicains de Cologne, frère Henri, est une de ces 
figures à la fois rêveuses et fmes dont les traits cor- 
rects n'excluent point un soupçon de langueur et la 
grâce réelte un peu d'étrangeté. 

Les monastères ont recueilli et recueillent encore 
certaines natures auxquelles conviennent l'ombre et 
le silence, ainsi qu'à d'autres la lumière et le bruit. 
Non moins disposées à se retirer qu'à se livrer, elles 



•ii(» ALBKRT r,K GRAND. 

voilent, épanouie au sein du cloître, une fleur d'élé- 
gance naïve et de pureté que sans doute eussent empê- 
chée d'éclore ou qu'eussent flétrie l'exposition en plein 
vent, le hàle des après-midi torrides, les glaciales nuées 
des matins ou le souffle empesté des nuits , dans les 
grandes villes. Au-dessus de ces prunelles d'mie limpi- 
dité singulière, si délicates qu'il suffit d'un jour un peu 
trop vif pour que tout de suite il y tremble une larme, 
la solitude déploie comme une gaze qui les préserve 
sans les assombrir. Pour s'élever à toute heure vers 
le crucifix, ces paupières naturellement baissées veu- 
lent se sentir encouragées par les reflets discrets qui 
tombent de la voûte étoilée des chapelles. C'est qu'il 
existe de par le monde deux sortes de sérénités, l'une 
tendre, l'autre superbe. La première semble faite de 
sourires et d'innocence ; la seconde s'acquiert au prix 
des larmes , des épreuves et quelquefois du sang : 
celle-là charme ; celle-ci, on l'admire. Elle seule, la 
paix héroïque, chèrement achetée par la lutte, no- 
blement assise sur la douleur refoulée ou les pas- 
sions vaincues, prête au masque de l'athlète ce je 
ne sais quoi de net et 'd'achevé qui transporte à la 
fois et repose : elle seule laisse cette impression 
que produit le calme vivant des statues antiques. 
Marins à Minturnes, Socrate buvant la ciguë, Albert 
le Grand vidant la coupe que lui tend le moyen âge, 



L'KMPIRK ET LA 1>APAUTÉ. '241 

présentent trois exemples de cette placidité robuste, 
et, certes, ce n'est point nous qui lui refuserons la 
supériorité. Mais la sérénité frêle, si l'on peut s'ex- 
primer ainsi, est-elle donc tant à dédaigner? Parce 
que la blancheur des lis n'implique nullement l'idée 
de résistance et de force qu'éveille la blancheur des 
marbres, doit -on mépriser les lis? Que de fronts 
d'aspect majestueux et angélique, unis et sur les- 
quels semble planer vaguement une auréole éthérée, 
ont paru , jeté une lueur, approché de l'idéal , puis 
se sont évanouis dans le mystère et l'oubli, sans que 
quelqu'un ait pris seulement la peine de les relever ! 
Il est vrai que pour les saisir il faut les surprendre, 
et, pour les surprendre, user de ménagements infinis. 
Une rude parole les fait rentrer dans le néant, une 
vulgarité les abat, le spectacle du mal et du laid les 
frappe d'un étonnement toujours plus vif et doulou- 
reux; les années n'ont point toujours raison de ces 
incorrigibles mais adorables candeurs. Une ou deux 
physionomies riantes ne s'encadrent-elles pas à mer- 
veille dans un tableau complet du moyen âge, et 
quelques ingénuités se détachant à l'improviste sur 
le fond sévère et tourmenté des mœurs brutales de 
l'époque ne la feront -elles pas mieux comprendre? 
A l'ombre des clématites et des vignes vierges, dans 
le jardin du couvent des frères prêcheurs de Go- 

I. 16 



242 ALBERT LE GRAND. 

logne, avant de nous hasarder sur cette terre d'Al- 
lemagne , théâtre de toutes les guerres et foyer de 
toutes les discordes, arrêtons -nous un moment, et, 
comme une colombe qui passe , regardons passer 
frère Henri. 

Quoi de plus frais, de plus aérien que cette courte 
existence de l'humble prieur de la rue de Stolk, si 
parfaitement innocente, si chaste, si recueillie! On 
pourrait peut-être lui appliquer, tant sa vie coula mo- 
destement près de la cellule, ce mot qui a été dit à 
la louange de la simplicité de mœurs et de maintien 
d'une Romaine : « Elle fila de la laine et garda la mai- 
son.» Le cloître fut pour lui le forum; sa pensée ne 
se détacha jamais du divin époux. Ce n'est point à 
la légère, en nous jouant, que nous lui consacrons 
ici quelques lignes. Frère Henri prend à nos yeux 
l'importance et l'intérêt d'un type, en dépit, ou plu- 
tôt en raison même de son peu de relief. Que si 
d'autres carrières que la sienne, en effet, .plus éner- 
giques, plus remplies de labeurs et d'aventures, par- 
lent avec plus d'autorité à l'imagination, et vont, pour 
ainsi dire, au-devant de l'esprit cjui les subit, celle- 
ci l'attire et le retient , une fois qu'il l'a trouvée sur 
sa route. Nulle vie monacale de la Thébaïde d'Occi- 
dent ne symbolise dans un clair-obscur plus irisé ce 
que j'appellerai le côté féminin du mysticisme. 



L'KiVlPlHE ET LA 1>APAUTK. '243 

A peine sorti de l'adolescence, — il devait, d'ail- 
leurs, rester toujours et mourir jeune, — frère Henri, 
aimé, recherché de tous, se voue au service de Dieu. 
Pensez-vous, par hasard, qu'il ait beaucoup lutté, 
soutenu nombre de combats intérieurs, traversé seu- 
lement quelques-unes de ces nuits houleuses qui la- 
borieusement enfantent les poètes, les héros et les 
saints, nuits qui arrachent son rêve prodigieux à 
Jacob, dressent son bûcher à Savonarole ou héris- 
sent sa chevelure à Saûl? Circuit leo rugiens, qu^e- 
RENS QUEM DEVORET. Sou Caractère ne l'exposait point 
aux tempêtes. Le disciple de Dominique appartient 
à cette catégorie d'âmes dont le lion rugissant de 
l'Ecriture n'affrontera jamais les régions tranquilles : 
le monstre n'y rencontrerait point de quoi repaître 
sa fureur et sa faim. L'âme de frère Henri était de 
celles que visite et salue, au contraire, dès que luit 
l'aurore, la colombe de l'arche, la colombe avec son 
rameau. Il est bon à r homme de porter le joug du Sei- 
gneur dès sa jeunesse : cette parole retentit un matin 
à son oreille. En se conformant à la sainte maxime, il 
ne fit qu'obéir à son penchant, car Vamour de la jus- 
tice et de tout ce qui est honnête semblait inné en lui *. 

i. Iste cum optimae esset indolis adolescens, in omnibus sese 
exhibuit ad disciplinam docilem, facilem ad virlutes; sicque dum 
cresceret aetate, crescebat et moribus, usque adeo, ut si cum ipso 



244 ALBERT LE GI'.AND. 

Doué, raconte encore un vieux récit, de la gravité 
douce, d'une compréhension souple et facile, d'un 
son de voix mélodieux, d'un art inimitable de bien 
dire et d'émouvoir ceux qui l'approchaient % lorsqu'il 
vint étudier à Paris, il se lia étroitement avec Jourdain 
de Saxe, le futur général de l'Ordre, simple clerc en 
ce temps-là, et forma le généreux mais chimérique 
dessein de ne le quitter jamais. « Ne nous séparons 
pas, Stemus simul, » répétait sans cesse frère Henri à 
frère Jourdain, en commentant avec grâce, à sa façon, 
le mot du prophète Tsaïe, le jour où tous deux, entraî- 
nés par un discours de frère Renaud de Saint-Gilles, 
ils revêtirent ensemble, au couvent de Saint-Jacques, 
l'habit de Saint-Dominique ^ Ce trait l'achève. Ne se 
persuadait-il point imprudemment, le tendre céno- 
bite, que la liberté du dévouement peut exister sans 
l'indépendance, et que deux cœurs bien unis ne feront 
que jouir plus étroitement l'un de l'autre, en se réfu- 
giant sous la bure? Stemus simul ! Hélas! quel souhait 
délicieux 1 Mais comme les événements ne tardèrent 
point à réduire à néant ce beau projet, éternel et 



conversaveris, velut angelum aestimares, et quasi innalam et cre- 
deres honestalem. — B. Jordanus, c. 40, n° 40. 

1. V. P. Touron, Disciples de saint Dominique , liv. VI. 
p. 724, 7^22,723. 

2. V. P. Touron, ibid. 



L'EMPIRE KT LA PAPAUTl-:. '245 

fol espoir des âmes éprises ici-bas de l'Infini, char- 
mant rêve toujours repris, toujours déçu! Frère Henri 
reconnut bientôt, non sans verser quelques larmeç, 
qu'une entière conformité de vues et d'état n'entraîne 
point avec elle la certitude de n'avoir point à souffrir 
des déchirements de l'absence, et que vouloir garder 
à ses côtés son ami en même temps que prétendre 
rester soumis aux exigences de la Règle, c'est un pro- 
blème de géométrie sentimentale non moins difficile à 
résoudre que la quadrature du cercle. Pareille à la 
fatalité si souvent célébrée dans les chœurs d'Eschyle 
et de Sophocle, la Règle, divinité sourde qui préside 
au destin des communautés religieuses, mais qui n'a 
encore inspiré personne, garde un visage impassible. 
Elle ne connaît ni la pitié ni le remords. Scrupule 
pour elle égaie faiblesse. Elle commande : point de 
réplique. Une fois l'arrêt prononcé, elle s'adosse au 
trône du dieu qu'elle nomme Jupiter ou Jéhovah, peu 
lui importe, car elle sert ou plutôt trahit tous les 
dieux, et elle pousse, rapproche ou divise à son gré 
les mortels. 

Nos inséparables n'eurent point plus tôt prononcé 
leurs vœux, qu'il leur fallut se contraindre, bien qu'ils 
eussent pris le froc dans la même compagnie, à ne plus 
se voir, à ne plus penser ni lire en commun, à deve- 
nir comme étrangers l'un à l'autre. Frère Jourdain, 



246 ALBERT LE GRAND. 

rapidement promu aux premières dignités de l'Ordre, 
parcourt désormais la France, la Pologne ou l'Italie, 
tandis que frère Henri, dirigé, dès 1221, vers la ville 
de Cologne pour y fonder un couvent, s'en va de- 
meurer aux bords du Rhin , loin du compagnon de 
ses vingt ans. Aussi quelles plaintes modulées à mi- 
voix s'échappent de temps en temps de ce pauvre 
hospice de la rue de Stolk , dont frère Jourdain ne 
franchit jamais le seuil et qui vit expirer frère Henri ! 
Entendez-vous ces soupirs étouffés par la résignation 
et une piété vive, mais si tristes, si humbles, expri- 
mant avec tant de suavité la mélancolie de l'aban- 
don, qu'ils nous touchent et nous remuent encore, 
bien que nous soyons un peu plus éloignés de frère 
Henri que ne l'était frère Jourdain? a Où êtes-vous à 
présent? écrivait un jour, au hasard, sans savoir en 
quel lieu l'infidèle portait en ce moment-là ses pas , 
le prieur de Cologne à celui qu'il ne pouvait se lasser 
d'aimer, où êtes-vous? Qu'est devenu ce merveil- 
leux dessein que nous avions formé naguère et qui 
nous avait semblé si doux : ne jamais nous quitter? 
— Stemus simul! — Restons ensemble! Ainsi par- 
lions-nous jadis,.. Mon séjour à moi, cest toujours 
l'Allemagne^ ! )) Et pourquoi frère Henri fut-il con- 

1 . V. P. ïouron, Disciples de saint Dominique : Frère Henri 
d'Utrecht. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 247 

damné sans appel à ne point respirer hors de ce 
pays? D'où vient qu'on ne songea point à le rempla- 
cer dans une station lointaine où la résidence lui fut 
imposée par un signe de ses chefs , et qu'un autre 
signe impérieux lui défendit d'abandonner? Le secret 
mobile de tant de sévérités devra peut-être se cher- 
cher dans les grâces mêmes et les dons heureux qu'il 
avait reçus du ciel, son art incomparable de bien dire 
et de ravir ceux qui l'approchaient. Justement parce 
qu'elles sont dures et sans entrailles, les autorités 
absolues veulent quelquefois être représentées par 
des hommes doux, et quand, par surprise ou par 
violence, elles se trouvent pouvoir disposer de leurs 
contraires, elles en usent alors sans pudeur et sans 
merci. Si jamais brocanteur de Sparte ou de Gorinthe 
a conçu la plaisante idée de mettre aux enchères les 
cordes soi-disant retrouvées de la lyre d'Orphée, la- 
quelle domptait jusqu'aux bêtes féroces, soyez sûr 
qu'il ne se sera point ému des railleries de ses conci- 
toyens , qu'il n'a jamais compté en trouver le place- 
ment en Grèce, mais qu'il les aura vendues bel et 
bien, ces cordes magiques, et très -cher, à quelque 
tyran tel que Denis de Syracuse. 

On conviendra que, vu ses qualités conciliantes, 
ses talents et ses vertus, frère Henri n'était point un 
médiocre instrument de propagande. Peu de moines 



248 ALBERT LE GRAND. 

durent se montrer aussi propres à favoriser, au dé- 
but, l'expansion de l'œuvre de saint Dominique aux 
bords du Rhin. Rien de plus difficile, on le sait, que 
les commencements en toute chose ; > il est dange- 
reux aussi, s'il faut en croire le proverbe, de se 
prendre de querelle avec les Teutons. Ses supérieurs 
l'avaient bien jugé. Frère Henri réussit à Cologne, 
en dépit de mille obstacles, et ses victoires l'enchaî- 
nèrent au sol qui lui dérobait la moitié de son âme. 
Sur le peuple et les seigneurs, frère Henri eut bien- 
tôt pris de l'ascendant; mais ce furent, paraît-il, les 
prêtres séculiers, jaloux des succès de la communauté 
naissante, qui lui tendirent des embûches et s'obsti- 
nèrent à ne point se laisser désarmer par tant de no- 
blesse et de séduction. Les séculiers allaient constam- 
ment porter leurs plaintes aux pieds de l'archevêque 
Engelbert, et peignaient les robes blanches sous les 
plus sombres couleurs. «... Les dominicains mettront 
Cologne en état de siège. . . nous perdons tout crédit au- 
près des fidèles... on va nous tondre et nous dépouil- 
ler de nos ouailles... la peste soit des intrus... nous 
ne sommes donc plus ici chez nous...» murmuraient, 
allaient partout répétant les curés des paroisses qui 
s'indignaient et les chanoines qui s'éveillaient ^ Frère 

1. Manche Welt-Geistliche beklagten sich dariiber beim edien 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTE. 249 

Henri n'eut point de peine à réfuter, rien qu'en se 
montrant, les basses calomnies, et, sans répondre di- 
rectement aux attaques, il entreprit contre la rudesse 
des mœurs allemandes, assez générale à cette époque, 
et contre les sacrilèges journaliers du langage, en 
particulier, une de ces croisades pacifiques qui con- 
venaient à sa délicatesse extrême non moins qu'à 
l'ardeur de son zèle. 

Dès qu'il s'était trouvé en contact avec les gens 
de Cologne, en l'année i22/|, quatre ans seulement 
avant la venue d'Albert, un ou deux mois après avoir 
dit adieu à l'objet de toutes ses tendresses, le moine 
envoyé au loin s'était tout d'abord senti quelque peu 
dépaysé en cette ville où il arrivait inconnu, sans 
appuis, ayant perdu son soutien, avec des nuages 
de malveillance à l'horizon. Mais, dès qu'il eut 
échangé quelques paroles avec ceux qu'il était chargé 
d'évangéliser, hasardé quelques pas en dehors du 
monastère, et entendu comment on parlait dans les 
rues, frère Henri éprouva un saisissement inexpri- 
mable. II fut tout surpris et désolé de la grossière 
habitude qu'avait conservée, ou contractée depuis sa 
conversion, cette population des bords du Rhin : 

Erzbischofe Engelbert, dass die Ordensmânner das fremde Aern- 
tefeld betraten... sie wijrden die Geistlichon in Gefahr, die Stadt 
in Bedrangniss bringen...— Sighart, Alberlus Magnus. 



250 ALBERT LE GRAND. 

les gens de Cologne n'ouvraient la bouche que pour 
jurer ou blasphémera «Près de quelles sources im- 
pures laissez-vous donc paître vos brebis? » eùt-il pu 
reprocher aux séculiers. Surmontant ses dégoûts et 
ne prenant conseil que de la loi qui commande d'ou- 
blier les injures , notre inoffensif apôtre tenta de ré- 
trécir, en y versant du miel, la plaie qu'un de nos 
rois prétendit cautériser en y appliquant le fer rouge, 
et que ses négligents adversaires ne pensaient point 
seulement à guérir. Le mal diminua peu à peu , 
constatent les chroniques, et s'il ne disparut point 
tout à fait, si tous ceux qui juraient et blasphémaient 
ne retinrent point leur langue après les exhortations 
de frère Henri, c'est apparemment, comme l'insinue 
l'ancien auteur qui se plaît à narrer ces faits , c'est 
que jurer et blasphémer, aux bords du Rhin, ne fut 
point seulement un défaut coutumier, ce fut une sorte 
de vice national ^. Mais à cet élégant et salutaire ex- 
ploit ne se bornèrent point les succès de frère Henri : 
il était dit qu'il joncherait de palmes le terrain sur 
lequel devait peser, par la suite, la lourde sandale 
d'Albert le Grand. « Rien quà son souvenir^ tout Co- 

1. Les jurements fréquents, les imprécations, les blasphèmes, 
étaient alors le vice de la nation. — V. P. Touron, Disciples de 
saint Dominique, p. 725. 

2. V. P. Touron. ibid. 



L'EMPIKK ET LA PAPAUTÉ. 2M 

logiie se récrie encore d'admiration et d'amour^ » dic- 
tait frère Jourdain, général de l'Ordre, après la mort 
de cet ami dont il ne vint point fermer les yeux, « tant 
il répandit dans le cœur de la multitude cette flamme 
que Notre-Seigneur a apportée sur terre. Les vierges 
et les veuves surtout, il les gagnait assidimient au 
Christ \.. » Livrée à elle-même sous un ciel terne et 
froid, au milieu d'un peuple de guerriers et de mar- 
chands, privée de ces épanchements journaliers que 
ne remplacent même point les rayons du soleil pour 
les organisations de sa sorte, — elles ne sauraient se 
passer, en etïet, d'entretiens, d'effusions intimes, sans 
languir, — quoi de plus naturel que cette âme exilée 
ait éprouvé quelque attrait pour ce qui semble essen- 
tiellement pur, espérant et gémissant , l'innocence 
et le deuil ? On conçoit qu'elle s'en soit entourée de 
préférence, comme d'ailes légères, pour s'élever vers 
les sphères des hymens sans rupture et de la joie 
sans péché. Ainsi vécut ou plutôt se soutint frère 
Henri, et lorsqu'il rendit le dernier soupir et que 
frère Léon prit sa place de prieur dans le monastère 
de la rue de Stolk , consacré à sainte Marie-Made- 

1. Quam etiam diligenter ignem quem Dominus venit mittere 
in terram in cordibus multorum accenderit, tola adhiic clamai 
Colonia... quam uberem manipulum in virginibus, inviduis, per 
assiduam praedicationem lucrifaceret Christo. — B. Jordanus. 



25'2 ALBERT LE GRAND. 

leine, il n'est ni prêtre ni laïque, ni pauvre ni riche, 
ni chevalier ni chanoine, qui ne prononçât le nom 
de l'absent avec un regret et un respect extrêmes. 
Dans la clarté et la sérénité sans nuages, au-dessus 
des lieux où l'on peut entendre une parole malséante 
et voir triompher le mal, le disciple de saint Domi- 
nique était allé attendre frère Jourdain , et s'il est 
vrai que le ciel soit pour ceux qui y songent^ le ciel 
dut recevoir frère Henri ^ 

(( Après métré baigné dans les eaux chaudes d'Aix- 
la-ChapellCy » raconte dans une de ses épîtres fami- 
lières à son compatriote et confident Jean Colonna, 
Pétrarque, l'errant et souriant Pétrarque, — la bonne 
fortune nous le montre de passage dans la contrée 
qui s'appelle aujourd'hui la Prusse rhénane, en 1330, 
cent ans précisément, jour pour jour, après l'appari- 
tion d'Albert le Grand en ces parages, — ^ je me diri- 
geai vers Cologne, Quelle industrieuse et imposante 
cité! Quelle dignité chez les hoalmes, quelle bonne 

GRACE CHEZ LES FEMMES JE TROUVE ICI " ! » La lettre 

du platonique amant de Laure, qui, du reste, capri- 
cieux et libre génie, petit- neveu de Virgile, mais 

\. Frère Henri mourut en 1234. Albert le Grand vint à Co- 
logne de 1229 à 1230. Albert vécut donc sous le même toit que 
frère Henri trois ou quatre ans. 

2. V. Bianco, Die aile Universilàt Kôln, 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 253 

client d'Horace, demandait volontiers aux amours 
de le consoler des rigueurs de la Muse, qui , sans 
scrupule aucun, après avoir mouillé de pleurs les 
froides mains de la dame de ses pensées, s'en allait, 
musa pedestri^ sur l'épaule de quelque belle fille, 
effeuiller les jasmins et les roses dont la déesse n'avait 
point voulus la lettre en question témoigne, avec un 
peu trop d'engouement peut-être, d'une admiration 
toute méridionale pour la beauté blonde — quelle 
bonne grâce chez les femmes je trouve ici! — Un peu 
de précipitation, la sorte de fascination produite par 
toute forme ou couleur nouvelle sur les imaginations 
vives, n'auraient-elles point dicté cette phrase ga- 
lante? Qui ne se représente aisément le poëte, assis 
d'ordinaire et rêvant près de la fontaine deVaucluse, 
ou bien traînant le pas sur le pont d'Avignon, lui dont 
les yeux ont vu se dénouer maintes fois les grosses 
torsades de cheveux noirs relevées autour du front 
mat de nos paysannes du midi, surpris, c'est-à-dire 
soudainement épris des tresses dorées, de la dé- 
marche lente et modeste, des joues fraîches, des 
yeux bleus et langoureux des Allemandes? Quant au 
maintien fier et digne dont il gratifie sans restriction 
les hommes, on se gardera bien de lui chercher noise 

1 . V. Pétrarque, par M. Mézières. 



\ 



254 ALBERT LE GRAND. 

à ce propos. Il ne nous sied point de douter que les 
exemples et les discours de frère Henri n'aient, à la 
longue, porté leurs fruits, et qu'un siècle après sa 
mort, après un siècle d'efforts, le peuple de Cologne 
n'ait fini par se défaire de ses mauvaises façons. Au 
demeurant, l'impression générale de l'illustre voya- 
geur sur la ville, son animation et son opulent aspect 
— quelle industrieuse et imposante cité! — paraît 
juste : l'impression dut être la même, lorsque, s'aven- 
turant en ces lieux bien avant lui, Albert entra dans 
Cologne. Cologne prit peut-être, en effet, plus d'im- 
portance encore au moyen âge qu'elle n'en garde 
aujourd'hui. Tant de mouvement ne saurait s'expli- 
quer que par l'activité de son négoce et l'étendue de 
ses transactions avec le pays d'Utrecht et les côtes de 
la Baltique, car, en dépit de sa situation heureuse et du 
fleuve qui la traverse, Cologne, vers 1230, manquait 
assurément de ce bel air^ de ces élégances et de 
ces appas qui attirent ou retiennent les étrangers. Sa 
cathédrale, chef-d'œuvre inachevé, dont une légende 
attribue, par parenthèse, le dessin et le plan au docteur 
universel, n'est point encore sortie de terre à l'heure 
matinale à laquelle nous passons avec Albert de l'autre 
côté du Rhin. Ce ne fut qu'en 1248 que l'archevêque 
Conrad de Hochstraden, faisant une sorte de pieux 
emploi, sur ses vieux jours, des trésors, produit de ses 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTE. 255 

rapines, jeta les premières assises du monument dont 
la magnificence devait l'absoudre de l'avoir entre- 
pris. Ce fastueux prélat n'aurait-il point prévu, non 
sans finesse, que la postérité ne se souviendrait plus 
de ses crimes en admirant ce qu'ils lui ont valu, une 
merveille, et que, sur les carreaux pourpres des 
rosaces, nul fidèle n'irait chercher la trace du sang 
répandu? Qu'on ne s'attende point non plus à sur- 
prendre au berceau l'université de Cologne, et pour 
cause : nous arrivons trop tôt en vérité. Albert va 
fonder l'école ; l'université n'existe point; elle ne sera 
créée que le 21 mai de l'an de grâce 1358, par bulle 
expresse d'Urbain VI, qui lui accordera les mêmes 
franchises et privilèges qu'à l'université de Paris ^ 

I. Consulter Bianco, Die aile Universilàt Kôln_, p. 75. — L'Al- 
lemagne n'ayant possédé en propre aucune université nationale 
avant la seconde moitié du xiv' siècle, de ce fait découle natu- 
rellement celui-ci : tous les Allemands s'en allaient étudier à Bo- 
logne 1 à Paris. ( V. Savigny, t. 111, Universitàlen.) N'est-il 
point digne de remarque qu'un pays actuellement à la tête de 
l'Europe pour tout ce qui touche à l'enseignement primaire et à 
l'enseignement supérieur se soit laissé distancer delà sorte par la 
France et l'Italie, pour prendre ensuite sa revanche et tenir le haut 
du pavé? Voici, du reste, en quels termes, en bon latin, appuie 
sur celte singularité Juste Lipse, le vieux savant : k hicredibile est 
quam inde in Germania pidlaverint scholœ et illa regio in qua 
Taciti etiam aetate litterarum sécréta viri pari ter ac feminse ignora- 
bant, pêne pliires nunc Acadetnms habel quam reliqim Europa 
universa. )) — Justus Lipsius, Lovaniam, III, viii. 



256 ALBKRT LE GRAND. 

Un peu barbare encore, ignorante et dénuée de toute 
ressource pour les artistes et les gens studieux, gros- 
sièrement bâtie, boueuse, irrégulière et sale, en re- 
vanche très-peuplée, très-remuante, très-influente, 
Cologne, lorsque Albert le Grand y mit les pieds , ne 
présentait donc d'autre intérêt qu'un intérêt commer- 
cial et politique. Mais en le dirigeant sur ce point, 
les chefs de l'Ordre, on le devine, n'avaient point 
agi à la légère; ils prétendaient justement mettre à 
profit la situation exceptionnelle d'une place qui com- 
mandait alors le nord de l'Europe. Du haut de ses 
remparts, baignés par un immense cours d'eau na- 
vigable, posté en vedette dans cette vieille colonie 
des Romains , un centurion de la milice dominicaine 
ne voyait-il point s'étendre à ses pieds la Frise, la 
Thuringe, la Saxe? Sa tente une fois plantée en ce lieu 
d'observation, ne pouvait-il former ensuite le hardi 
dessein de soumettre à ses aigles la Prusse idolâtre 
ou de la prendre à revers par la Pologne? Excellente 
tête de ligne^ s'il est toutefois permis de se servir 
d'une expression stratégique pour désigner le centre 
d'un vaste réseau d'opérations spirituelles, Cologne 
fut, selon toute apparence, dévolue à Albert avec la 
consigne d'employer ses talents au service de la 
cause du saint-siége, extrêmement compromise en 
Allemagne. On remarquera que notre héros, peu- 



L EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 257 

dant les dix ou douze années qu'il va présentement 
vivre in partibus infidelium, tout en tenant conseil à 
Cologne, y revenant à ses heures, et y ayant établi, à 
proprement parler, son quartier général, se permet- 
tant même d'y professer par instants, — c'est là que 
vint, en effet, chercher ses leçons saint Thomas, — 
notre héros n'y réside point cependant d'une façon 
régulière et fixe ; il ne se consacre que dans les rares 
intervalles de répit que lui laisse sa vie militante 
à l'explication des Sentences^ à des cours suivis de 
philosophie et de théologie. Qu'est-ce à dire, Maître 
subtil? La robe de bure dont vous vous êtes revêtu 
vous aurait-elle donc imposé ou facilité vingt trans- 
formations successives ? Où , comment vous sur- 
prendre et vous saisir? Vers quelles régions formi- 
dables nous conduisez -vous? N'êtes- vous point un 
peu le Prêtée du moyen âge? Tour à tour Bihlier et 
Sententieux, étudiant hier, aujourd'hui moine, de- 
main orateur et légat, chargé de combattre la puis- 
sance impériale et de soutenir la papauté au sein 
même des provinces ébranlées, chemin faisant, natu- 
raliste et philosophe, restituant plus tard les con- 
naissances de l'antiquité à l'Europe, y ajoutant vos 
découvertes, si grand, enfin, qu'il a bien fallu qu'on 
vous soupçonnât de magie et que la persécution vous 
abreuvât de fiel sur le Golgotha de la science, ne 

I. 17 



258 ALBERT LE GRAND. 

personnifiez -VOUS point, à travers vos mobilités se- 
reines, l'esprit d'initiative constamment aux prises 
avec la matière, et la douleur et le génie se mêlant 
à tout pour imprimer leur impulsion à tout? 

Le fait est qu'en ce moment le docteur universel 
accomplit évidemment une mission; Albert agit, il est 
vrai, mais il s'incline; le sçavant se retire à l'ombre 
et ne se révèle qu'à la dérobée. On dirait qu'il se 
résigne à ne paraître et à n'être en réalité que l'agent 
passif d'une autorité envahissante que pour conqué- 
rir pour l'avenir, et dans les hautes sphères de la 
liberté d'examen , le droit de ne plus se soumettre 
qu'à sa raison. Le sort en est jeté! Albert n'occupera 
définitivement et réellement la chaire, dans la mé- 
tropole des bords du Rhin, que lors de son retour 
de son voyage en France, après ses succès à Paris, 
et quand il reviendra provincial de l'Ordre en Alle- 
magne. Sic voluere fata. Jusque-là, il ne s'appar- 
tient guère : on Vemploie; son activité vagabonde le 
porte çà et là. Que dis-je? l'imagination se fatigue à 
le suivre à Hildesheim, à Strasbourg, à Fribourg-en- 
Brisgau, à Ratisbonne, des rives du Rhin aux bords 
du Danube, à l'est et à l'ouest, un peu partout ^ 



1. V. D»" Sighart, Alberlus Magnus , Sein Leben und seine 
Wissenscliaft. 



L'EMPIRE KT LA PAPAUTÉ. 259 

Encore une fois, l'errant divulgateur d'Aristote ac- 
complit évidemment une mission. Mais quels furent le 
caractère et le but de cette pérégrination obligatoire 
en Germanie? Quels hommes puissants mirent à Al- 
bert le bâton de pèlerin à la main, et glissèrent sous 
son habit des instructions secrètes? Hélas! qui ne l'a 
soupçonné tout de suite et prévu? Pour le coup, il 
conviendrait peut-être de suivre l'exemple du doux Pé- 
trarque, et de se plonger comme lui dans les thermes 
d'Aix-la-Chapelle pour assouplir ses membres et se 
préparer prudemment au combat. — Ave, Cœsar ! 
Morituri te salutantî — Salut, Rome, la ville aux 
sept coHines, la ville sainte, la ville où trône la puis- 
sance de lier et de délier dans le ciel et sur la terre, 
salut ! — A ve, Cœsar ! — Entraîné presque de force 
aux abords de l'arène où ces cris retentissent, j'hésite, 
je recule, je détourne la tête, et toutefois j'écoute. 
Vous souvient -il de ce passage des Confessions de 
saint Augustin, dans lequel, parlant de son ami Ali- 
pius, il raconte ingénument ces troubles, ces haut- 
le-cœur, ces frissons, cette insurmontable envie de 
voir couler le sang qu'éprouva le jeune homme, un 
jour de fête qu'on le poussa au cirque? Eh bien, j'en 
appelle au fils de Monique : un chrétien, au Golisée, 
n'a peut-être point connu toutes les angoisses, et à 
nous autres, chrétiens de ce temps-ci , une nouvelle 



26a ALBERT LE GRAND. 

et plus pénible émotion était réservée : à nous ce sup- 
plice d'assister immobiles à des jeux criminels dans 
les champs de l'histoire, au pied de la croix, au nom 
de la croix. N'importe, en avant! Nous tombons au 
milieu d'un des conflits les plus brûlants qui fussent 
jamais, si vif, que les torches n'en sont point encore 
tout à fait éteintes, la lutte entre l'absolutisme impé- 
rial représenté par Frédéric 11 et l'absolutisme théo- 
cratique incarné dans Grégoire IX. 

Les considérations politiques n'ont jamais été le 
mobile supérieur et constant des évolutions des deux 
compagnies de Saint-François et de Saint-Domini- 
que. On leur rendra même cette justice, ainsi qu'à 
la masse des associations religieuses, qu'elles n'ont 
guère connu, dans leurs commencements du moins, 
d'autre ambition que celle d'inspirer, de satisfaire ou 
de favoriser les goûts d'humilité et de simplicité de 
vie , de pieux détachement des affaires terrestres , 
l'amour des fortes études , les idées vagues de fra- 
ternité universelle, de soumission aux lois divines et 
humaines. Mais le plan d'une œuvre peut être excel- 
lent et composé de main de maître : inutile de rap- 
peler que l'exécution représente une autre création 
de chaque instant, laquelle suppose l'intervention 
directe et passionnée de l'auteur, et, bien mieux, 
exige de sa part certaines facultés plastiques assez 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 261 

indépendantes de la puissance originelle de conce- 
voir et d'ordonner. Une des causes, selon nous , les 
plus riches en enseignements des déchéances in- 
tellectuelles et des afTaissements nnoraux inévitables 
auxquels ont été, sont et seront tôt ou tard exposées 
les compagnies créées par l'initiative individuelle et 
mises par leurs fondateurs à l'abri, c'est-à-dire à la 
merci de l'État, — or, pour toute congrégation chré- 
tienne qui n'est point une secte et comme telle en- 
tachée d'hérésie , par conséquent séparée du tronc 
officiel, la protection de la cour romaine, n'est-ce 
point la tutelle de l'État? — une de ces causes doit 
être cherchée, pensons -nous, dans l'acte d'aban- 
don des originalités de leur esprit qu'ont quelquefois 
sous-entendu, quelquefois sollicité, presque toujours 
humblement et solennellement formulé au pied du 
saint-siége les chefs et instituteurs d'Ordres au début 
essentiellement et purement spirituels. En se livrant 
ainsi corps et âme à un pouvoir à la fois spirituel et 
temporel, du côté de l'âme et de la perfection, que 
pense-t-on, en effet, qu'ils doivent y gagner? Assuré- 
ment fort peu de bons conseils, d'assez fades leçons 
et d'assez tristes exemples. La tiare n'en remontre 
point à la couronne d'épines, et la pourpre n'a rien à 
enseigner à la bure. Un saint Dominique , un saint 
François , en fait de désintéressement et de vertu , 



26'? ALBERT LE GUAND. 

s'ils veulent progresser, n'ont qu'à se recueillir, sans 
présenter un placet et sans tomber à genoux devant 
un trône. Au point de vue de la conduite à tenir, des 
résultats à atteindre et de l'influence à exercer au 
milieu des gouvernements ou des événements aux- 
quels le monde matériel est soumis, monde subal- 
terne, éternel objet de convoitise et sujet de discus- 
sions et de disputes, vers quels funestes et humiliants 
compromis, à quels tristes et grossiers desseins ne 
vont point être aussitôt employées, en opposition di- 
recte avec leurs caractères et les tendances élevées 
de leurs statuts, des armées religieuses veuves de 
leurs capitaines, avec leurs enseignes entre les mains 
d'un Pontife - Roi ! En dehors de toute appréciation 
générale , et sans prendre garde aux ruineuses con- 
séquences qu'amène nécessairement un pareil état 
de choses dans la pratique, si nous nous désinté- 
ressons de la politique et ne nous occupons plus que 
de philosopher, n'est-ce point l'un des faits les plus 
étranges et les plus lamentables qui se puissent pro- 
duire dans les régions de l'esprit que celui-ci : le libre 
arbitre détruit dans l'un de ses asiles sacrés, le cloître, 
refuge désormais illusoire? Voilà que l'homme qui a 
prétendu s'affranchir en se cherchant un abri loin des 
tentations vulgaires se trouve tout d'un coup réduit 
à la condition d'instrument, sur un signe d'un autre 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 263 

nomme; voilà les talents les plus nobles convertis, 
quelquefois à leur insu, en forces aveugles, ici pour 
le bien , là pour le mal , en tout cas sans que la 
cause immédiate soit admise à juger de l'opportu- 
nité, ni même de la moralité de ses effets. Appelé 
par le saint-siége à soutenir son crédit menacé dans 
les diocèses d'Allemagne particulièrement dévoués à 
la personne de l'empereur Frédéric II ou favorables 
aux prétentions de ce prince rebelle, l'Ordre de Saint- 
Dominique n'avait point à hésiter : l'Ordre obéit. Il 
est de notre franchise de constater, à partir de cette 
première infraction à la Règle, non point celle-là que 
le fils des Guzman a écrite , mais celle-là qu'il avait 
rêvée, quelques symptômes de décadence parmi les 
membres de sa maison. Un tel faux pas peut avoir 
de graves suites. Ne pressent -on point dès lors que 
l'Ordre va s'écarter de la ligne droite et, d'infidélités 
en infidélités, tomber en désaccord final avec les sé- 
vérités du plan primitif? 

Par sa naissance, sa gloire déjà redoutable, son 
sang-froid extraordinaire, son calme, son tact, ce je 
ne sais quoi de puissant à la fois et de contenu qui 
donnait à sa personne la séduction de la majesté et 
une sorte de grâce énergique, le merveilleux en- 
lin dont l'entourait son savoir réputé universel , nul 
personnage ne semblait plus indiqué qu'Albert pour 



204 ALBliRT LE GRAND. 

faire prévaloir dans le courant voulu des idées qui, 
pour se faire accepter, n'ont jamais négligé la mise 
en scène ni l'apparat. Jourdain de Saxe, dans ces ex- 
trémités, songea naturellement à Albert, et lui, sans 
s'étonner, sans murmurer, sans se livrer à ces re- 
présentations vaines auxquelles se laissent si souvent 
aller les hommes qui, n'ayant jamais rien prévu, se 
trouvent toujours surpris par ce qui ne devrait point 
en effet arriver, mais qui cependant se produit avec 
une sorte de régularité , lui se mit aussitôt en 
devoir de se prêter aux exigences souveraines qu'il 
n'avait d'ailleurs point à juger. — La secousse im- 
primée d'abord aux âmes par l'éloquence du fils de 
Dominique, avait-on calculé en haut lieu, devra ame- 
ner graduellement la soumission des intelligences et 
l'apaisement des partis. — On espérait bien, tout en 
ravivant la foi dans les diocèses d'Allemagne, opérer 
une réaction salutaire dans le sens exclusivement 
romain. — Les francs succès d'Albert le Grand ne 
pourront-ils point balancer tôt ou tard les impudentes 
menées impériahstes, victorieuses sans doute, mais, 
heureusement pour la cause du saint-siége, entachées 
d'irréligion? — Peu de gens sont en réalité assez forts 
et lucides, lorsqu'ils sont une fois tombés à genoux 
aux pieds d'un ministre des autels, en vue du para- 
dis, pour se relever au nom d'un prince ou d'une 



L'EMPIRE Er LA PAPAUTE. 265 

idée, en pleine possession d'eux-mêmes et des dis- 
tinctions nécessaires. — L'habit blanc de Saint-Do- 
minique, encore nouveau pour les Teutons, hardi- 
ment, noblement porté, en imposera certainement 
aux masses. Les foules, en effet, se montrent d'ordi- 
naire peu exigeantes, et rien ne leur plaît autant que 
de se laisser retomber entre les bras de la routine, 
sous les plis d'une oriflamme d'aspect imprévu. Tout 
ce qui est nouveau leur semble neuf : elles ne savent 
guère reconnaître les pensers caduques présentés sous 
un style rajeuni. — Les chevaliers et les seigneurs ne 
seront -ils point aisément séduits par l'un des leurs 
attaché à la bonne cause? — Les raisonneurs, les raf- 
finés et les indociles ne pourront -ils point se sentir 
moins humiliés d'être réduits au silence par un logi- 
cien d'une trempe à part, renommé pour n'avoir ja- 
mais rencontré son pareil dans les écoles de Lombar- 
die? — Les pauvres hères et les misérables, éblouis 
par les mirages d'un christianisme essentiellement 
populaire, après cette vision, auront-ils bien encore 
assez d'yeux pour admirer les livrées de l'empereur 
portées par quelques gentilshommes de fière mine, 
mais de mince dévotion? — N'approfondissons point 
pour le moment la question de savoir si maître Albert 
a jamais eu, oui ou non, cfuelques familières accoin- 
tances avec le Malin : pourvu qu'il serve Rome, tout 



266 ALBERT LE GRAND. 

est sauvé, et, le diable s'en mêlerait-il, Tauxiliaire, 
après tout, n'est point tant à dédaigner. — Viendra le 
jour, sans doute, où la Germanie entière, remuée, 
attendrie, convaincue, pensant naïvement gagner le 
ciel, tournera le dos à la bête de l'Apocalypse; viendra 
le jour où, prenant ces paroles du père des fidèles à 
la lettre : les sujets sont déliés du serment de fidélité 
envers un prince qui a forfait envers l'Eglise^ l'Al- 
lemagne confondra la voie du salut avec celle de la 
rébellion ^ — C'est ainsi que la propagation des plus 
purs préceptes de l'Évangile n'a servi que trop sou- 
vent de prétexte et d'introduction aux prétentions à la 
monarchie universelle, tantôt adroitement déguisées, 
tantôt hautement avouées par la cour de Rome. Que 
de fois, entre les feuillets des livres saints ouverts 
pour l'édification des peuples, que de fois, sautent 
aux yeux tels renvois à la marge qui ne traitent que 
d'intérêts terrestres ! 

On s'étonnera peut-être qu'au nombre de ses plus 
redoutables ennemis, l'empereur d'Allemagne Frédé- 

\. « Du fond de la mer vient de surgir une bête avec les pieds 
d'un ours, la gueule d'un lion en furie, et, quant aux autres mem- 
bres, pareille au léopard, etc., etc. Cette bète, c'est l'empereur 
Frédéric II.» Réponse de Grégoire à la justification de Frédéric, 
le 21 mai 1239. — «Nous délions les sujets de Frédéric II de 
LBUu SERMENT DE FIDÉLITÉ. » Parolcs de Grégoire IX lors de la 
deuxième excommunication de Frédéric 11. 



L'EMPIIIE ET LA PAPAUTE. ^67 

rie Jl, dès qu'il se déelara eoiitre le pape, ait ren- 
contré sur son chemin les deux Ordres si parfaite- 
ment inolTensifs, si peu belliqueux de leur nature, de 
Saint -Dominique et de Saint- François. Pierre des 
Vignes, chancelier de l'Empire, ne se faisait à cet 
égard, paraît-il, nulle illusion, et il signalait d'avance 
les résultats probables de leur campagne : Pierre des 
Vignes se hâta de prévenir son maître. « Les frèues 

PRÊCHEURS ET LES FRÈRES MINEURS SE SONT ÉLEVÉS 

CONTRE NOUS DANS LA HAINE, mande textuellement 
Pierre des Vignes dans un de ses rapports à l'empe- 
reur; ils ont réprouvé publiquement notre vie et notre 
conversation; ils ont brisé nos droits et nous ont 
RÉDUITS AU NÉANT... Et voîlà que, pour énerver encore 
notre puissance et nous priver du dévouement des peu- 
ples^ ils ont créé deux nouvelles confréries qui embras- 
sent universellement les hommes et les femmes. Tous 

Y ACCOURENT ET A PEINE SE TROUVE-T-IL UNE PER- 
SONNE DONT LE NOM n'y SOIT INSCRIT \ » 

Il serait fastidieux d'énumérer ici , un à un , les 
graves et nombreux griefs qu'alléguait le pape Gré- 

4. Passage déjà cité. V. Albert le Grand, liv. U, p. 82. 

« Now was seen the wisdom of the great Innocent in raising 
two sucli armies for the future défense of the Church as those 
furnisiied to him by St. Dominic and St. Francis. » — History of 
Frederick the Second, by Kington, t. Il, p. i25. 



268 ALBERT LE GRAND. 

goire IX contre l'empereur des Romains Frédéric II, 
de reproduire in extenso les raisons plus ou moins 
valables qu'alléguait, en revanche, le plus intelligent 
et le plus retors des héritiers indirects de Constan- 
tin, pour refuser obéissance au successeur de saint 
Pierre. Albert, cependant, se trouvant engagé dans 
le débat, il semble opportun et même nécessaire de 
se transporter sur le terrain qui vit se produire ce 
furieux conflit entre les deux puissances, choc inévi- 
table, épouvantable mêlée dont nous ressentons en- 
core vaguement le contre-coup et traînons les tristes 
éclats. L'empereur réduira-t-il le pape a n'être 

QUE SON chapelain? — LE PAPE VA-T-IL CONTRAINDRE 
l'empereur a le SERVIR COMME HUMBLE VASSAL? Telle 

est la grosse question qui s'agite depuis la Sicile et 
les Galabres jusqu'à Prague et Cologne, tandis que le 
fils de Dominique, poursuivant froidement sa mission^ 
tantôt se tient sur la réserve, tantôt élève la voix dans 
les villes allemandes. Laissons comparaître et plai- 
der, selon leur bon plaisir, les deux parties. 

« De l'autorité du Père et du Fils et du Saint-Esprit, 
des apôtres saint Pierre et saint Paul, et de la nôtre, nous 
excommunions et anathématisons Frédéric, soi-disant em- 
pereur, dictus imperator S pour avoir excité des séditions 

I. Dictus imperator. Consult. Magnum bullarium romanum, 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 269 

à Rome contre l'Église romaine, à seule fin de nous en 
chasser, nous et nos frères, contrairement aux prérogatives 
d'honneur et de dignité qui appartiennent au saint-siége, 
contrairement à la dignité ecclésiastique et au serment 
qu'il a prêté à l'Église. 

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il 
a empêché, usant de l'influence de quelques-uns des siens, 
l'évêque de Palestrine, légat du saint-siége, de procéder 
dans sa légation contre les Albigeois. 

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il 
ne permet pas de remplir les sièges vacants de quelques 
églises cathédrales vacantes dans le royaume de Sicile, ce 
qui met en danger la liberté de l'Église et même la foi, 
attendu qu'il n'y a plus là personne qui annonce la parole 
de Dieu et qui gouverne les âmes. Les évêchés vacants sont 
au nombre de vingt, avec deux monastères. 

« Nous l'excommunions et l'anathématisons parce que 
dans le même royaume les clercs sont pris, emprisonnés, 
proscrits et mis à mort. On y profane et on y détruit les 
églises consacrées à Dieu. Frédéric ne permet point de 
rétablir l'église de Sore. 

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il 
retient le neveu du roi de Tunis qui venait à l'Église de 
Rome pour recevoir le baptême ; parce qu'il a arrêté et re- 
tient en prison Pierre Sarrasin, citoyen romain, qui venait 
à Rome de la part du roi d'Angleterre. 

« Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il 

a Leone magno usque ad Clementem X : Gregorius nonus, t. I, 
p. 106. 



270 ALBERT LE GRAND. 

a envahi plusieurs territoires qui relèvent de l'P^glise, entre 
autres la Sar daigne. 

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il 
a également envahi et ravagé les terres de quelques nobles 
du royaume de Sicile, que l'Église tenait en sa main. 

« Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il a 
dépouillé de leurs biens plusieurs éghses cathédrales et plu- 
sieurs monastères , principalement par d'injustes imposi- 
tions. 

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce que, 
dans le même royaume, les Templiers et les Hospitaliers, 
dépouillés de leurs biens, n'ont pas été rétablis entièrement 
dans la propriété de ces biens, suivant la teneur de la paix 
conclue. 

« Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il 
a contraint les prélats, les abbés de Cîteaux et d'autres 
Ordres encore, de donner certaines sommes chaque mois 
pour la construction de nouvelles forteresses. 

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce que, 
contrairement à la teneur du traité de paix, ceux qui ont 
tenu pour le parti de l'Église ont été dépouillés de leurs 
biens et contraints d'aller en exil, leurs femmes et leurs 
enfants demeurant en captivité. 

(( Enfin nous l'excommunions et l'anathématisons parce 
qu'il ne vient point au secours des chrétiens de terre sainte 
et s'oppose au rétablissement de l'empire de Romanie. Et nous 
déclarons absous de leur serment tous ceux qui lui oui juré 
fidélité, leur défendant expressément de se conformer à 
leur serment tant que sera maintenue la présente excommu- 
nication. 



L'EMPIRE ET LA PAP \U TÉ. 271 

(( Quant aux vexations exercées par Frédéric sur les 
nobles, les pauvres, les veuves et les orphelins, nous préten- 
dons aussi l'admonester et procéder selon la justice; mais 
quant aux articles qui précèdent, articles au sujet desquels 
il a été averti souvent et soigneusement, et nonobstant n'a 
point obéi, c'est à cause de ceux-là que nous l'excommu- 
nions et l'anathématisons. 

«Attendu, du reste, que Frédéric est notablement dif- 
famé, presque par tout le monde, tant à cause de ses pa- 
roles que de ses actions et en particulier parce qu'il n'a 
point de bons sentiments au sujet de la foi catholique , 
nous procéderons à ce sujet, Dieu aidant, selon que l'ordre 
du droit le requiert ^ » 



4. Consult. Math. Paris, an 1239. — Raynald, an. 4239, n» 4 6. 

— Kinglon , History of Frederick II, etnperor of ihe Rotnans. 

— Raumer, Geschichle der IIofienstaufeîi„ t. III, p. 636-637. — 
Natalis, Selecta hislorîœ ecclesiasticœ, secw\\im xiii, pars prima, 
p. 52. — Rohrbacher, Hist. de V Église catholique, t. XVIII, 
p. 267-269. — Pour le précis des accusations portées contre Fré- 
déric par Grégoire IX, nous nous sommes décidé, pour plusieurs 
raisons, à recourir à la traduction barbare de l'abbé Rohrbacher, 
grand admirateur et partisan du pape, et à ne point présenter la 
nôtre. Singulièrement inélégante et incorrecte, mais ecclésiasti- 
que, la version de Rohrbacher a du moins ce grand mérite de ne 
pouvoir inspirer que confiance à certaine partie du public. Rien de 
plus aisé, du reste, que de recourir au texte latin d'une des bulles 
qu'adressa Grégoire IX aux évoques et prélats d'Allemagne char- 
gés d'annoncer aux peuples que Frédéric est mis au ban de la 
chrétienté, et que ses sujets sont déliés du serment de fidélité. 

« Gregorius episcopus, servus servorum Dei, dilectis filiis Al- 



272 ALBERT LE GRAND. 

Ce fut le 24 mars de l'année 1239 que le pape 
Grégoire , après avoir conclu une sorte d'alliance 

berto,archicliacono Palaviensi, et Philippe de Assisio,Nuntio nostro 
in Alemania commoranti , salulem et apostolicam benedictionem. 

« Quia Fredericus, dictus imperator, de multis et gravibus 
excessibus suis a nobis diligenter et fréquenter admonitus, non 
solum satisfacere noncuravit, sed corde nequiter indurato, jugiter 
etiam détériora committit, nos de fratrum nostrorum consiiio, in 
eum et in omnes illos qui in hujusmodi excessibus vel alias contra 
romanam Ecclesiam sibi praesliteruntauxilium, consilium vel favo- 
rem, excommunicationis et anathematis sententiam duximus pro- 
mulgandam. 

« 1° Omnes qui ei fidelitalis juramento tenentur, decernendo ab 
observatione juramenti hujusmodi absolutos, et firmiter prohihendo 
ne sibi fidelitatem observent, juxta canonicas sanctiones. 

« 2° Ad hsec civitates, castra, villas et alla loca ad quae ipse 
pervenerit, quamdiu ibi fuerit, ecclesiastico supposuimus inter- 
dicto, ita quod publiée, vel secreto, nullum ibi officium divinum 
celebretur... 

« 3° Universis patriarchis, archiepiscopis et episcopisper Ale- 
maniam constitutis, nostris damus litteris in prœceptis, ut prae- 
dictam excommunicationis et anathematis sententiam, pulsatis 
campanis, accensis candelis, necnon alia quae continentur in 
ipsis, in singulis civitatibus, castris ac villis et locis suarum diœ- 
cesium absque dilatione aliqua publicari solemniter ac etiam nun- 
tiari singuli faciant eorumdem. 

« 4° Et nihilominus omnes, tam clericos quam laicos, qui ei 
adversus fidem catholicam et libertatem ecclesiasticam ac spon- 
sam Christi sacrosanctam Ecclesiam machinanti, cum armis, vel 
sine armis, auxilium praestiterunt vel favorem, excommunicationis 
vinculo innodari. 

« 5° Quocirca discretioni vestrae per apostolica scripta manda- 



L'EMPIRE ET LA l'APAUTÉ. '273 

ofTeiisive et défensive avec Gênes, Venise et la Loni- 
bardie, prononça cette excommunication solennelle 
contre Frédéric ; mais la foudre pontificale tom- 
bait sur une tête de bronze qui par deux fois déjà 
avait essuyé , sans fléchir, sans seulement s'incliner, 
l'anatlième. Dès l'année de grâce 4227, peu de 
temps avant la mission d'Albert le Grand en Alle- 
magne, attendu que l'insouciant et narquois empe- 
reur prenait, paraît -il, assez légèrement son parti 
du complet insuccès d'une croisade qu'il n'avait d'ail- 
leurs entreprise qu'à contre-cœur, passait, coulait, 
sans faire en aucune façon pénitence, le mois de 
septembre tout entier dans sa délicieuse villa de 
Pouzzoles, près de Naples; le jour, forçait le cerf et 
le sanglier sous les ombrages de la forêt de Licola; 
puis, le soir, dans sa molle Pouzzoles, s'endormait 
au son des violes et des luths, dès l'année 1227, 
Grégoire IX avait fulminé contre le traître^, et l'avait 

mus, qualenus si dicti archiepiscopi praeceptum nostrum neglexe- 
rint adimplere, vos eos ad id, per excommunicationis sententiam, 
appellatione remota, cogatis, constitutione de duabus dictis in 
generali Concilio édita non obstante- Quod siambo his exequendis 
potueritis interesse, alter vestrum ea nihilominus exequatur. 

« Datum Laterani, nono kalendas decembris, pontificalus nostri 
anno tertiodecimo. » 

V. Magnum bullarium romanum, Gregoriusnonus, 1. 1, p. 1 06 
Lugduni, Laurentius Arnaud, MDCLXXUI. 

]. 18 



274 ALBERT LE GRAXD. 

mis au ban de la chrétienté . L'intervention , les 
remontrances des archevêques de Reggio et de Bari, 
prélats d'humeur conciliante que Frédéric avait en- 
voyés à Rome pour apaiser les ressentiments du sou- 
verain pontife, expliquer sa conduite et prévenir, 
autant que possible, la guerre ouverte , cette inter- 
vention et ces remontrances avaient complètement 
échoué devant un mauvais vouloir opiniâtre et des 
résolutions arrêtées. Le mécréant fut donc anathé- 
matisé à la hâte , le 29 septembre 1227 : Frédéric 
passa la main sur son visage et ne se sentit point 
touchée L'année suivante, V indocile avait été ex- 
communié derechef, cette fois encore parce qu'il tar- 
dait à mettre à la voile et à retourner en Palestine, 
mais avec des considérants qui ne le déclaraient plus 
seulement traître et rebelle, mais déchu et dépouillé 
de sa couronne. Dans sa circulaire aux évêques, datée 
du jour de l'Ascension, 1228 : « Nols ordon.noxs, 
avait signifié Grégoire IX, qu'on s'abstienne de célc- 

\. a Frederick sent two judges at Rome to explain ail, and 
went lo recruit himself at ihe baths of Po/.zuoli, near Naples, 
where he could Imnt in Ihe forests around Licola... Ile despalched 
a furlhcr embassy to Gregory... The Pope wouid not beliove a 
M'Ord the said; but calling togellier as many Bischops be could, he 
publicly excommunicated the recréant crusader on the 29 th. of 
september 4 227. » Y. Kington. lli^l. of Frederick llie Second. 
London, 1862. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 275 

brcr le service divin partout où s'arrêtera Frédéric ; 
nous le traiterons désormais comme hérétique ; nous 
délions ses sujets de leur serment de lidélité et le 
dépouillons de son royaume, qui est inotue fiée, et 

rOLR LEQUEL IL NOUS DOIT FÉAL HOMMAGE \ » 

On peut juger, ce semble, pour peu qu'on tienne 
compte du retentissement et de la portée de tant de 
coups terribles, et d'après le ton de plus en plus 
véhément du langage ofticiel de la cour de Rome, 
à quel degré d'irritation , d'emportement en était 
arrivé le vieillard, sorte de despote irrascible et 
sanguin, qui veillait alors aux destinées de l'Eglise. 
Ses fureurs et ses menaces tombaient fort malen- 
contreusement pour sa dignité sur un prince or- 
gueilleux et lettré, plein de ressources et de talents, 
sans moralité aucune, mais inaccessible à la crainte^ 
profond jusque dans ses railleries et ses Tischreden, 
insidieux , insinuant à en remontrer à ses amis les 
Grecs, capable de rivaliser en fait de générosité et de 
faste avec Saladin, poussant, en un mot, à leur apo- 
gée toutes les hardiesses, toutes les grandeurs et tous 
les vices, apanage de la race des Hohenstaufen. Il 
faut voir de quel air le prend avec le pape, — et n'ou- 

\. V. Kington, Hist. of Frederick II, t. II. — Raumer, Ges- 
chichte cler Ilolienstaufenj t. IIL— Rolirbacher, Uist.dc V Église 
ccUholiqiie : Grégoire IX el Frédéric IL 



276 ALBERT LE GRAND. 

blions point à quelle époque nous sommes, en plein 
moyen âge, — l'élégant successeur de Barberousse, le 
tyran qui vient se heurter au milieu de son triomphe 
contre le front d'un autre tyran. Frédéric Hohenstau- 
fen daigne bien quelquefois se laver des crimes que 
lui impute Grégoire; il condescend à plaider les cir- 
constances atténuantes; il se donne même quelquefois 
le malin plaisir de protester devant ses peuples de sa 
parfaite innocence et de son inaltérable pureté d'in- 
tentions; mais, le plus souvent, se posant vis-à-vis 
de l'Europe comme l'oint du Seigneur et le fils des 
Césars , tantôt il traite la papauté comme une ma- 
râtre, tantôt comme une insolente affranchie : il ne 
se lasse point de lui reprocher la fameuse dona- 
tion de Constantin ^ Plaira-t-il de considérer d'un 
peu près un si téméraire et si singulier personnage? 

1. Ce qui faisait au fond la force de Frédéric, car le conflit 
dont on retrace ici quelques-unes des péripéties brûlantes ne fut 
nullement un combat singulier d'homme à homme, mais bien une 
dispute d'idées traversée par des événements, c'est qu'une foule 
de gens, et des plus honnêtes, se rangeaient de son parti. Nombre 
de fervents chrétiens, au moyen âge, s'indignaient déjà de voir le 
successeur des apôtres porter couronne. Qui ne sait par cœur ces 
vers de Dante : 

Ahi Constantin , di quanto mal fu madré 
Non la tua conversion , ma quella dote 
Chè da te prose il primo ricco Padre ! 

Dantf, Inferno , xix. 



L'KMPIRK KT LA PAPAUTK. 277 

Quand âo mauvaises nouvelles lui parvenaient du coté 
de Rome, dans un de ses palais du golfe de Naples, 
entre le mont Vésuve, les bois d'orangers et la mer; 
quand un de ses pages lui remettait à genoux quel- 
que bulle furibonde, le Giaour de Germanie dépliait 
nonchalamment la sainte missive : il en examinait les 
expressions et le style, car il se connaissait en latinité 
et il supportait à la rigueur qu'on le damnât, pourvu 
qu'on lui épargnât les solécismes; puis, se tournant 
vers une de ces filles mauresques qu'il avait rame- 
nées d'Orient , esclaves couleur olive dont les ris 
l'égayaient et dont les pas voluptueux le distrayaient 
de ses ennuis, il lui faisait signe, comme si de rien 
n'était, de continuer la danse ou de traîner en modu- 
lations sonores, tout en se balançant sur les hanches, 
un air plaintif des bords du Nil \ Parfois, s'as- 
sombrissant tout à coup et parcourant des yeux 
l'immense baie de Naples, aux flots d'azur : Grego- 
riuSy Gregorius, g régis disgregator potius , murmu- 
rait-il à voix basse, en plissant la bouche avec amer- 

1. « When the meal is over, ihe company are amused by tlie 
feats ofsome of tlie Almelis, brought from th3 East. Two young 
Arab giris of rare beauty place tbemselves each upon Uvo l)alls in 
the middle of the flat pavement. On thèse they move backwards 
and forwards, singing and beating time with cymbals and casta- 
nets , while throwing Ihemselves into intricate postures.» — 
V\Kington, Ilùl. of Frederick II, t. I, p. 471, passim. 



278 ALBERT LE GRAND. 

tume \ Dans un de ses moments de loisir, de veine 
ou d'orageuse humeur, il appelait encore près de lui le 
chancelier de l'Empire, Pierre des Vignes, et Pierre 
des Vignes écrivait alors sous sa dictée. On ne re- 
lira peut-être point , aujourd'hui même , à distance , 
sans y trouver quelque intérêt, — car au milieu de 
maintes énormités qu'elles contiennent ne laissent 
point de briller, pour ainsi dire, quelques fugitifs 
éclairs de bon sens, — la teneur de ces dépêches 
ironiques, osées, familières, aussitôt rédigées que 
conçues, aussitôt expédiées que rédigées, et qui stu- 
péfiaient, alarmaient, ébranlaient tour à tour les élec- 
teurs d'Allemagne, les républiques d'Italie, les rois 
de France et d'Angleterre , les grands maîtres de 
Saint-Jean de Jérusalem et du Temple. Nous nous 
bornerons à relater ici, sans nous arrêter plus long- 
temps aux difjlcullés préliminaires, la réponse de 
Frédéric II, empereur des Romains, à la troisième 
excommunication de Grégoire, serviteur des servi- 
(eiirs de Dieu, A travers la prose imagée, sarcastique, 
gouailleuse, subtile, éloquente de ce très-curieux et 
considérable document, se trahissent çà et là, pêle- 

'I. Le jeu de mots latin est inti^adiiisible en français. '(Gré- 
goire! Grégoire! on ne devrait pas te nommer ainsi, car tu clé- 
sagrèges le troupeau , » ne pjTsente point à l'oreille le cliquetis 
voulu. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTE. 279 

môle, nous a-t-il paru du moins, la rage contenue et 
le courroux classique d'un Julien l'Apostat, en même 
temps qu'éclatent avec pompe et malice, par bou- 
tades, les théories indécises, fougueuses, heurtées 
d'un réformateur qui s'essaye. Frédéric flotte évidem- 
ment entre Julien et Luther. Ce qu'il regrette, sans 
aucun doute, l'arrogant monarque^ c'est le vieil abso- 
lutisme païen, tel que l'ont connu l'Europe et l'Asie 
sous les Titus et les Auguste : cet ordre de choses 
n'existe plus, n'existera plus, et le geste du potentat 
catholique qui salue, deux cents ans après l'an 1000, 
la fruste image de Jupiter Gapitolin, doit être consi- 
déré comme indécent et impie. Ce qu'il réclame, au 
contraire, V indocile, le novateur, le révolté, en termes 
plus ou moins voilés, plus ou moins accentués, c'est 
la déchéance et la condamnation immédiate de l'ab- 
solutisme antichrétien, préconisé, quasi établi par 
Rome nouvelle, et l'avenir, l'histoire, la raison inscri- 
ront sa protestation sur leurs tablettes. Encore quel- 
ques jours, en effet, et l'idée de Frédéric aura fait 
son chemin ; encore quelques semaines, pour emprun- 
ter leur langage aux prophètes, et l'A-ngleterre et 
l'Allemagne, une moitié de l'Europe, vont se dérober 
à la juridiction spirituelle et temporelle des papes \ 

^. Pierre des Vignes, chancelier de l'Kmpire. prononça de son 



280 ALBERT LE GRAND. 

(( Ouvrez les yeux, fils des hommes, et voyez ce 
qui se passe autour de vous; écoutez avec vos propres 
oreilles. Contemplez l'état d'angoisse, d'aigreur et de 
malaise du monde actuel, les peuples désunis, la jus- 
tice étouffée. De l'initiative et du fait des patriarches 
de Bahylone découle tout ce néant : ceux-là se don- 
nent le bon air de savoir gouverner les nations; ils 
ne font que changer le pouvoir en fiel et le droit en 
absinthe. Puissiez-vous examiner notre cause, vous 
princes, vous peuples, et reconnaître que nous sommes 
blanc comme neige! Songez que vous serez mesurés 
vous-mêmes avec la mesure qu'on nous applique à 
nous-même : le sage apporte sa cruche d'eau lorsque 
la maison du voisin brûle. 

(( Nous avons cru dans le temps que le pape ne 
pensait quaux choses d'en haut et quil vivait dans le 
ciel, Grégoire IX ne s'occupe, au contraire, que des 
choses de la terre, et il nous montre bien qu'il n'est 
qu'un homme. // est même descendu plus bas, car il 
foule aux pieds V humanité. Les Lombards, qui don- 
nent traîtreusement le nom de liberté à la révolte et 

côté une harangue solennelle pour défendre son maître. Il prit 
"pour épigraphe de son discours ces vers d'Ovide : 

Leviter, ex merito qiiidquid patiare ferendum ost ; 
Quae venit indigne pœna dolenda venit. 

Ne se croirait-on pas en pleine Renaissance? 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. '281 

qui traînent dans la poussière nos droits séculaires 
sur leur pays, les Lombards ont été chercher auprès 
de lui aide et protection; et tandis que, d'une part, 
il est venu nous requérir pour appuyer par nos armes 
ses prétentions mal fondées contre les citoyens de la 
ville de Rome, d'autre part, il n'a point tenu à lui qu'il 
n'arrêtât la marche de nos troupes, lesquelles s'avan- 
çaient pour soutenir notre incontestable souveraineté 
sur nos possessions d'Italie ^ La ville de Milan , le 

\. Il s'établira probablement dans l'esprit du lecteur certaine 
velléité de rapprochement entre la situation de Grégoire IX et 
celle de Pie VIL Le rapport existe, en effet, mais les rôles sont 
intervertis. S'il est vrai de reconnaître que Grégoire IX fut molesté 
par Frédéric comme Pie VII fut malmené par Napoléon, Pie VII 
apparaît en définitive comme une victime, et Grégoire IX comme 
un despote auquel un autre despote rend le mal pour le mal. Tout 
le monde a maintenant sous les yeux la correspondance de Na- 
poléon I**", ou plutôt l'intéressante et consciencieuse étude de 
M. d'Haussonville : chacun peut donc aisément comparer le lan- 
gage et le style de Napoléon à celui de Frédéric, dont il est offert 
ici un 5;?efcme/î. On nous saura peut-être gré cependant d'appuyer, 
en passant, sur les points de contact de deux génies si divers et 
séparés par un abîme, la Révolution. Qu'on relise entre autres la 
lettre de Napoléon, lors de la détention du pape Pie VII à Savone. 
Napoléon ne fait, en somme, que reprendre en sous-œuvre les ar- 
guments de Frédéric : « Le pape — ce n'est plus ici Frédéric qui 
prend la parole, c'est Napoléon — le pape demande communica- 
tion avec les fidèles; mais cette communication, comment Pa-t-il 
perdue? Il l'a perdue par la violation de tous ses devoirs... de 
paix et de charité! // a mmidit Vempereur et l'autorité civile 



282 ALBERT LE GP.A^D. 

centre reconnu des plus pernicieuses hérésies, la ville 
de Milan est plus chère à Grégoire IX que ne lui est 
chère la personne de l'empereur des Romains. Une 
ligue d'agitateurs acquiert toutes les sympathies du 
pape; il ne tient aucun compte de la dignité impériale, 
f/ui a cependant aidé l'Eglise à se fonder^ et qui depuis 
tantôt mille ans la protège et ta défend ^ Aussi ne 

dans une bulle d' excommimicalion dont l'original a été saisi à 
Rome. Est-ce pour maudire les souverains que Jésus-Ciirist a 

ÉTÉ MIS EN CROIX?... CEPENDANT LA CONDESCENDANCE DE l'eM- 
PEREUR A ÉTÉ AU POINT DE SE RORNER AU DÉDAIN d'uNE EXCOMMU- 
NICATION RIDICULE PAR SON IMPUISSANCE, QUOIQUE CRIMINELLE PAR 

SON INTENTION... Qiicl iisagG a-t-il fait de son ministère? Il a en- 
voyé des brefs pour soulever les chapitres, brefs aussi remarqua- 
bles par l'ignorance des canons et des principes que par leur ca- 
ractère de malveillance... H sait quun millier de prêtres, gens 
d'ailleurs simples et bons, sont fanatisés par l'idée d'obéis- 
sance qu'ils croient lui devoir, etc., etc.» — Y. V Église roinaine 
et le premier Empire, par M. d'Haussonville. Lettre à MM. les dé- 
putés dictée par S. M. l'empereur à M. Bigot de Préameneu, 9 fé- 
vrier 1812. (Cette lettre ne se trouve pas dans la Correspondance 
de Napoléon P'.) 

1 . On se permettra de rappeler, pour l'intelligence complète de 
ce passage, que l'empereur Frédéric II, parfaitement indifférent du 
reste aux questions de dogme et de discipline ecclésiastique, ne 
laissait point de poursuivre à outrance les héiétiques et les brûlait 
sans merci, uniquement dans le but de paraître l'ardent défenseur 
et l'énergique gardien de l'Église. Grégoire IX tenait à prouver 
de son côté aux fidèles qu'il vomissait les tièdes et s'entendait à 
servir Dieu. Cette touchante rivalité de zèle entre les deux chefs 
de la chrétienté entretenait le feu des bûchers. 



I 
à 



L'EMPIRE KT I. A PAPACTK. ^83 

CONCr.UONS-NOUS PAS PUÉCISKMKNT A I,A DÉPOSITION 

DU PAPE ACTUEL, Grégoirc IX, mais le déclarons- 
nous incapable de représen fer Jésus-Chris f., d'occuper 
la chaire de saint Pierre et de veiller aux intérêts de 
la foi et des âmes. 

« Peu soucieux, en eiïet, de conférer avec les car- 
dinaux ses frères sur les moyens de rétablir l'ordre 
dans l'Eglise, comment se comporte Grégoire IX? Il 
s'assoit à l'écart dans ses appartements, la balance 
(Fun marchand sur les genoux; et là, selon l'incli- 
naison des plateaux, liant, déliant à tort et à tra- * 
vers, écrivant, comptant, supputant, il demeure isolé 
sans demander conseil à personne. Mais à nous in- 
combe le devoir de ne point laisser la chrétienté 
paître dans les champs de l'erreur sous la conduite 
d'un pâtre pareil. Xous en appelons à un concile gé- 
néral. Nous exposerons devant le concile les griefs 
mentionnés plus haut, et d'autres plus cuisants en- 
core ; nous formulerons alors nos accusations contre 
le pape. Lorsque nous ouvrons le livre de notre con- 
science, nous avons beau chercher, nous ne par- 
venons point , en vérité , à découvrir quels sont les 
motifs qui ont pu irriter de la sorte cet homme vin- 
dicatif contre nous. Serait-ce qu'il nous en veut, par 
hasard, pour cetle raison que, considérant semblable 
union comme très-indigne, nous n'avons point voulu 



284 ALBERT LE GRAND. 

consentir au mariage de notre fils avec sa nièce? 
« Quant à vous, rois et princes du monde en- 
tier, ne nous plaignez pas seulement, déplorez sur- 
tout le sort malheureux de l'Eglise. Sa tête est débile; 
son guide ressemble au lion rugissant, fli homme 
sans foi, un prêtre souillé, un vain prophète, trône 
en son milieu. Et si nous vous écrivons en ces ter- 
mes, ne pensez point que la force nous manque pour 
faire respecter nos droits. Nous tenons simplement 

A CE qu'il soit reconnu A LA FACE DE L'lNIVERS QUE 
c'est METTRE EN TERIL l'iIONNEUR DE TOUS LES SOU- 
VERAINS QUE d'en offenser UN SEUL \ » 

Lors de la publication de son second manifeste, 
véritable appel au peuple, Frédéric ÏI livre encore 
plus clairement sa pensée; il s'abandonne à plaisir 
à sa verve impétueuse, et ne garde plus cetle fois au- 
cun ménagement. Le prince s'est d'abord adressé aux 
princes, parce que le pape, en effet, Ta dénoncé aux 
princes. L'homme contre lequel on va tenter de sou- 
lever les masses fraternisera désormais avec les in- 
stincts de la multitude : il s'appuiera sur le suffrage 
universel, Rome a prétendu l'accabler sous telle ou 

\. V. Concil. XTii, 1157. — Ricob, iHsl. Jmp., 127. — Pe- 
trus de Vinei?, I, 21.— Matth. Paris, 3il. — Kington, Uisl. of 
Fréd. II , t. lî, p. 113-118. — Raiimer, Gesch. Ilohenstaufen, 
t. III, p. 648. 



L'EMPIUE 1:T la papauté. 285 

telle citation sanglante, tirée des saintes Écritures. 
(( Malheur à vous! répliquera l'empereur, et moi aussi., 
je vais m emparer de la Bible, et contre la Bible du 
prêtre ouvrir la Bible du laïque, » Quel symptôme de 
l'ère nouvelle qui se prépare que cette menace ! Comme 
on sent, en présence de cette révolte d'un des deux 
juges en Israël, rébellion qui ne passe point encore 
inaperçue, mais déjà presque impunie, l'esprit de 
critique et d'examen qui vaguement s'agite au fond 
de toutes les consciences et qui sourdement mine la 
forteresse de l'autorité ! Ce ne fut point un événement 
de médiocre portée, croyons-nous, que l'arche d'al- 
liance du christianisme, la Bible, arrachée ainsi de 
force, avec fracas, à la poudre du sanctuaire et pas- 
sant tout d'un coup aux mains des Philistins libres 
penseurs. Entendez -vous, dans le lointain, les mu- 
railles de l'antique Jéricho qui s'écroulent, et les trom- 
pettes qui sonnent des fanfares profanes devant le 
grand prêtre debout sur son trépied ! Le grand prêtre 
se tient ferme, droit; il maudit, il frappe, il foudroie; 
il ne se rend pas, mais il se trouble, et, dans ses 
épouvantements, il se répète. Sans cette infusion de 
sang juvénile que vinrent apporter au catholicisme 
les deux Ordres de Saint-Dominique et de Saint-Fran- 
çois, nul doute que le grand déchirement qu'on a 
nommé la Réforme, et dont on ne saurait trop sérieu- 



280 ALBEPiï LE GRAND. 

sèment étudier les causes et les origines, nul doute 
que cette révolution dans l'Eglise n'eût commencé de 
s'accomplir dès la seconde moitié du xiii'' siècle. Par 
ses audaces, ses sarcasmes et ses blasphèmes, l'em- 
pereur Frédéric II précipite en apparence le mouve- 
ment, comme Voltaire passe encore près de beau- 
coup de gens, lesquels assurément l'ont peu lu, par 
ses moqueries légères et ses gaies ironies, pour avoir 
tué l'amour du Christ au fond des cœurs, profondé- 
ment ébranlé la foi et troublé la région des croyances. 
Les croyances! mais elles restent entières, et si le 
patriarche de Ferney n'eut point tant ri, la Révolu- 
tion eût peut-être conclu. A l'un et à l'autre, à Vol- 
taire comme à Frédéric, n'ont manqué, au contraire, 
pour faire ou beaucoup de bien ou beaucoup de 
mal, et pour créer au lieu de démolir, qu'une qualité 
assez peu brillante, mais solide, qualité qui ressort 
de l'àme et que repousse souvent l'esprit : le sérieux^, 
cette muette éloquence des apôtres convaincus; il leur 
a manqué, en outre, l'austérité de mœurs et de vie. 
S'il eut toujours été de bonne foi dans les reproches 
qu'il adresse à la papauté, quel rôle merveilleux 
eut pu jouer Frédéric! En dépit de tous ses efforts, 
l'empereur ne fut peut-être point parvenu à prévenir 
le grand déchircmcnl; il eut du moins rempli auprès 
de la personne des souverains pontifes rolïice de ce 



L'EMPHW-: ET LA PAPAUTÉ. 287 

personnage antique, chargé de donner une leçon d'hu- 
milité aux triomphateurs. Encore une fois, s'il eut 
sincèrement voulu le bien , il n'eût point fourni à 
l'Eglise de Rome, par ses ambiguïtés fâcheuses, ses 
fausses manœuvres et ses sous-entendus perfides, vingt 
plausibles mais détestables prétextes de se déclarer 
seule gardienne de la morale et de la vérité. Que si 
Frédéric, en second lieu, n'eut point tant aimé le faste 
et les plaisirs, quelle salutaire et décisive influence 
n'eut-il point exercée sur les laïques et le clergé! JMal- 
heureusement pour son propre salut et pour celui des 
papes, malheureusement aussi pour la chrétienté, ni 
novateur naïf, ni chrétien résolu, libertin à l'occa- 
sion à la façon d'Erasme, arbitraire, dissolu, sen- 
suel, l'inconsistant roi des Romains était à la fois trop 
peu croyant, trop littéraire, trop armé^ trop puissant^ 
pour décide]' d'une sérieuse évolution des esprits dans 
l'Église \ 

1 . Certaines paroles échappées à Frédéric II montrent le fond 
de sa nature sous son vrai jour, et ne témoignent point seulement 
de sa parfaite indifférence, mais au.-si de son profond dédam pour 
tout ce qui touche à la foi chrétienne. « Si le roi des Juifs avait 
vu Naples, il aeut point été si fort entêté ue sa Pales- 
tine , » se laissa-t-il aller à murmurer un jour. L'empereur Fré- 
déric s'embarqua effectivement pour la Judée avec cet entrain que 
montrent les personnes qui ne peuvent se passer de Paris, lors- 
qu'elles quittent Paris pour la province. Un autre jour, comme il 
rencontrait un prêtre qui portait le saint-sacrement à un malade : 



288 ALBERT LE GRAND. . 

Frédéric n'avait-il point prétendu, certain jour, 
ramener les séculiers à l'observance de la pauvreté 
primitive, et n'avait-il point eu l'audace d'en remon- 
trer à certains évêques, dont le luxe effréné, la vie 
de désordre, devenaient, de l'aveu même des ortho- 
doxes, un sujet de scandale^? Quelques fervents, 
quelques candides avaient naturellement applaudi. 
Gomment, en effet, ne point se montrer, à première 
vue, partisan d'un dessein qui, s'il se fût réalisé, eut 
peut-être ramené aux autels cinquante insolents pré- 
lats, plus soucieux de chasser à courre, de dormir la 
grasse matinée sous la plume, ou de vider de larges 
hanaps de vin de Moselle ou de Sicile, que de faire 
l'aumône et de se conformer aux devoirs de leur état " ? 



«Qua?ndiu durabit huff'a isla?» s'écria-L-il.— Consulter Raumer, 
Geschichte de?' Hohenstaufen, t. III. 

1. « L'Église primitive, proclamait l'empereur Frédéric en 
4 227, était fondée sur la pauvreté et la simplicité, en ce temps-là 
où elle produisait, comme une mère féconde, tous ces pieux per- 
sonnages qui sont inscrits au catalogue des saints. Or personne 
ne peut asseoir d'autres fondations que celles qui sont assises 
par le Seigneur Jésus. » V. Huillard-Bréholles, Hisl. dipL, t. III, 
p. 50. 

2. Albert le Grand, dans ses Sermones, malmène assez rude- 
ment, on pourra plus loin s'en convaincre, \es fainéants du cloître 
et du sanctuaire; mais on doit rendre cet hommage à la papauté, — 
lorsqu'une fois elle s'en môle, forte de la conscience qu'elle a de 
son autorité supérieure, et, par instants, fière, et à bon droit, de 



L'EMPIRE ET LA PAPAL TE. 280 

La boue se remue positivement à la pelle dès qu'on 
touche aux mœurs du haut clergé seigneurial au moyen 
âge, et l'on comprend à la rigueur que, sans don- 
ner lui-même de grands exemples de vertu, Frédéric 
ait bien osé dire à ses peuples : N'imitez point vos évo- 
ques . Sans chercher hors de l'Allemagne, on trouvera 
matière à s'édifier. Ici, c'est l'archevêque de Mayence, 
Rodolphe, qui se permet de fondre les statues d'un 
saint, bat monnaie avec le protecteur de son Église, 
et partage entre ses frères et ses neveux l'argent sa- 
crilège ^ ; là, c'est l'évêque de Fûnfkirchen, que le roi 
de Hongrie se voit contraint d'admonester, et qu'il 
ne parvient point cependant à arracher aux plus hon- 
teux plaisirs ^ Rien de plus fréquent, d'ailleurs, à 
cette époque de grandes vertus et de grands vices, 
que d'entendre les chapitres des cathédrales accuser 

ses mœurs pures, — la papauté porte peut-être elle-même les plus 
grands coups; elle frappe sur ses membres indignes avec une vi- 
gueur sans égale. Compuls. Innocenl. EpisloL, t. VI, 82; t. VIII, 
1I'1-M3; Regesl.,}\ononw% ÏII, an. 1130. — Le pape Alexandre IV 
ne recule point devant la crudité des expressions et la nudité des 
détails. CowiwM. Avenlin. Annal. Boijor., t. VII, p. l-\'2^ passim. 
— Innocent IV et Grégoire IX déploient au besoin, ou quand le 
cœur leur en dit, la même sévérité que le pape Alexandre IV. 

1. « Der Erzbischof Rudolf von JMainz liess die Bildsaiile der 
heiligen Benno einschmelzen und verllieille das daraus geschla- 
gene Geld unter seine Verwandlen. » Raumer, t. VI. 

2. Engel, Ilist. de Ilongriej t. I, p. 283. 

1. Il' 



290 ALBERT LE GRAND. 

les évêques de simonie, les évoques menacer à leur 
tour, et, pris d'une sorte d'émulation, d'humeur noire 
ou de jalousie, reprocher aux abbés leurs concubines, 
leurs vols et leurs crimes \ Pour égayer ce sombre 
tableau, relatons, en passant, cette repartie joyeuse, 
devenue bientôt populaire, d'un dignitaire ecclésias- 
tique du pays de Liège, — cecy est de Fescole fla- 
mande, — lequel ecclésiastique, semonce par le pape 
Honorius à cause de son goût pour les franches lip- 
pées et les gaillardises de toute sorte , du fond de ses 
fainéantises et de ses ripailles pousse à tue-tête ce 
burlesque cri de ralliement : « Que sert d'assister aux 
offices ? Sonnez cloches et carillons ! priez pour 
NULS ■ ! » Hélas ! c|ue de catholiques, aujourd'hui en- 
core, imitent, sans s'en douter, la conduite de ce 
dignitaire du pays de Liège, et, tout en assistant 
aux officeSj, laissent l'officiant prier pour eux ! 

Lors donc que le roi des Romains appuyait sur 
la nécessité de mettre un frein aux infractions à la 
discipline, au relâchement général des clercs,, et que, 
mettant résolument le doigt dans la plaie, il annon- 
çait, par exemple, qu'il était temps de recourir aux 
remèdes, et au plus vite et sans se rebuter, bref, 

i . V. Raumer, Silte der Geisilichen. 
2. Sufliicit mihi si audio sonitum campanarum. — Rcgesl.s 
Honorius III, an. Il» 



L'EMPIRK HT LA PAPAUTÉ. 291 

que l'esprit austère tlu christiiuiismc s'en allait par- 
tout déclinant, il semblait à bien des gens que le 
roi des Romains parlait d'or, et le très-raisonnable' 
indocile ralliait momentanément à son parti des lé- 
gions d'hommes solides et pieux qui pensaient comme 
lui , et n'osaient point toutefois élever la voix contre 
les iniquités et les bassesses dont ils étaient témoins. 
Mais, sans compter que ce n'est point couché sur 
des coussins de soie, du fond d'un palais rempli d'eu- 
nuques et d'histrions, qu'il est facile d'en imposer au 
monde sur ses pensers sévères, sous le manteau du 
prédicateur couronné perçait sans cesse, à l 'impro- 
viste , la rancune du prince excommunié ou la tor- 
tueuse ambition du césar teuton jaloux de tout régler, 
de tout ordonner, sans jamais rencontrer devant son 
sceptre aucun obstacle. L'accueil empressé que reçu- 
rent de la part des seigneurs du pays de France hos- 
tiles à la cour romaine les projets de réforme de 
Frédéric , la paraphrase et les commentaires qu'ils 
hasardèrent à ce propos, ces seuls indices eussent 
du sufBre, ce semble , pour éclairer les bonnes âmes 
orthodoxes sur les secrets mobiles de tant de protes- 
tations honnêtes, les effrayer sur les conséquences 
pratiques de tant de spécieuses théories, et les faire 
repentir, en un mot, d'un accès de confiance passa- 
ger. « Oui , VRAIMEiNT, IL FAUT QUE CES CLERCS QUI 



292 ALBERT LE GRAND. 

JUGENT d'après LEURS LOIS LES HOMMES LIBRES ET LES 

FILS DES HOMMES LIBRES, fut-il assez inopinément dé- 
cidé en une assemblée de nobles François enthousias- 
més par les harangues de l'empereur d'Allemagne, 

IL lALT QUE CES FILS DE SERFS SOIEAT RAMENÉS A 
LEUR CONDITION PREMIÎiRE DU TEMPS DE l'aNCIENNE 

Église, qu'ils se bornent a la vie contemplative. 
A nous la vie vVCtive! Peut-être alors reverrons- 

NOUS CES MIRACLES DES PREMIERS TEMPS QUI NE SE 

PRODUISENT PLUS EN CE SIÈCLE ^ » On juge de l'arbre 
d'après ses fruits, a dit le sage. — « A quelles con- 
clusions tendent donc, en fin de compte, les discours 
du roi des Romains? reprenaient, en présence d'ap- 
probations ainsi motivées , les pures et flottantes 
imaginations, aussitôt désenchantées que séduites; 
au bord de quels abîmes nous mène-t-on, sous la 
fallacieuse promesse de sauver Israël? L'empereur, 
si nous nous rangeons sous sa bannière et lui prêtons 
notre appui, ne va-t-il point bientôt livrer les clercs 
pieds et poings liés au pouvoir civil, et parce que 
les prêtres ne sont point tous, il est vrai, de saints 

1. « Reducantur ad statum Ecclesiii) primitiwT... et in con- 
lemplalione viventes, nobis sicut dccel vitam activam ducentibus, 
oslendant iniracula quac dudum a seciilo recesserunt,» ///.s7. di- 
plom., t. VI, p. 468, cip. Iluillard-Bréliolles, Vie et correspon- 
dance de Pierre des Vignes. 



L'EMPini-: i:t la papautk. 'iU'i 

personnages, ne wa-t-il point les priver, eux, minis- 
tres aux fonctions sacrées, de leur liherfé d'agir, nous, 
croyants, de notre liberté de les suivre et de les écou- 
ter? » — Tel dut être, en eftet, à peu près le langage 
que tint intérieurement le plus grand nombre des 
chrétiens timides lorsque fut chargé, dans les diocèses 
de Germanie, de les ramener, de les affermir dans 
le droit chemin, notre impartial et pacifique Albert; 
et, vu l'état d'aigreur^ cV angoisse et de malaise oit se 
trouvait alors te monde, — ce sont les propres expres- 
sions dont se servit Frédéric II dans son premier 
manifeste, — dès que l'habit des frères prêcheurs 
apparut, symbole éclatant de charité et de man- 
suétude, nul ne sera surpris C{u'il ait aussitôt pro- 
duit une vive impression. Pendant que les deux chefs 
de la chrétienté se lançaient l'un l'autre à la face 
d'énormes injures à la façon des héros d'Homère, 
hésitante entre le pape et l'empereur, irrésolue, 
chancelante, effarée, l'Allemagne crut embrasser les 
insignes du calme et de la paix en baisant la robe 
blanche du fils de Dominic|ue. L'Allemagne ne se 
trompait du reste qu'à moitié, mais elle s'abusait. 
Sous le large manteau du moine s'abritaient, repliées, 
les ailes des Furies, et ceux qui se précipitaient aux 
genoux du missionnaire ne tiraient plus, il est vrai, 
l'épée pour la cause de Frédéric, ils eussent dégainé, 



294 ALBERT LE GRAND. 

au besoin , pour soutenir les droits du Saint-Père. 
Frédéric Hohenstaufen comprit l'imminence du péril 
et s'efforça de le conjurera 

« Les pharisiens et chefs des prêtres, s'écrie 
dans son appel au peuple, en réponse à la troisième 
excommunication du pape Grégoire, le césar germa- 
nique rebelle aux volontés du saint-siége, les phari- 
siens et les chefs des prêtres se sont réunis pour tenir 
conseil contre Vempereur des Romains, leur maître. 
Gomment allons-nous nous y prendre, ont- ils dit, 
pour nous défaire de cet homme qui triomphe de ses 
ennemis? Si nous lui laissons les coudées franches, 
il va soumettre à ses armes toute la Lombardie.,, Aussi 
bien convient-il de l'arrêter net dès qu'il commence 

I. L'Histoire passe, un pied sur une roue comme la Fortune, 
et les passions humaines ramènent perpétuellement les mêmes 
drames : les personnages seuls et les dialogues varient. Grégoire IX 
conteste à Frédéric II la légitimité de ses prétentions sur les villes 
lombardes. Napoléon s'irrite de ce que le pape Pie VII lui refuse 
Ancône. — Frédéric dicte ses fougueuses missives à Pierre des 
Vignes. Napoléon confie la rédaction de ses terribles dépèches à 
Fouché. « // .V a plus d'un rapport, monsieur, entre mes fonc^ 
lions et les vôtres, y> écrit Fouché aux évoques au commencement 
de ce siècle. (Circulaire trouvée dans les papiers du cardinal Fesch. 
V. M. de Meaux, la Révolution et l Empire, p. 289). Tout chré- 
tien doit obéissance à César, empereur et roi des Romains, 
répète à satiété Pierre des Vignes au xiir siècle. (V. lluillard- 
Bréholles, ne et correspondance de Pierre des Vignes.) — Quid 
novi? Un mot, un seul mot, le mot monsieur. 



L'EMPIRK ET LA l>APAUTl':. 295 

à devenir victorieux, avant que l'étincelle ne déve- 
loppe un vaste incendie, avant que le mal dont il 
est cause, mal jusqu'à cette heure tolérable, ne nous 
pénètre jusqu'à la moelle des os. Ne perdons point 
de temps en conversations et pourparlers inutiles ; 
ne l'attaquons point seulement par nos invectives : 
lançons contre lui toutes nos flèches et vidons nos 
carquois. Nous les lancerons contre lui, ces flèches, 
jusqu'à ce qu'elles le frappent, le frappent (sic)^ 
jusqu'à ce qu'elles le transpercent, le transpercent 
(sic), jusqu'à ce qu'elles le renversent, le renversent 
(sic), de telle sorte qu'il ne soit plus enfin question 
de cet homme, qu'il soit terrassé et demeure con- 
vaincu de l'inanité de ses rêves. — Ainsi ont com- 
ploté les pharisiens de ce siècle^, assis sur le trône de 
Moise^ et s'emportant dans leur folie contre Vempe- 
reur des Romains,,, Et ce père de tous les pères, 
celui qui se nomme le serviteur des serviteurs de 
Dieu, de colombe se transformant en serpent, a jeté 
à l'univers cette téméraire et fatale parole : Ce qui 

£ST ÉCRIT EST ÉCRIT... » 

Après s'être placé de la sorte, dans cet exorde em- 
phatique, aussi haut qu'il convenait à son incommen- 
surable orgueil , tout près du Sauveur des hommes 
persécuté, l'empereur d'Allemagne, dédaigneux sou- 
dain des formes solennelles du langage ou bien en- 



296 ALBERT L!' GRAND. 

core pensant avoir atteint son but : éblouir, dérouter 
les dévots au moyen des allusions hébraïques, l'em- 
pereur se retourne brusquement vers le pontife qui 
le brave, et, à longs flots, avec une témérité et un 
sans- gêne d'expressions qui paraîtront peut-être 
invraisemblables à ceux qui se complaisent dans un 
moyen âge de convention , laisse déborder l'allu- 
sion blessante et le sarcasme. Prenons acte , en pas- 
sant, d'une impardonnable légèreté. « Heureuse est 
l'Asie, soupirait un jour Frédéric, elle ne connaît point 
nos disputes d'Europe ! » Une impression de lassi- 
tude, de colère ou de dépit a pu seule vous arracher 
cette exclamation peu politique, très-capricieux mo- 
narque, et lorsqu'elle vous est échappée, évidem- 
ment vos ennuis, vos impatiences prévalaient contre 
votre sûreté de vue habituelle. Auriez-vous négligé 
de conjecturer, par hasard, qu'inévitablement l'Eu- 
rope devait l'emporter sur l'Asie, précisément parce 
qu'en Europe on disputait? Du choc des idées jail- 
lit tôt ou tard la lumière; les passions sont l'huile 
de la lampe pour les peuples comme pour les indi- 
vidus , et ceux qui prétendent imposer aux hommes 
l'immobilité morale ont beau se proclamer les amis 
de l'ordre et les soutiens de la société, ils sont au 
contraire les plus dangereux contempteurs de l'ordio 
véritable et les Erostrate du temple social. Vouloir 



L'KMPinE l'T LA PAPAUTÉ. 207 

supprimer la Inlto des opinions dans le monde, n'est- 
ce point rêver de le replonger dans le néant*? 

Cl Allons! réponds, poursuit le roi des Romains 
dans son insolente harangue, en prenant directement 
à partie le pape Grégoire, toi, successeur de Pierre, 
réponds-moi ! Sais-tu bien quel enseignement a donné 
le Maître des maîtres, après sa résurrection, à ses 
disciples? Le Maître des maîtres n'a point dit : Prenez 
vos armes et vos boucliers, votre arc et votre épée. 
Il a dit : Que la paix soit avec vous.,. Pourquoi donc, 
toi qui tiens la place du Christ, successeur de Pierre, 
t'éloignes -tu complètement de la voie droite? Pierre, 
à l'appel du Christ , quitta ses proches et prit le 
chemin de vie : extérieurement dépouillé de tout, il 
se trouva par ce seul fait muni intérieurement de 
toutes choses, parce qu'il aspirait aux trésors de la 
patrie céleste. Toi, Grégoire, tout au contraire, tu 
ne fais point fi des richesses matérielles, tu con- 
voites les biens de la terre, et l'univers ne suffit point 
à assouvir ta faim dévorante. Pierre dit au pauvre 
boiteux : Je n'ai ni or ni argent. Toi, Grégoire, sitôt 
que les monceaux d'or que tu contemples avec ado- 
ration commencent à diminuer, lu le mets à boiler 



i. « II est dans le grand ordre qu'il y ait quelque petit dés- 
ordre. » Leibniz. 



208 ALBERT LE GRAND. 

avec les boiteux et tu mendies... Tu prêches la pau- 
vreté et tu te prétends pauvre. Mais d'où vient donc, 
s'il en est ainsi, que l'on te voit amonceler trésors 
sur trésors? On raconte encore de Pierre que, mou- 
rant de faim, Pierre refusa de manger, de crainte de 
toucher quelque aliment impur. Toi^, Gréfjoire, tu ne 
vis que pour ton ventre ^ et sur tes coupes de vermeil 
ces mots sont gravés : biro! bibis! je bois! tu bois! 
(( ... Pape Grégoire, un effort, et renonce à l'ini- 
quité; souviens-toi de l'aventure du pauvre pape Syl- 
vestre et du magnanime empereur Constantin... En 
ce temps-là, Sylvestre en était réduit à une profonde 
misère, et il se tenait caché dans une caverne. Cest 
à Constantin que FEglise est redevable de tout ce 
qu'elle possède en fait de libertés et d'honneurs.,. Ne 
t'acharne donc plus dorénavant à faire opposition au 
véritable défenseur de l'Eglise... Sept fois, soixante- 
dix fois, il sera pardonné au pécheur, a dit Notre- 
Seigneur Jésus-Christ. Toi, Grégoire, ne saurais-tu 
donc condescendre à faire grâce une seule fois à ce- 
lui qui implore le pardon j, bien qu'innocent? Veuille 
accueillir un généreux fils qui ne demande pas mieux 
que de rentrer dans le giron de l'Eglise; montre-toi 
bénévole et clément. Sinon , prends garde ; le lion 

SECOUERA SON SEMBLANT DE SOMMEIL; H, FONDERA 
UN NOUVEAU DROIT; IL PRENDRA EN MAL\ LE GOU- 



1/ 1; M P I II t: ET LA PAPAUTÉ. 299 

VKRNFîMENT DE l'Ecjlise, ct il l)i'i8crta la corne du 
superbe ^ . » 

Grégoire IX , car c'est bien à lui que s'adressait 
cette supplique dérisoire, n'était point homme à se 
laisser déconcerter par tant de hauteur, d'outrages 
et de menaces. Patricien , prêtre et pape, en fait 
d'arrogance et de goût pour l'absolutisme, il pouvait 
en remontrer au Giaour de Germanie -, Son orgueil 
semble même plus intraitable encore c{ue celui de 
Frédéric : cet orgueil ne traversa jamais la moindre 
défaillance. Sa pointe se retrempait sans cesse dans les 
froides ondes où se renouvelie l'énergie du clerc „ le 
Styx cte la feinte humilité. Aussi, dès que Grégoire IX 
eut pris connaissance de la missive de l'empereur, 
il leva les bras au ciel et se contempla. Malgré ses 
quatre-vingts ans, n'était-il point encore robuste et 
redoutable avec Rome à ses pieds, soumise; la Lom- 
bardie sous les armes et toujours prête à se révolter 

1. «... Nlmm den Solin, welcher gerii in den miitterlichen 
Schoos der Kirche zuriikkehren will, milde auf, damiter nicht aus 
seinem scheinbaren Schlafe wie ein Lowe erwache, das recht 
NEU GRUNDE, die Kirche regiere und die stolzen Ilorner der Ge- 
walLigen zerbreche. » — Compuls. Raumer, Geschichle der Ho- 
henslaufen, t. III . p. 643-648. — Mallh. Paris, 3i2. — Concil. 
XIII, '1158. — Kington, Hisl. Fred. II, t. IF, p. 115-117. 

2. Grégoire IX appartenait à riliustre et ancienne famille des 
Segni; il était neveu d'Innocent III. 



300 ALBERT LE GHAND. 

contre Frédéric ; la brillante carrière du cardinal 
Ugolin derrière lui? N'avait-il point naguère pacifié 
le ^filanais, réconcilié Pise avec Gênes, organisé une 
croisade? Le monde catholique n'attendait-il point 
chacune de ses paroles comme un oracle? Peut-on, 
doit-on douter de soi quand on est pape ? pareil doute 
touche peut-être à l'impiété. Et pourquoi céder, ter- 
giverser, ou transiger? Ne serait-ce point manquer de 
respect envers la mémoire de prédécesseurs vénéra- 
bles et s'ériger en contempteur des traditions? Le pape 
Honorius, de son vivant, n'avait-il point eu confiance 
en lui? Honorius n'avait-il point soupiré avant de mou- 
rir : Ugolin > voilà un homme selon mon cœur? Etait-il 
donc vraiment si faible, tombé si bas , que Frédéric 
osait l'insinuer? Mais, le lundi de Pâques de l'année 
1227, la 'ville aux sept collines l'avait, ce semble, 
acclamé, lui, Grégoire IX, « lorsqu' après la messe, il 
était rentré au ]3alais, jjor^a?i^ sur sa tête deux couronnes^ 
monté sur un cheval richement caparaçonné, entouré des 
cardinaux velus de pourpre,,. Des cassolettes de par- 
fums fumaient sur son passage... Le peuple chantait 
à haute voix des litanies, des cantiques d'allégresse... 
Une foule innombrable marchait devant, portant des 
palmes et des fleurs \.. Le sénateur et le préfet de 

1. V. Rohrbaclier, Hîst. de l'Église eallwliqne, t. XVIII, 
p. 8. 



L'EMpji'iK i:t la papa un:. 3oi 

Rome, à pied , des deux côtés du pape, tenaient ce 
jour-là les renés de sa monture *. » Eh ! Ic([uel de 
nous deux est le vrai César, du tyran d'Allemagne 
ou du souverain pontife ? Eli ! de quel droit un prince 
infâme, blasphémateur et ami des infidèles , vient-il 
contester la légitimité de nos prétentions à la souve- 
raineté universelle? D'où lui vient cette étrange manie, 
tandis que d'un mot, d'un seul mot nous pouvons le 
dépouiller de ses Etats, de nous représenter, nous, 
la Grâce et la Force, comme sans feu ni lieu, campé, 

1 . «The Senator and Prefect on foot led the Pope's horse in ils 
gorgeoustrappings, until the long procession of Cardinals, Bischops 
and Clergy reached the Lateran. « — V. Kington, Frederick 11, 
emperor of the Romans, 1. 1, p. 282. — Quand on met en regard 
de ce tableau nous rappelant Grégoire IX en superbe appareil, le 
front haut et conquérant, cet autre tableau qui nous montre Pie Vil 
languissant à Savone, ne dirait -on pas d'un pâle Ecce homo 
de l'école d'Holbein en face d'une splendide apothéose de demi- 
dieux signée Paul Véronèse ou Rubens? «Plusieurs fois, mande 
M. de Chabrol, le pape est resté pensif et dans l'attitude d'un homme 
qui voudrait se rendre... Je viens de chez le pape, écrit encore 
M. de Chabrol ; il était plus arjilé; il avait peu dormi, etc., etc.» 
(V. Lettre de M. de Chabrol au ministre des cultes, 5 nov. 1811. 
L'Église romaine et le premier Empire^^^ar M. d'Haussonville.) 
C'est qu'il y eut, en effet, du tempérament et des fureurs de Napo- 
léon dans Grégoire IX, tandis qu'une larme de Celui qui but le 
calice au jardin des Oliviers coula sur le visage de l'infortuné 
Pie VIL Grégoire IX et Pie VII représentent ainsi, en se faisant va- 
loir, l'un une époque de pléthore et de vie luxuriante, l'autre une 
crise d'accablement et de tristesse, traversées par la papauté. 



302 ALBERT LE GRA^D. 

ainsi que sous une tente, dans la donation de Con- 
stantin, sous les plis du manteau impérial ! — « C'est 
un fait connu clic monde entier^ soutenait d'ailleurs 
Grégoire IX , dont on ne saurait trop méditer les 
considérants en matière de souveraineté spirituelle et 
temporelle, c'est un fait connu que Constantin^ qui 
étendait sur tous les climats du monde une seule mo- 
narchie, au nom du sénat et du peuple, déclara qu'il 
était juste que le vicaire du prince des apôtres, déjà 

EN POSSESSION DU GOUVERNEMENT DES AMES SUR TOUTE 
LA TERRE, OBTÎNT EN MÊME TEMPS LA SOUVERAINETÉ 

DES CHOSES ET DES CORPS EN CE MONDE. Persuadé que 
celui-là à qui le Seigneur avait confié sur la terre le 
gouvernement des choses célestes devait diriger les 
choses terrestres avec les rênes de la justice, Con- 
stantin transféra au pontife romain a perpétuité les 

INSIGNES ET LE SCEPTRE DE LA DIGNITÉ IMPÉRIALE , LA 

VILLE DE Rome avec tout son ducmé et même l'empire 
DE l'ouest. Pour lui, considérant comme un crime 
que là oit la capitale de la religion chrétienne se 
trouve établie par f empereur céleste, un empereur 
terrestre pût exercer le moindre pouvoir, il aban^ 
donna V Italie à la disposition du saint-siége aposto- 
lique et alla fixer en Grèce sa nouvelle résidence ^...» 

'1. y. Huillard-Bréliollcs, Histoire diplomatique^ sumptibus 
de Luynes, t* IV, p. 9i8 et suiv» 



L'EMPIliE ET LA 1>A1>ALTÉ. 303 

— (( L'univers est rempli de supplices très-justes 
dont les exécuteurs sont très-coupables, » a fort bien 
dit un des partisans célèbres de la papauté, telle 
que nous l'a léguée le moyen âge, M. de x^aistre^ : 
nous nous permettrons de demander aux derniers 
croyants en ce catholique de l'ancienne loi , si lui- 
même, *1M. de Maistre, mis en présence de textes 
pareils, — textes qu'apparemment il n'a point con- 
nus, — tout en condamnant l'empereur Frédéric et 
le déchrànU rèS'Coupable^ lui-même, M. de Maistre, 
n'eut point été contraint de reconnaître que les ou- 
trages et les humiliations cjue par le fait de ce prince 
peu recommandable endura la papauté ne furent point 
réellement un juste supplice. 

Sans absoudre en aucune sorte Frédéric JI, Gé- 
sai', de ses intempérances de langage et de certains 
actes violents , il est certain que les monstrueuses et 
chiméricjues visées exprimées en des termes dont nous 
venons douloureusement de traduire l'impertinence 
expliquent, excusent peut-être le ton peu mesuré de 
ses critiques. Nous avouons ne point éprouver pour 
Frédéric , roi des Romains , grande sympathie , ni 
grande estime, mais nous ne dissimulerons pas non 
plus l'invincible répulsion que nous inspire le prêtre 

1. V. Lettre à M. de Bonald; 



304 ALBERT LE GflA?sD. 

son rival, empeuelr des âmes et des corps ^ Quant 
à la vulgarité des attaques que se permettaient l'un 
contre l'autre les deux chefs de la chrétienté, pendant 
que Timpassible Albert menait à bonne fin sa mis- 
sion dans les diocèses d'Allemagne, on n'en a pris 
encore qu'un avant-goùt en entendant Frédéric in- 
sultant Grégoire. Grégoire l'emporte décidément en 
invectives forcenées sur Frédéric. Une seule et uni- 
que citation , et nous coupons court aux trivialités 
d'un dialogue aux tournures apocalyptiques. Au sou- 
verain pontife , successeur de Pierre et des apôtres , 
le dernier mot. 

(( Des profondeurs de la mer vient de surgir une 
bête pleine de paroles de blasphème, quant aux 
pieds semblable à un ours, la gueule semblable à 
celle d'un lion en furie , semblable pour les autres 
membres au léopard. De sa gueule s'échappent des 
blasphèmes contre le nom de Dieu, des flèches em- 
poisonnées contre la voûte du ciel et les saints qui 
demeurent au cieL \\ec ses griffes et ses dents d'ai- 

1. « Ce n'est guère qu'à partir de l'an 1000 que la prétendue 
donation de Constantin fut généralement adoptée comme base de la 
propriété ecclésiastique... Le Dante blâme ladite donation comme 
un acte inconsidéré, mais il n'en conteste point l'authenticité.» 
V. Dante, Inf'erno, c. xiv. — Consulter Huillard-Créholles, Ilist. 
diploni., sumptibus de Lu\ nés. — Vie et correspondance de 
Pierre des Vif/nes, p. 171. 



L'EMPIRE KT LA PAPAUTÉ. 305 

rain la bkte a tonte de tout déchirer, avec ses pieds 
de tout écraser, et elle ne se dresse plus à la déro- 
bée , mais en plein jour. Appuyée contre les mé- 
créants, elle lance ses griiïes hérétiques contre le 
Christ, rédempteur des hommes, et contre les Ta- 
bles d'alliance... Regardez attentivemem le chef, 

LE ventre, la queue DE LA BÊTE, — CEST L'eMPE- 
REUR M... » 

Il est certaines lois générales, si régulières et fixes 
qu'on n'y prend seulement point garde et qu'on les 
respecte sans y songer, qui gouvernent harmonieu- 
sement les deux mondes , le monde intellectuel et le 
monde physique. La nature, elle, n'y déroge jamais, 
et si l'on est de temps en temps dans la nécessité 
d'avouer, ainsi que l'a confessé avec profondeur, 
avec simplicité un franc philosophe, que ce que nous 
voyons du gouvernement de Dieu n'est point un as- 
sez gros morceau pour que nous puissions y admirer, 
en pleine connaissance de cause, la beauté et l'ordre 
de l'ensemble, du moins pouvons-nous nous rendre 
à nous-mêmes ce témoignage que tout ce Cju'il nous 
est donné d'entrevoir ou d'apercevoir nous met con- 
stamment en présence des deux idées d'ordre et de 
beauté, abondamment développées, religieusement 

\ . V. MaUh. Paris, 342. Annal. xiii% 1 138. — Raumer. — Kington. 
I. 20 



306 ALBERT LE GRAND. 

présentées l'une à l'autre par les évolutions de ce 
mobile univers. Or Tesprit humain, aussi bien que la 
nature, doit obéissance à ces lois immuables; il est 
libre toutefois de s'en écarter, et dans cette faculté de 
pouvoir désobéir réside, en effet, sa supériorité sur 
la matière; mais l'on remarcjuera qu'en les violant, il 
déchoit; dès qu'il les méconnaît, il se trouble. Cou- 
pable de lèse -majesté envers l'harmonie suprême, 
son premier châtiment est de tomber dans l'incohé- 
rence et le chaos : la forme se ressent toujours des 
fautes originelles de l'esprit. Que si les idées pre- 
mières d'ordre et de beauté prévalent dans cette 
mystérieuse partie de l'être où, — si l'on peut tou- 
tefois appliquer à l'intelligence ce magnifique mot 
d'Aristote, — Dieu passe, montrant la voie, suivi de 
la justice qui punit les transgresseurs de la ligne 
droite, des idées, amoureusement et fermement jointes 
dans une sorte d'unité lumineuse, la clarté, le liant, 
la grâce se mêlent naturellement au langage qui les 
reçoit, les exprime et s'en pénètre, et le style se res- 
sent ainsi de la piété de l'auteur envers les types 
éternels. Que si, au contraire, les conceptions que 
l'on nourrit, que l'on prétend vulgariser et imposer, 
ont été viciées dès l'origine , les plus riches vête- 
ments dont on les couvre ne dissimulent jamais qu'à 
grand'pcine leurs obscurités, leurs infirmités et leurs 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTE. 307 

faiblesses; elles entraînent avec elles la marque 
indélébile des desseins vicieux dont elles ont subi 
l'influence; on s'aperçoit bien vite, à d'irrécusables 
indices, qu'elles sont frappées de démence, d'impuis- 
sance ou de stérilité. Le manque absolu de rapport 
et de cohésion qui existe entre le commencement et 
la fin du présent discours du pape Grégoire IX, le 
complet désarroi d'idées qui y règne d'un bout à 
l'autre, ne nous eût certainement point entraîné à des 
considérations de cette gravité, étrangères, en appa- 
rence, à la querelle de l'Empire et de la papauté, si, 
dans le profond abîme laissé béant entre telle et telle 
phrase de son Encyclique, nous n'eussions cru de- 
voir relever qu'une simple infraction à la règle banale 
qui veut que le sens d'un discours soit suivi. Non, 
ce n'est pas au point de vue philosophique ou htté- 
raire que nous vous signalerons des lacunes : ce n'est 
point l'écrivain, c'est le prêtre que nous venons de 
surprendre en flagrant délit d'irrévérence envers les 
lois générales d'ordre, de logique et de beauté. Dans 
cette notoire absence de trait d'union entre le spiri- 
tuel et le temporel, dans cette impossibilité matérielle 
de trouver la transition entre deux sujets absolument 
distincts, ne puisons-nous point un réel enseigne- 
ment ^ et n'est-ce point là un signe assez net de la 
radicale incompalibilité des pouvoirs? « Défi profon* 



308 ALBi: R r LE GRAND. 

deurs de la mer vient de surgir une hête pleine de 
paroles de blasphème, quant aux pieds semblable à un 
ours, la gueule semblable à un lion dévorant, pareille 
pour les autres membres au léopard, )) Ainsi prélude, 
on a pu s'en assurer tout à l'heure, la redondante 
missive du pape Grégoire IX. Voici comment conclut 
le Saint-Père en brisant tout à coup la lyre des pro- 
phètes, tant il est vrai que la forme se ressent tou- 
jours des fautes originelles de l'esprit! i^V Empereur 
souffle la révolte contre nous à Rome : il a .mis la maj.n 
SUR Ferrare, Massa, la Sardaigne , possessions 
QLE l'Église revendique...» Quelle chute, nouveau 
Samuel ! et le trépied sublime sur lequel vous mon- 
tiez naguère ne serait-il donc qu'un point d'observa- 
tion du haut ducjuel vous promenez vos regards sur 
Ferrare, Massa, la Sardaigne et ces fabuleuses îles 
d'Occident, concession imaginaire de Constantin^? 
Est-ce donc la protestation pure et simple d'un sou- 
verain ambitieux ou spolié que nous venons d'en- 
tendre , ou bien est - ce véritablement le vicaire de 
Jésus-Christ qui nous exhorte par votre bouche? Si 
vous ne tenez, Saint-Père, cju'aux choses du ciel, 



1. Les îles d'Occident. On lit dans une bulle du pape Urbain 11: 
« Quia religiosi inniperatoris Constantini privilégie in jus proprium 
Bealo Pelro ejusque successoribus occidentales omnes insalœ 
condonataî sunt. » V. Tardif, Moniun. Iiislor.,^. 157, n°2i9. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTK. 309 

pourquoi énumérer de la sorte, tout au long, vos 
titres terrestres? Si vous ne relevez, au contraire, que 
du droit commun, pourquoi damnez -vous qui vous 
oiïense? Tenez-vous, oui ou non, la croix ou l'épée? 
Vous portez-vous, oui ou non, prêtre ou laïque? 
Dans cet amalgame prodigieux, non moins fortuit 
que voulu, du spirituel et du temporel au fond du- 
quel vous vous mouvez, vous distinguez-vous vous- 
même, pape Grégoire? Vos pareils se reconnaîtront- 
ils? Vous persuadez-vous, par hasard, en imposer 
longtemps aux esprits bien faits en vous abritant 
sous votre qualité de clerc^ dès que votre volonté de 
prince a porté ses coups, et, quand le clerc en vous 
aura décidé, les rois et les peuples devront -ils flé- 
chir dévotement le genou devant le prince? Il s'agit 
de conclure à notre tour. Frédéric II , empereur, et 
Grégoire IX, pape, poursuivaient à l'envi, tout en 
se provoquant et se combattant, tout en usant d'ar- 
guments différents, la chimère de la monarchie uni- 
verselle. Ni l'un ni l'autre ne mérite assurément d'être 
pris en respectueuse considération, mais on doit tenir 
compte néanmoins d'un fait important, qui ne les dé- 
charge point, il est vrai, de la responsabilité de 
leurs actes, et qui cependant les domine, les pousse, 
les dirige et les sépare de très-haut : l'un pensait bien 
réellement tenir entre ses mains le vieil étendard Hoc 



310 ALBERT LE GRAND. 

signo vinces. l'autre les clefs de saint Pierre. Us se 
croyaient tous deux responsables, l'un vis-à-vis de 
l'ombre d'Auguste, l'autre vis-à-vis du Fils de Dieu. 
(( Ses ciiers ne baoit à autre cose fors que à estre 
sires et souverains de tout le monde. » Tel est le juge- 
ment, de forme nette et naïve à la fois, qu'émet Bru- 
netto Latini dans H Trésors^ à propos des instincts 
altiers et rapaces du plus glorieux des Hohenstaufen ; 
et le vieux chroniqueur ajoute : « Frédéric cuidoit par 
lui et par ses filz surprendre lot Vempire et la terre 
toute , de tel manière que ele nissist jamais de leur 
subjection\ » — Ses cuers ne baoit à autre chose 
qu'à estre sires et souverains, — ressort-il avec non 
moins d'évidence des paroles et de la conduite d'un 
des plus inconséquents et fougueux pontifes, qui, pen- 
sant l'affermir, ait ébranlé la chaire de saint Pierre, 
et qui par ses envies désordonnées de réunir pêle- 
mêle dans sa main les rênes des royaumes et celles 
des consciences , les ait en définitive toutes lais- 
sées flotter. On aurait donc mauvaise grâce à con- 
tester que la passion n'ait souvent envenimé la dis- 
pute entre deux interlocuteurs dont le caractère, la 
race et le tempérament paraissent, en elTet, fonciè- 
rement antipathiques. Mais la passion abaisse, aigrit. 

4. Li Trésors, édit. Chabaille, t.I, p. 92. 



L'EMPIRK ET LA PAPAUTÉ. 811 

prolonge indériniment les débats ; elle n'en est ja- 
mais, pensons-nous, que la cause indirecte. La pas- 
sion n'apparaît , n'intervient dans le drame politique 
que sollicitée par ces idées collectives, impersonnelles, 
qu'on est convenu d'appeler tantôt principes, tantôt 
préjugés. Représentants oiïiciels de deux systèmes 
formulés de longue date, héritiers, à titre différent, de 
deux puissances pour ainsi dire illimitées, bien que 
limitrophes, par cela même amenés forcément à re- 
vendiquer tôt ou tard certaines rectifications de fron- 
tières , en dépit des outrageantes épithètes dont ils ne 
se montrent que trop prodigues, nos implacables ri- 
vaux ne semblent-ils point parfois humblement réciter 
une leçon toute faite, dépouiller un dossier, déployer 
les vieilles chartes et plaider en avocats? Nous sommes 
d'autant plus fondés à nous arrêhsr à cette opinion, 
que les thèses qu'ils reprennent avec vivacité ne sont 
point nouvelles, et qu'elles furent tour à tour soute- 
nues, abandonnées, rajeunies, combattues par tous 
les esprits absolus, inquiets, du moyen âge. Pierre 
Damien, au xii^ siècle, avance les arguments césariens 
autoritaires que représente sous une autre forme l'em- 
pereur Frédéric au xiii^ siècle, et Dante Alighieri, à la 
veille de la Renaissance , les reproduira tels quels, 
avec notes et explications, dans son traité de Clouai'- 
c/iia. Il va sans dire, d'autre part, que Grégoire TX 



312 ALBERT LE GRAND. 

ne fit que développer à sa guise les données théocra- 
tiques dont il tenait la substance des papes arbitraires 
auxquels il avait succédé , et quant aux souverains 
pontifes qui vinrent après lui, ils eussent cru proba- 
blement déroger en ne suivant pas son exemple et la 
voie sans issue par lui tracée. « En dehors de F Eglise, 
proclame entre autres vérités plus que douteuses l'in- 
trépide Innocent IV, on ne bâtit que pour l'enfer, et 
il n existe point de pouvoir qui soit ordonné de Dieu. 
C'est donc mal envisager les faits, c'est ne point sa- 
voir remonter à l'origine des choses, que de croire 
que le siège apostolique nest en possession de l'em- 
pire séculier que depuis Constantin seulement, x\nté- 
rieurement déjà, ce pouvoir était dans le saint- siège 

EN VERTU DE SA NATURE ET DE SON ESSENCE ^ » Roste 

à rappeler sous quelles bizarres et pédantesques ima- 
ginations les docteurs guelfes ou gibelins prétendaient 
populariser et faire accepter des masses leurs trans- 
cendantes et frivoles théories. 

— De même que la lune , remontraient jadis les 
partisans de la doctrine sacerdotale, emprunte son 
éclat au soleil, à telles enseignes qu'elle ne luit que 
parce qne le soleil brille, de mjême l'empire est rede- 

1. V. Conception de la théocratie. — Huillard-Bréliolles, 
Vie et correspondance de Pierre des Vignes. 



L'EMPIRK KT LA PAPAUTÉ. 313 

vablc de toute sa splendeur, de sa force et de ses droits 
à la papauté, son soleil. La papauté refuse- t-elle à 
l'empire de lui prêter aide et protection, à partir de 
cet instant l'empire aussitôt n'existe plus, ou plutôt, 
il perd sa raison d'elre. Tout est permis, sans doute, 
à la lune, pourvu qu'elle se montre l'humble servante 
du soleil et n'encoure point son déplaisir. Mais mé- 
dite-t-elle quelque révolte, prétend-elle à l'indépen- 
dance, soutient-elle, en un mot, qu'elle peut ou doit 
se passer du soleil, plus de lune, plus d'astre, plus 
d'empire : néant. — Puisque aussi bien, objectaient 
en revanche et non moins pompeusement les partisans 
de la doctrine impérialiste, puisque aussi bien il faut 
nécessairement admettre que la lune ne dépend en 
aucune façon du soleil, quant à sa vertu intrinsèque 
et à ses évolutions;... attendu encore que son action 
lui appartient réellement en propre, et que son rayon- 
nement ne s'opère que par suite de la vertu de clarté 
qui est en elle, à telles enseignes qu'elle ne reçoit les 
rayons du soleil que pour plus efficacement et plus 
virtuellement agir (virtiwsius),., ergo, l'on maintient 
que la royauté temporelle ne saurait dériver de la 
spirituelle et ne reçoit point de la papauté son in- 
fluence et son autorité... Si tant est qu'elle tienne 
d'elle quelque chose, ce n'est là qu'une augmentation 
fortuite de puissance, et dans la papauté ne doit 



314 ALBERT LE GRAND. 

SOUS aucun prétexte se chercher la raison première 
qui fait que l'empire se meut\.. 

Des lourdes et vagues sphères d'un empyrée de 
convention et de la fantastique hyperbole, tandis que 
ces deux astres symboliques, le soleil et la lune, l'em- 
pire et la papauté, dardant sur terre et sur mer mille 
rayons jaloux, décrivent autour de l'ancien monde, 
au gré de leurs furieux adorateurs, un monotone 
mouvement de rotation, passons vite à des régions 
moins équivoques, où l'on respire et où l'on vit en 
dehors de la manie des systèmes-. Les biographes 
d'Albert le Grand ne rapportent point, il est vrai, 
que, lors de ses pérégrinations en Allemagne, l'errant 

1. ... Quantum est ad esse nullo modo luna dependetasolenec 
etiamquanlumadvirtutem nec etiam ad operationemsimpliciter... 
Sic ergo dico... — Y. Dante, de Monarchia^ p. l44-14o, édit. 
de 1559. 

2. Albert, dominicain, ne pouvait, on le comprend de reste, 
se déclarer ouvertement contre la suprématie et les prétentions à la 
souveraineté des évoques de Rome. On remarquera qu'il n'aborde 
que fort rarement dans ses ouvrao;es, lesquels traitent cependant 
de omni re scibili et non scibill, les questions qui touchent de 
près ou de loin au pouvoir temporel et spirituel des papes. Loin 
de s'y complaire, on dirait au contraire qu'il les évite. Saint Tho- 
mas d'Aquin, son élève, ne connaît point les mêmes scrupules et 
ne marchande point tant l'affirmation. — Compuls. Alberti Mac.m 
Opéra, édit. Jammy : — Polilicorum, — Sum?)ia theolo(/iœ, — 
Commenl. sancti Luc, — Sermones de lempore. 



L'EMPIRi: KT LA PAPAUTE. 315 

maître de saint Thomas se soit jamais rencontré face 
à face avec Frédéric Hohenstaufen, roi des Romains. 
II sera permis de regretter, par parenthèse, que le 
seul dignitaire de l'ordre de Saint-Dominique dont il 
soit fait mention dans l'histoire comme ayant échangé 
quelques paroles avec le mécréant ait nom Jourdain 
de Saxe, au lieu de s'appeler Albert de Bollstadt. 
Entre le docteur universel et Frédéric, une simple en- 
trevue n'eût point manqué, en effet, d'être instructive 
et curieuse, et de l'entretien, même le plus rapide, 
entre ces deux extraordinaires personnages, eussent 
probablement jailli quelques-uns de ces mots qui jet- 
tent souvent plus de lumière sur la physionomie d'une 
épocjue que les dissertations les plus savantes. Mais 
parce c{ue \u bure du religieux sçavant n'a point frôlé 
la pourpre du très-lettré tyran de la Germanie, s'en- 
suit-il que leurs deux génies ne se trouvèrent jamais 
en présence l'un de l'autre? Le caractère et l'objet 
de la mission que remplit Albert dans les diocèses de 
Germanie particuhèrement soumis à l'influence anti- 
cléricale de Frédéric indiquent positivement le con- 
traire. Albert heurta du pied, à chaque pas, durant les 
dix années pendant lesquelles on l'employa à remuer 
l'Allemagne dans un sens favorable aux idées de la 
cour de Rome, les membres dispersés de la bête, 
pour nous servir de l'expression figurée, peu diplo- 



316 ALBERT LE GRAND. 

matique, particulièrement chère au pape Grégoire IX. 
En toute ville et bourgade, depuis Cologne jusqu'à 
Ratisbonne, tant que dura sa longue et pénible odys- 
sée à travers les provinces les plus ébranlées par la 
propagande impérialiste, notre héros dut nécessaire- 
ment tenir compte de l'ascendant, de la séduction, du 
charme indéfinissable et profond qu'exerçait, paraît- 
il, sur tous ceux qui l'ont approché et connu, l'un 
des hommes les mieux doués, auquel sa naissance 
ait permis d'user et d'abuser du talent sur un vaste 
théâtre. Que si le fils de Dominique, soit effet du 
hasard, soit obéissance à la consigne, soit encore 
parce qu'il ne s'en est point soucié, n'a point été 
interroger le monstre en personne, il l'a du moins 
affronté, ce semble, jusque dans son antre. Peut-être 
n'a- 1- il point convenu à sa prudence, à sa dignité, 
d'imiter Hercule et de se commettre directement avec 
l'hydre, mais il en a, à coup sur, inspecté les moyens 
de défense, senti passer près de lui le soufïle, admiré 
la vigueur redoutable et la taille. Nos mouvements, 
à nous, sont évidemment plus libres que ne le furent 
jamais ceux d'Albert le Grand; aucun vœu ne nous 
lie; aucune instruction émanée de la cour de Rome 
n'a tracé notre itinéraire; il y a longtemps que les 
cendres du dernier bûcher ont élé dispersées au vent; 
nulle autorité ne nous épie ; nous ne nous voyons 



I/tlMPlllÎ!: ET LA PAPAUTÉ. :n7 

aujourd'hui ni retenus dans nos investigations, ni mis 
en demeure de nous justifier devant un tribunal in- 
quisiteur, parce (|ue nous aurons une fois, une seule 
fois, glissé sur la pente qu'effleure en se jouant Mon- 
taigne. Nous pouvons tous nous permettre aujour- 
d'hui, à nos risques et périls, il est vrai, mais sans 
nous exposer à sévices ou injures graves, « d'aller 
aprez les inclinaiions de nostre esprit, contre -mont, 
contre-bas , selon que le vent des inclinations nous 
emporte. » Albert, moine, légat, contraint à des mé- 
nagements infinis, ne put user, en somme, que de 
la seule liberté dont on ait joui au moyen âge, celle 
d'opter entre deux absolutismes. De sa part, toute 
demande d'audience à l'ennemi particulier du Saint- 
Père n'eut point manqué d'être mal interprétée de 
ses chefs, de lui nuire près de la cour de Rome. Eh 
bien, cet instant d'entretien c|u'Albert n'a pu se per- 
mettre, nous allons, nous, le solliciter. 

c( J'ai vu l'empereur, et il fut même un temps où 
je l'aimai, » confesse fra Salimbene, l'une des illus- 
trations du règne de Frédéric; « en vérité, je ne sais 
cjuel homme on eût pu trouver à lui comparer parmi 
tous ceux qui ont porté couronne, s'il neût point né- 
(jligé Dieu, l'Eglise et son âme ^ » — « Lorsque l'on 

\ . « La sua mente superiore à lumi del secoio, rovescio il mos- 



318 ALBERT LE GRAND. 

envisage Frédéric comme administrateur et législa- 
teur, )) reprend à six siècles de distance l'impartiale 
critique allemande, « on est contraint de l'admirer : 
l'activité de ce prince, sa capacité , ses qualités hors 
ligne, le distinguent entre tous ses contemporains ^ . . » 
Ces jugements ont, ce semble, quelque poids; ils 
rehaussent singulièrement l'importance du prince ex- 
communié, et, sur leur simple énoncé, on sent déjà 
peut-être, pour peu qu'on . s'intéresse aux ques- 
tions brûlantes que soulève la moindre allusion à 
l'un des plus hardis contempteurs des volontés pon- 
tificales dont on puisse feuilleter les annales, comme 
une sourde envie de nouer connaissance avec le re- 
belle et le maudît. Un aveuglement épais, opiniâtre 
n'aurait-il point soutenu, par hasard, en sous-œuvre, 
ces énormes catapultes d'où sont partis les traits dont 
plusieurs papes l'ont frappé? La sibylle qui dicta ja- 
dis les oracles du palais de Latran n'est-elle point la 
sœur aînée de celle qui conseille aujourd'hui le Vati- 
can? Ne serait-elle point tombée, çà et là, dans l'écueil 
vers lequel incline de longue date , avec une solennité 

tro feudale, crèo un governo civile, compile un codice di leggi , 
rese secura la vila et formb la félicita générale. « — Salimbene, 
Del rc descrizione et ciel regno délie Due Sicilie, 1. 1, p. 152. 
1. « ... wir mijssen den Kaiser als ein der lliiitigsten Herrscher 
seiner Zeit, als Gesetzgeber und Gesetzanwender bewundern.» — 
Raumor, Gesch. der Hohemtaufen, t. III. 



i; F, M PI m: kt la papauté. 319 

fatale, le vaisseau de saint Pierre? Une des méprises 
ou. étroitesses d'esprit coutumières de la sibylle ne 
consiste-t-elle point, par exemple, à confondre sans 
cesse le mal avec le mouvement , le novateur avec 
rimpie? Frédéric II flotte entre Julien l'Apostat et 
Luther, a-t-il été dit plus haut : sorte de Janus au 
profil antique, au front inquiet, une de ses faces 
regarde vers un ordre de choses suranné, l'autre 
vers une forme nouvelle de société qui s'accuse. Fré- 
déric eut le tempérament, la beauté, le charme, l'in- 
. consistance, les furies, les déboires, les vertus et les 
vices d'un Prométhée de transition. Je ne sache point 
qu'aucun penseur, aucun artiste, dans notre pays du 
moins, se soit encore arrêté complaisamment devant 
l'une de ces figures qui deviennent presque allégo- 
riques, tant elles reflètent de lueurs et d'impressions 
diverses , et qui s'imposent d'elles-mêmes à la sym- 
pathie ou à la haine, selon le jour où on les expose. 
Au point de vue critique comme au point de vue 
pittoresque, on peut estimer cependant comme une 
assez rare bonne fortune que de se croiser sur sa 
route avec un acteur de cette trempe, de cette sou- 
plesse et de ces ressources : inspiré, choyé, costumé 
tour à tour par les fées rivales d'Orient et d'Occident; 
un jour ceint de laurier ou de pampres comme un 
ancien, le lendemain se dépouillant du casque pour 



320 ALBERT LE GRAND. 

prendre le turban, ce soir, assis sur les marches du 
Capitule; ici, forçant les portes de l'église, là, sou- 
riant aux houris dans le harem; toujours en veine, 
toujours par voies et par chemins, toujours brillant 
et osé, soit qu'il essaye la toge de César, la mante 
du trouvère, la cotte de mailles du preux, le froc du 
réformateur ou le burnous de Saladin. Frédéric fait 
pendant à Albert comme Lucifer à l'Archange fidèle 
dans les vieilles estampes , et tous deux n'ont point 
été sans raison opposés l'un à l'autre. Le premier 
personnifie le siècle^ le monde profane; le second do- 
mine le siècle, Frédéric propose confusément; Albert 
distingue, plane, compare, et parfois résout. Quel- 
ques traits sur les mœurs intimes, quelques détails 
sur le caractère et les goûts du très-délié successeur 
du très-pesant Barberousse ne seront peut-être point 
déplacés ici \ 

(( Frédéric Hohenstaufen était de taille moyenne, 
mais bien prise. L'expression de son visage annonçait 
la hardiesse et la vigueur. Ses cheveux semblaient 
d'un blond doré. Son adresse à tous les exercices du 



'I. Consulter Kington, Frederick II, ei/iperor of t/ie Ro?nans. 
— Raumer, Gesch. der Ilohenslaufen. — Rolirbacher, Histoire 
de l'Église. — Rémi, Hisl. écoles. — Huillard-Bréholles, Hisl. 
diplom., sumptibus de Luynes ; Vie et correspondance de Pierre 
des lï^nes. — Brunelto Latini, li rmsor.s.— Salimbeno, etc., etc. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTE. 321 

corps lui doiinail une supéi'iorité pliysi(|uc sur les 
hommes ordinaires \ » Un buste en marbre blanc, 
avec cette inscription : FuÉDÉaic, que tout le monde 
a pu voir pour peu qu'on ait traîné le pas sur les dalles 
polies de ce temple, sorte de Panthéon des gloires 
germaniques, élevé par le roi Louis de Bavière aux 
environs de Ratisbonne, à la Walhalla, se rapporte 
assez fidèlement aux descriptions de sa personne 
ébauchées par les chroniques. Le front garde une 
sérénité de commande et tombe droit comme celui 
des statues romaines représentant Auguste. Le nez 
s'accentue avec délicatesse; il fait songer à la finesse 
de traits des Moresques qui veillèrent sans doute sur 
le berceau de cet Allemand né en Sicile : Frédéric 
conserva toujours des premières impressions de son 
enfance un invincible attrait pour les couleurs, les arts 
et les us et coutumes de l'Orient. Les lèvres, qu'on 
s'attendait peut-être devoir exprimer la hauteur, le 
dédain ou l'ironie , n'éveillent au contraire qu'une 
idée de douceur et de majesté. Murmure-t-elle le re- 
frain d'une romance fredonnée au clair de lune sous 
un balcon de Pouzzoles, cette bouche de marbre, 
médite-t-elle un édit plein de sagesse, sourit-elle aux 
aimées, aux aigles de la colonne Trajane, à quel- 

1. V. Kïcoh, Ilist.ùnper.j, va.— Chron. Vârïs, apud Kanmer. 
1 21 



322 ALBERT LE GRAND. 

que petit page accordant son luth ou laissant tom- 
ber une aiguière, aux prédictions favorables d'un as- 
trologue ou d'un augure, à c|uelque vague rêverie qui 
vient d'Allemagne et qui y retourne, à Naples Tin- 
dolente endormie devant son golfe, à la lame bleuâtre 
d'une épée de Damas, à la gambade d'un bouffon, 
aux roses d'un banquet , aux pierreries du sceptre 
impérial? Chi lo sa; mais elle sourit. — J'adlvi la vie 
ET JE FUS CÉSAR, — telle est, la seule idée qu'on em- 
porte après avoir suivi les lignes pures et fermes du 
buste de la Walhalla, et peut-être, après tout, le 
sculpteur ayant naturellement à choisir, mais devant 
nécessairement se borner, entre les vingt aspects chan- 
geants que présente l'extrême mobilité du modèle, a-t-il 
été bien inspiré en n'essayant de rendre sensibles que 
les deux contrastes les plus ordinaires de la physiono- 
mie de Frédéric, — je ne sais quel air de voluptueux 
abandon relevé, soutenu par un air de placide arro- 
gance. On ne saurait trop appuyer, en effet, sur cette 
originalité du tempérament moral du rival du pape 
Grégoire IX : César ne perdit jamais le sentiment net 
et lucide de sa dignité. Au milieu des combats, des 
tournois, des orgies et des fêtes, et, sous une légèreté 
apparente, capricieux mais superbe, il put, il est vrai, 
arriver au paladin de recevoir, dans ses familières ac- 
cointances avec toutes les passions, quelques insigni- 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTE. 323 

fiantes blessures : il ne leur abandonna jamais son 
bouclier. Une sérénité moitié orientale, moitié romaine, 
un peu fataliste, un peu stoïque, l'accompagne en tout 
lieu, au milieu des vicissitudes d'une des carrières 
les plus agitées que l'on connaisse. Dans les bras de 
l'amour, sous le coup des excommunications et des 
anathèmes, après les victoires et après les défaites, 
dans la bonne et la mauvaise fortune, le roi des Romains 
se retrouve toujours lui-même, alors que l'homme 
paraît s'oublier ou s'emporter, et l'on dirait que c'est 
surtout au bord des précipices, entre les fumées de 
l'ivresse, les hasards des mêlées; le choc des coupes, 
les tresses dénouées des bacchantes , que , froide et 
calme, lui montrant du doigt son diadème, lui appa- 
raît son Egérie. 

D'une étendue, d'une facilité, d'une curiosité 
d'esprit singulières, quah'tés d'autant plus remar- 
quables qu'elles ne lui furent communes avec aucun 
autre souverain du moyen âge , l'empereur Fi'é- 
déric II s'intéressait et s'entendait à toutes choses : 
aux sciences naturelles, à Tarchitecture, à la poésie, 
aux constructions maritimes, à la jurisprudence , à 
la tactique, à la philosophie, aux arts. Le Recueil de 
lois nouvelles qui parut au mois d'aoïàt 1231 , et qu'é- 
laboi'a, sous ses auspices, le chancelier de l'Empire 
Pierre des Vignes, aidé dans cet immense travail par 



324 ALBERT LE GRAND. 

les plus notables professeurs de l'université de Na- 
ples , présente le monument juridique le plus impo- 
sant et le plus complet, dont les larges assises et la 
masse compacte fassent souvenir du liant et de la 
solidité du génie romain au milieu des conceptions 
aventureuses et toujours grêles, irrégulières, un peu 
forcées du génie gothic{ue. Un second Montesquieu 
s'engagera peut-être, cjuelque jour, sous ses voûtes 
et ses galeries , à seule fin d'essayer de se rendre 
compte, plus exactement c{ue le premier, des rouages 
complicjués de l'organisation féodale K Progressif par 
raison, si ce n'est par bonté d'âme, humanitaire par 
bon goût , si ce n'est par notion du devoir, soucieux 
de certaines questions sociales, aujourd'hui seulement 
à l'ordre du jour, dans un siècle où souverains, sei- 
gneurs, princes, évêques et papes sont accusés, non 
sans motif, d'avoir complètement négligé les intérêts 
de la classe cjue l'on appelle aujourd'hui la classe 
ouvrière, foule sans nom jadis , corvéable à merci , 
Frédéric suppléa de son mieux par des règlements 
de police, c{uelques-uns bizarres , la plupart équita- 
bles et libéraux, à l'incurie inintelligente ou coupable 

1. V. Assises de Capoue, an. 1230, iip. Cercani, I. I et IV.— 
Regest., HonoriuslII, an. 5, Chr. 612. — Petriis de Vineis, t. lU. 
— Gattula, t. III, p. 332-339. — Pecchia , t. II, p. 180; t. III. 
[). 75.— Grimaldi, Slor. délie leg., t. II, p. 231. 



L'EMPinii ET LA PAPAUTÉ. 325 

de ses contemporains ^ firâce à son initiative éclai- 
rée, l'unité des poids et des mesures, par exemple, 
devient obligatoire dans tous les pays relevant de 
l'Empire. On l'arrête, on la fixe d'après un étalon -. 
Pour obvier, d'une part, aux exactions, aux abus de 
pouvoir, aux pressions que ne laissaient point d'exer- 
cer dans les contrées soumises à leur influence les 
grands propriétaires fonciers ; pour sauvegarder, 
assurer, d'autre part, la rentrée des récoltes; pour 
prévenir enfin les grèves, toujours préjudiciables à la 
chose publique, une des lois nouvelles décide, avec 
une équité, selon nous, parfaite, que, diaprés le taux 
normal des salaires ^ en temps exceptionnel de mois- 



\. Pour ne citer qu'un de ces règlements bizarres , on voit 
qu'il était défendu, par exemple, sous peine d'amende, aux bou- 
chers et charcutiers de l'Empire de vendre de la viande d'animaux 
femelles pour de la viande d'animaux màles. Il est certain que la 
viande de vache ne vaut point la viande de bœuf; mais la chair de 
mouton est-elle préférable à la chair de brebis? Nous ne prendrons 
point sur nous de décider cette grave question, mais le préjugé 
était formel au moyen âge. L'infériorité de tout être femelle, sous 
tous les rapports, avait été établie par la Scolastique. Cette propo- 
sition-ci : ta femme est inférieure à rhom?ne, généralement re- 
connue en Sorbonne, avait reçu ce corollaire inattendu sur Tétai 
des charcutiers et des bouchers : ta cfiair de loute femelle est 
malsaine et de seconde catégorie. 

2. « Aile Maasse und Gewichte sollten richtig und nach den im 
Ilofe befindiichon gericht und geregelt werden. « Raumer. 



3t>t) ALBERT LE GRAND. 

son ou de vendange,, sera pn'se^ en cas de difficultés^ 
UNE MOYENNE, par arbitrage : seront juges et ar- 
bitres LES représentants DE l' AUTORITÉ LOCALE \ 

L'ordonnance qui impose aux étudiants en médecine 
l'obligation d'avoir étudié pendant trois ans la philo- 
sophie ou la logique avant de briguer la faveur d'un 
diplôme et d'obtenir le droit d'exercer la profes- 
sion de médecin mérite une mention particulière. Les 
considérants qui l'appuient et la motivent ne man- 
quent peut-être point complètement d'actualité ; ils 
trouveront peut-être encore quelques partisans parmi 
les docteurs de notre illustre et savante école, que 
quelques membres de l'épiscopat français actuel dé- 
noncent , un peu témérairement peut-être , à la sus- 
picion, à l'indignation des pères de famille. Ne les 
a-t-on point accusés, nos docteurs, de corrompre 
la jeunesse et de ne lui donner qu'un enseignement 
lourdement , exclusivement , effrontément matéria- 
liste? « Nous ordonnons quil en soit ainsi, — répète en 
propres termes, en appuyant sur sa pensée, Frédéric, 
le MÉCRÉANT, le MAUDIT, — oui , uous voulons que les 
médecins^ avant d'exercer la médecine,, prennent une 
teinture de philosophie , parce quil semble, en effet , 
impossible quon puisse jamais exercer convenable- 

1 . Gesetzgebung Friedrichs II, Gescli. der IJolienslaufen. 



L'EMPIRE ET LA PAPyVUTK. 327 

ment la profession de médecin , si l'on ne s'est point 
préalablement quelque peu familiarisé avec la logi- 
que V » Grégoire a-t-il jamais tenu langage aussi 
raisonnable et aussi élevé? Quand on recherche les 
décisions de la cour de Rome sur ces sujets spéciaux, 
lesquels touchent infiniment de plus près cependant au 
bien-être, au bonheur et à la prospérité des peuples 
commis à la garde des souverains, que dis-je? à leur 
moralité même , que la question de savoir à qui re- 
vient de droit la possession de Ferrare ou de Massa, 
sur quels documents tombe l'archéologue ou le phi- 
losophe^ sur des veto. Rome se montre opposée aux 
expériences d'anatomie, comme Bagdad; elle recule 
indéfiniment l'époque où l'on commencera à se rendre 
compte en Europe de la construction générale du 
corps humain, de la situation des organes et de l'en- 
semble des fonctions vitales. Malheur, au moyen âge, 
à qui entreprend des études sur l'écorché et le sque- 
lette! Cest un crime de faire bouillir des corps morts^ 
c'est un sacrilège que de plonger le scalpel dans la chair 
des trépassés -. D'où vous viennent donc, contemp- 

1. Quia nunquam sciri potesL scientia medicinae, nisi de lo- 
gica aliquid prœsciatur. Constit., III, 44-47. 

2. V. Hist. liltér,, xiii« siècle, Institut de France. — Nous 
aurons occasion, du reste, de jeter quelque jour sur ces matières 
dans les parties du présent ouvrage qui traitent de l'état des 



3-28 ALBERT LE GRAND. 

teurs de la vie, ce soudain respect et cette horreur 
inattendue pour tout ce qui semble attenter à la dignité 
humaine par delà la tombe? De quel droit, sinistres 
inconséquents, défendez-vous donc à la science d'in- 
terroger la mort dans un but utile , tandis que vous 
livrez aux chiens les restes des hérétiques et faites 
brûler les vivants ^ ? 

Nous venons de voir à l'œuvre le législateur; 
jetons maintenant un coup d'œil sur la figure de 
l'administrateur et du capitaine. On demeure agréa- 
blement surpris en feuilletant les pages des Consti- 
tutions qui traitent de re militari j, du nombre relati- 
vement restreint d'auxiliaires — car ce ne sont point 
encore des soldats — qui se groupaient à l'appel du 
chef laïque de la chrétienté en temps de guerre , au 
xiif siècle. Les nobles et les seigneurs feudataires de 
l'Empire payant exclusivement de leurs personnes 
rimpôt du sang ^ ayant à supporter tous les frais de 
harnachement et d'équipement , tirant , en un mot , 
de leur propre cassette toutes les dépenses qu'exige 
de ses adorateurs la plus atroce de toutes les divini- 
tés antiques à laquelle nous continuons, nous chré- 
tiens , à offrir de solennels holocaustes , Bellone, — 

sciences en général au moyen âge, lorsque nous examinerons les 
ouvrages d'Albert. — Albert le Grandj, t. IT. 

1. V. Hist. lillér.., De J'iDquisition en Languedoc. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTK. 3'29 

Bellone, qu'il faut bien se garder de confondre avec 
Minerve, — il en résultait que les longues et lointaines 
expéditions devenaient, pour ainsi dire, impratica- 
bles. Plus les renforts exigibles étaient, en elîet, con- 
sidérables, plus, en certains cas, ils se refusaient 
impunément; plus le prince allié était puissant, moins 
on pouvait compter sur ses hommes ; plus le système 
du bon plaisir et l'esprit d'aventure dominaient dans 
les conseils du souverain, moins le souverain était as- 
suré d'être entendu de ses pairs qui l'avaient élu. Fré- 
déric, pour en arriver à former des corps de troupes 
présentant quelque consistance et gardant un peu la 
discipline, pour ne point se trouver désarmé à l'im- 
proviste le jour de la fête de Noël ou de la Saint-Jean, 
Frédéric fut donc contraint de recourir, nouvel An- 
nibal, aux mercenaires, et il lui fallut bien, bon gré, 
mal gré, compter avec eux. Sarrasins pour la plupart, 
ces lansquenets du Midi n'étaient point faciles à com- 
mander, suscitaient mille embarras et attiraient régu- 
lièrement sur leur maître les malédictions des évêques, 
lesquels pensaient voir passer l'Antéchrist escorté de 
Maugrabins, quand, entouré de ses infidèles ceints du 
turban^ l'empereur franchissait les Calabres ou tra- 
versait le Milanais. Que si l'on prend en considération 
le génie tracassier, routinier et revêche des institutions 
féodales, la rentrée toujours laborieuse des prestations, 



330 ALBERT LE GRAND. 

des redevances presque toujours en nature, rare- 
ment en argent, on se convaincra aisément des obsta- 
cles contre lesquels il lui a fallu lutter pour entretenir 
sur un pied respectable des armées permanentes et 
faire face tout à la fois, — en Italie, aux révoltes de la 
Ligue lombarde, aux empiétements des républiques de 
Gênes ou de Venise, ouvertement ralliées à la politi- 
que pontificale, — en Allemagne, aux électeurs par- 
tisans du saint -siège. Dès qu'un souverain prenait 
des guerriers à sa solde au moyen âge, en vue d'une 
guerre éventuelle, s'il se décidait à la paix, c'était 
la ruine; s'il revenait vainqueur après l'expédition 
rêvée, pour en acquitter la note, il se voyait con- 
traint , financièrement parlant , de se lancer dans de 
nouveaux hasards et d'opérer ses recouvrements les 
armes à la main \ Frédéric releva la marine, un 
instant, on le sait de reste, mise en si grand relief 
et si brillant état par les Normands. Sa fiotte comp- 
tait , paraît-il , du vivant du moins de l'illustre ami- 
ral Spinola, dix gros navires de ligne et soixante-dix 
de taille moyenne. Un de ces vaisseaux, réputé le 
plus magnifique qu'ait jamais porté la mer, contenait 
jusqu'à mille hommes d'équipage. Le roi des Ro- 
mains employait sans doute ces forces maritimes à 

I. V. Petrus de Vineis, t. II. — Yizenzio, t. I, p. 139. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUIÉ. 3;n 

favoriser, à protéger le cominei'ce, dont les transac- 
tions prirent effectivement, sous son règne, une impor- 
tance merveilleuse et subite, et depuis lors toujours 
croissante; mais sa flotte lui fut aussi d'un grand 
secours pour porter, ses courriers et resserrer chaque 
jour plus étroitement les relations d'amitié qu'il lui 
convenait d'entretenir avec ses frères du Levant^ les 
sultans et les émirs \ On la voyait souvent station- 
ner, cette flotte, objet de la stupéfaction universelle, 
racontent les historiens du temps, dans les ports de 
Messine, de Salerne ou de Brindes, et sur un signe 
de Frédéric tout s'ébranlait \ Trop vif admirateur 
des Romains pour ne point tenir en grand honneur la 
truelle, les constructions monumentales et les travaux 
de voirie , apte à diriger par lui-même l'exécution 
des plans les plus hardis, il fortifia, embellit, res- 
taura quantité de villes à demi ruinées de la Sicile et 
de l'Italie méridionale : Alcamo, par exemple, Agopa, 
Héraclée en Sicile; Gaëte et Gapoue en Italie \ A 
quelque époque , du reste , de son existence acci- 



1. Fredericus II erat omnibus Soldanis Orientis particeps in 
mercimoniis et amicissimus, ita ut usque ad Jndos currebanl ad 
commodum suum, tam per mare quam per terras, institutores. — 
Matth. Paris, 344. 

2. V. Raumer, t. Ilf, Gescli. der Hohenstaufen. 

3. y. Signoreili, t. II, p. 491. — Gaetani, t. II, p. 9. 



33'2 ALBERT LE GRA;ND. 

dentée qu'on l'envisage , c'est au bord de la .Médi- 
terranée, en regard de tant de sites délicieux, non 
loin des rivages où la riante imagination des anciens 
a découpé l'île des Sirènes, quelquefois à Palerme, le 
plus souvent aux environs de Naples ou sous les bos- 
quets d'Amalfi , que le Giaour de Germanie, fidèle 
encore sur ce point aux usages des patriciens du 
Latium, semble avoir établi de préférence ses dieux 
lares, et, près des ombres de Virgile et de Tibulle, 
per arnica silentia lunœ, sacrifié aux Grâces dans les 
bras de la bonne déesse, Frédéric revient sans cesse 
en ces lieux dès que ne le retiennent plus au milieu 
des Barbare's les grosses affaires, les sottes querelles 
ou les combats. C'est là, devant les ondes bleues qui 
roulent mollement entre Gastellamare et Sorrente , 
qu'accoudé sur la balustrade d'un de ses palais, le 
père du blond Manfred hello corne il padre, le croyant 
indocile , l'astucieux , l'intelligent despote , le dilcl- 
tanle, le vaillant, le brillant chevalier, l'ardent mais 
inégal ami, le commensal aux reparties attiques, l'un 
des grands seigneurs assurément les plus accomplis 
et les plus corrompus qu'ait applaudis le inonde de- 
puis Alcibiade, se livrait librement à ses rêveries et 
s'abandonnait sans remords à ses penchants. Condam- 
ner, sans admettre à son endroit le bénéfice des cir- 
constances atténuantes, le souverain, le novateur, le 



L'KiMlMHE ET LA PAPAUTK. 333 

politique, cela serait faire preuve, pensons-nous, de 
non moins d'irréflexion que d'injustice, et, pour ré- 
sumer en une ligne notre sentiment sous ce rapport, 
nous saurons toujours quelque gré h ce condottiere 
de l'idée, embusqué derrière un trône, d'avoir fait 
œuvre de ses dix doigts, d'avoir cru devoir prendre 
l'initiative en toutes choses, et, s'il s'est écarté sou- 
vent du droit chemin, d'avoir au moins frayé quel- 
ques voies nouvelles. S'endormir au faîte des hon- 
neurs est si facile, ne rien hasarder est si commode, 
ne point se compromettre, quand on ne couche point 
sur la paille, est de si bon goût ! « Que ceux qui tra- 
vaillent de leurs mains se réjouissent, a dit le dernier 
des Pères de l'Église : Jésus -Christ est de leur 
CORPS. )) Ceux qui travaillent passionnément de leur 
esprit semblent parfois avoir le diable au corps ^ j'en 
conviens ; mais on ne craindra point d'assurer que ce 
ne sont point là les possédés du démon qui doivent dé- 
plaire le plus au divin Maître. Ils baisent à leur insu un 
pan de sa robe ; ils le servent parfois, sans s'en douter; 
ce ne sont point toujours ceux qui portent la croix d'or 
sur la poitrine qui plantent la croix dans les entrailles 
du genre humain. Comme particulier, j'abandonne 
sans réserve et sans pitié Frédéric Hohenstaufen aux 
sévérités des censeurs, et l'on n'admet même point que 
le vague reflet qui tombe de la pourpre et qui relève 



334 ALBERT LE GRAND. 

aux yeux de quelques honnêtes gens les débauches 
royales, les colore, les excuse ou les pallie. Je vou- 
drais bien voir un voyageur ne point prendre garde 
aux reptiles qui rampent autour des ruines des tem- 
ples de Pœstum, parce qu'il aurait lu dans Horace 
que jadis, en ces lieux, on cueillit des roses. Les 
ruines, les campagnes de Pœstum, c'est pour nous 
l'histoire; le voyageur, c'est le critic|ue : il montre du 
doigt les vipères sous les fleurs fanées. 

(i Si le Dieu des Juifs avait eu mon royaume, la 
terre de Labour, les Calabres, la Sicile et l'Apulie, 
le Dieu des Juifs n'eût point tant célébré la Terre 
promise ^.. » Telles étaient les religieuses réflexions 
que Frédéric rapportait de Palestine , et ses plaisirs 
furent toujours assaisonnés de sarcasmes ou d'allu- 
sions impies. Dans un de ses palais d'Apulie, celui 
qui conseillait aux clercs de revenir aux us et cou- 
tumes de la primitive Eglise entretenait un harem , 
dont un Arabe, — on l'appelait Ben-Abou-Zeughi , 
personnage d'une invention, d'un désintéressement et 
d'un tact extraordinaires, — avait la haute surveillance 
et les clefs. Il ne se passait guère de mois que ce haut 
fournisseur ne reçût quelque nouvel envoi du cadi de 
Palerme. La Sicile ne produisait plus alors autant de 

\i Salimbene, passage déjà cité; 



L'EMIMRK F,T LA PAPAUTÉ. 335 

blé que du temps des Romains ; on ne pouvait plus 
la regarder comme le grenier de l'Empire; mais elle 
était restée féconde en belles et souples créatures, 
faites à souhait pour les amours. Ben-Abou-Zeughi 
moissonnait pour son maître la beauté, comme le 
préteur antique assistait du haut de son char à la 
récolte des épis, et, par ses soins intelligents, en ba- 
teau, s'étalait par lots bruns ou vermeils, à fond de 
cale ou sur le pont, Vénus, comme jadis s'était en- 
tassée Gérés. Des eunuques gardaient, selon la mode 
d'Orient, ce troupeau de filles sarrasines, scandale de 
la chrétienté, et lui, Frédéric, sultan d'Europe, ne dif- 
férait de ses frères d'Egypte ou d'Asie dans ses façons 
d'agir avec elles que sur ce point caractéristique : sa 
volupté occidentale n'admettait point la paresse; — 
il jetait son mouchoir aux aimées, mais ce mouchoir, 
les aimées Vavaient ourlé. Chacune de ses femmes 
recevait chaque matin sa tâche : elles s'occupaient 
de couture, de piquage, de tapisserie ou de bro- 
derie. Ben-Abou-Zeughi distribuait à chacune, non 
pas seulement l'aiguille et le fil, mais les patrons les 
plus nouveaux, et, quand l'ouvrage était mal fait, il 
est probable que, non moins inflexible sur les négli- 
gences et les maladresses de l'atelier que sur les gau- 
cheries ou les inexpériences de maintien commises 
ailleurs, il punissait la lente, la brusque, la brouil- 



336 ALBERT LE GRAND. 

lonne ou l'étourdie \ Les robes des maîtresses du roi 
des Romains , celles des dames de sa cour sortaient 
presque toutes de ce gynécée singulièrement bien 
tenu, où les étoffes ne perdaient rien de leur lustre 
ni de leur éclat, et, qui sait? les voiles de l'altière 
Piémontaise Bianca Lancia, qu'aimait à soulever au 
soleil couchant, à l'ombre embaumée des bosquets 
de Sorrente, le galantiiomo du temps, ces voiles fu- 
rent peut-être brodés au harem. Frédéric avait trans- 
porté toutes les sensualités , tous les divertissements 
de la vie orientale au pied du Vésuve : il conviait à 
mener comme lui ce genre de vie ses courtisans 
d'abord , puis les étrangers qu'il recevait avec une 
bonne grâce sans pareille. Après l'un de ces repas 
succulents auxquels lui-même touchait à peine, car 
le mécréant était sobre et se contentait de peu d'ali- 
ments, — festins arrosés de vins de Grèce ou de 
Syracuse et que préparait l'illustre Bcrard, premier 
maître-queux, lequel Bérard prétendait avoir retrouvé 
la recette du fameux scapece d'Apicius, — l'empereur 



\. Frederick ordered them to employ themselves in spinning or 
in some other useful work. An Arab of the name of Ben-Abou- 
Zeughi superintendet the distribution of Ihe robes trimmed n illi 
fur, the veils, and the linen raiment, served out to each of the 
Emperor ladies. — Kington, JHstory of Frederick the Second, 
emperor of Ihe Honians, t. I, p. 476. 



L'KMIMHK ET I. A PAPAl TK. 337 

menait souvent ses convives sur la terrasse, content 
à l'envi les chroniques, u Là, deux filles mauresques, 
belles comme le jour, attendaient, les pieds sur quatre 
boules, l'arrivée de la compagnie. Alors, se livrant 
à des contorsions sans fin, en avant, en arrière, chan- 
tant et se balançant des hanches, frappant des cym- 
bales et agitant des castagnettes, elles variaient leurs 
poses langoureuses et paraissaient perdre la tête... 
La plante de leurs pieds ne se détachait cependant 
jamais des boules... Une musique de petites trom- 
pettes d'argent , dont jouaient des musiciens noirs, 
pour le plus grand plaisir de rimpératrice, complé- 
tait l'attrait du spectacle ^.. » 

D'humeur fantasque et nomade, Frédéric, sans 
trop s'éloigner de Castellamare et de l'île d'Ischia, 
changeait toutefois volontiers de demeure et trans- 
portait sans cesse de palais en palais , de villa en 
villa, sa suite, son pompeux attirail et ses équipages. 
Qu'on essaye de se représenter une cour errante sous 
des bois d'oliviers et d'orangers ; campant un jour à 
Apricerna, un autre jour à Castel di Monte; traînant 
partout après elle des fourgons de bateleurs, des mu- 
lets chargés de coupes d'or et de vaisselle plate, des 

1. Tubœ und tubectœ von Silber. V. Regest., 229-230.— Rau- 
mer, Gesch. der Hohenslaufen , t. III, p. 431. — Kington, A. I, 
p. 470. 

I. 22 



338 ALBERT LE GRAND. 

troupes de pages de noble lignée, de longues files de 
haquenées trottant l'amble et ployant sous le poids 
des captives de Ben-Abou-Zeughi ^ ! Pendant une 
halte survenaient parfois les ambassadeurs du sou- 
dan ; ils se croisaient avec, les légats du pape : les 
uns déposaient aux pieds du mécréant des colliers de 
perles ou d'émeraudes, les autres déroulaient des 
parchemins ". Voyez -vous d'ici les rudes évêques 
teutons coudoyant des astrologues % les philosophes 

'I . Zu so guten Essen und Trinken gehorten schone Palasle 
und reichgescbmïickte Wohnungen. Dièse filnden sich nicht allein 
in den grosseren Stadten Palermo, Messina... sondern der Keiser 
legle aucli... in den sclionsten Gegenden seines Reiciies : so z. b. 
in Apricerna, Garagnone, Andria, Castello di Monte. — Raumer, 
Geschichle dtr Hohenslaufen. 

« Les fils des nobles se disputaient l'honneur d'entrer à cette 
école de chevalerie. » Aldimari. 

2. Entre autres cadeaux magnifiques, le Soudan d'Egypte en- 
voya un jour à son frère d'Occident, une lente, au dais de laquelle 
étaient suspendus une lune et un soleil, en émail. Au moyen d'un 
mécanisme ingénieux , les deux astres s'éloignaient ou se rap- 
prochaient, et, selon la distance qui les séparait, on pouvait juger 
approximativement des heures... — Raumer. — « Som clérical... 
are astounded to find themselnes seated close from the turbaned 
men of the East. » — Kington. 

3. Frédéric croyait aux prédictions des astrologues; il les con- 
sultait sans cesse. L'un d'eux, par exemple, lui ayant prédit qu'il 
mourrait parmi les fleurs, sub flore marcescere , il en conclut 
subiilement que la mort l'attendait probablement à Florence. Aussi 
Frédéric ne mit-il jamais les pieds dans cette ville. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 339 

de l'ccolc d'AvciToës conseilhmt la sagesse aux bouil- 
lants troubadours d'Aquitaine, l'audace et le gai propos 
aux larmoyants et trop discrets Minnesinger de Souabe 
ou de Franconie ^? Quant à lui, Frédéric, assis sur 
un tertre de verdure, il reçoit courtoisement les hom- 
mages, les présents et les dépêches qu'on lui adresse 
de toutes les parties du monde. Le Giaour parle à cha- 
cun sa langue, u soit qu'il se trouve avoir à répondre 
aux Arabes de Palestine, aux Grecs de la Galabre, 
aux Italiens de Toscane, aux Français de Lorraine, 
aux Allemands de Thuringe '\ » Poëte à ses heures % 

1. « Zum Bewaise dass neben dem Sclierz hier aucli das Erns- 
teste Platz finde, konnten die vvaisen Sohne Averroës auftreten... » 
Raumer. — Voir sur les Minnesingei' (en français, les Chantres 
ou les Chanteurs d'amour) notre essai littéraire, les Chevaliers- 
poêles d'Allemagne (Minnesinger), Didier. Paris, 1862. 

2. « The Arab of Palestine, theGreeck from Calabria, etc., etc., 
find that César undestand them ail... With Latin of course he is 
fainiliar. » — Malespini ap. Kington. 

3. Voici quelques-uns de ces petits vers galants de Frédéric, 
bons à chauler avec accompagnement de tambour de basque ou 
de guitare. Kington remarque avec raison que Torlhographe de la 
langue italienne n'a guère varié depuis six siècles. 



Per voi son gioioso 
Gaio ed amoroso , 
Vizo pretioso 
D'amore lezioso : 
Pregovi Donna mia 
Per vostra cortesia 
E pregovi che sia , 
Quello chel cor desia... 



3i0 ALDEPiT LE GI'.AND. 

législateur et théologien avec Pierre des Vignes, astro- 
nome et naturaliste avec Michel Scot % César montre 
à tous un visage aiïable et bienveillant ; César sait 
allier la gravité à la gaieté ". « Tu Messer^ » ainsi le 
nomment d'ordinaire , en se servant de l'antique et 
familière formule, ses sujets d'Italie, et cette façon de 
dire le réjouit ^ 

L'un des passe -temps favoris de Frédéric Ho- 
henstaufen était la chasse au faucon. Dans un de ses 
moments de loisir, il a même rédigé par écrit, pour 
ceux qui comme lui volaient avec art, avec méthode et 
cjui se plaisaient à porter sur le poing des faucons de 
haut parage et de grand prix, les instructions les plus 
détaillées sur la façon d'élever et de dresser ces déli- 
cats animaux. Le Traité de fauconnerie de l'empereur 
Frédéric fait encore autorité, ce semble, pour les rares 
amateurs modernes de la chasse au vol qui se piquent 
de connaître un peu leur métier. L'ornithologiste éru- 
dit ainsi que l'historiographe des chasses peuvent y 
glaner encore mille précieux renseignements, des re- 

1. Michel Scol traduisit, par ordre de Frédéric II, ['Histoire 
des animaux d'Aristote. V. Jourdain, Mémoire sur les Iraduclions 
latines d'Aristote, p. 130. 

2. Frédéric alliait le plus grand sérieux, même la sévérité, à 
un génie riant et ouvert... « Das Auge driickte in die Regel die 
freundiiche Heiterkeit. » Gesc/i. der Hohenslaufen. 

3. V. Kington, Hist. Fred., t. I. p. 473. 



L'EMPIRK 1:T la PAPALTK. 341 

marques exti'êmemont fines sur les migrations et les 
aiïections périodiques de la gcnt ailée, de minutieuses 
dissei'tations sur les qualités, les défauts, les infirmi- 
tés, les penchants déclarés ou secrets, les plumes, les 
yeux, les mœurs et les habitudes de dilTérentes es- 
pèces d'oiseaux de proie. Quelques passages de ce petit 
livre, non moins sérieux par le ton qui y règne d'un 
bout à l'autre que léger par son titre, indiquent de la 
part de l'auteur des intentions presque scientifiques, et 
ne laissent point que de révéler chez lui des connais- 
sances assez étendues en histoire naturelle. Albert le 
Grand a, du reste, commenté tout au long le Traité 
de fauconnerie; le docteur s'en est approprié la sub- 
stance j il a môme pris la peine de nous avertir, en 
toutes lettres, qu'il a mis à profit les notes de Fré- 
déric, car il inscrit en tête d'un de ses chapitres : 
Secundum e.vperta Frederici imper alo r is ^ , N'est-ce 
point à la fois témoigner combien il en appréciait la 
valeur et inviter à en tourner les feuillets? Sans don- 
ner tout à fait suite au dessein qui nous avait d'abord 
tenté, sans y renoncer tout à fait non plus, on se 
contentera de présenter ici quelques fragments de ce 
fameux Traité, non pas recueillis dans le texte origi- 

\ . De regimine accipilrum et infirmilatibus, secundum exporta 
Frederici imperaloris. Albfhti IMagni Opéra, édit. Jammy, in- 
folio. De Animalibus, t. YI, iib. 23. 



:U2 ALBERT LE GRAND. 

liai, mais dérobés à la version du fils de Dominique. 
A cette sorte de compromis nous trouvons, en effet, ce 
double avantage et de ne point prendre congé trop 
brusquement de l'intelligence ouverte du roi des Ro- 
mains, et de revenir nous abriter, sans détours, sous 
la tutélaire égide d'Albert. Pourquoi d'ailleurs ne point 
saisir la première occasion qui s'offre d'elle-même de 
nous familiariser avec le style du maître dans une de 
ses dissertations profanes? Peut-être parviendrons- 
nous aussi, grâce à cette sorte de fugue en plein air 
et comme qui dirait d'innocentes variations dans l'es- 
pace, à effacer ou tout au moins à atténuer l'impres- 
sion défavorable qu'ont pu produire sur quelques 
imaginations inquiètes les tableaux un peu libres qui 
viennent de passer sous les yeux ^ . 

La place que tient aujourd'hui, dans les cer- 
velles, les conversations, les disputes, les rêves, en- 
fin sur les tablettes des sportsmen, le cheval de course 
de pur sang , le noble falcon l'occupait au moyen 
âge. L'animation, quelquefois réelle, quelquefois fac- 

i. La latinité du Traité de fauconnerie de l'empereur Fré- 
déric n'a point la prétention de rivaliser avec les modèles de la lit- 
térature antique. L'empereur a adopté le langage de la conversa- 
tion courante, et il a bien fait. Peut-être, s'il eût cherché à imiter 
Pline ou Sénèque, Frédéric n'eût-il point été compris, surtout du 
chasseur rustique. — De diversis mameribis volatuum, tel est 
\ en-tête d'un de ses livres. Horresco referens! 



f/KMPinK ET LA PAPAUTÉ. 343 

tice , cette sorte à' excitation agréable et élégante , 
que donne aux réunions de printemps ou d'automne, 
aux conversations, aux gageures du public joueur, 
riche, ennuyé ou simplement désœuvré, la présence 
sur la piste du favori , nos pères en ont joui, l'ont 
recherchée, l'ont savourée à longs traits. Aujourd'hui 
l'on court : jadis on volait. Aujourd'hui les regards 
suivent les péripéties d'une lutte de vitesse sur mie 
prairie : jadis la lutte était sanglante et la victoire 
se poursuivait sous les nuages. Au lieu d'exposer de 
grosses sommes sur le galop plus ou moins rapide 
d'un quadrupède , on les risquait autrefois sur les 
ailes d'un oiseau : entre les deux divertissements voilà 
toute la différence, u Qu'importe le flacon pourvu qu'il 
ait l'ivresse, » a dit le poëte. Les différents genres de 
sport, au moyen âge , ne furent point sans doute les 
mêmes que les nôtres, mais les rudes amateurs de 
cette lointaine époque se livraient à leur goût pour 
la chasse avec non moins de zèle et de conviction 
que nos plus fougueux disciples de saint Hubert. 
On se tromperait fort si l'on croyait qu'on attacha 
moins d'importance, au xiii'' siècle, à la possession 
d'un parfait, loyal et irréprochable lévrier des airSj,que 
les éleveurs de France ou d'Angleterre n'en attachent, 
au xix^ siècle, à la propriété d'un poulain dont la 
performance ou les moyens promettent une nouvelle 



344 ALBERT LK GRAND. 

Éclipse OU bien un second Gladiateur. Les égards quasi 
consulaires dont se voit entouré le vainqueur probable 
du Derby, le faucon sans peur, sans tare et sans re- 
proche, les réclamait , de son temps , à grands cris. 
Son entraînement, à lui aussi, son entraînement, car 
on V entraînait, était une affaire non moins qu'un plai- 
sir. L'habileté, le jargon, la sagacité, la mode, la tradi- 
tion, un peu de science, s'en mêlaient : on va, du reste, 
bientôt en juger d'après quelques phrases détachées 
du chapitre de regimime falconum, secundum ex- 
perta Frederici imperatoris, de notre universel Albert, 
(( Il importe avant tout que le varlet n'accoutume 
point le faucon à manger dans sa main... Le faucon 
contracterait de la sorte une détestable habitude. Man- 
ger dans la main de V homme lui enlève à la longue 
ses instincts fiers et belliqueux. . . » Mille exercices 
préliminaires initiaient le faucon, le préparaient, pour 
ainsi dire, à la cérémonie décisive et solennelle qui 
consistait à lui enlever le chaperon et à le lancer dans 
l'espace. Mais avant d'en arriver là, il avait fallu, 
comme de juste, dresser l'animal à se laisser coiffer, 
et ce n'était point, paraît-il, chose facile. Tout oiseau 
de proie , pour bien voler, doit avoir préalablement 
perdu la notion du jour et de la nuit. «... Or voici 
comment vous dresserez le faucon à porter le cha- 
peron. Rabattez -lui le chaperon sur les yeux, dès 



L' E M I> I U K K T LA 1> A PAL T K . 3 45 

l'aube, avant le lever du soleil... N'ayant point en- 
core pu soupçonner les approches de la lumière, 
incapable de distinguer désormais s'il fait jour ou 
nuit, le faucon s'imaginera natLirellcmcnt que la nuit 
continue , et il supportera moins impatiemment le 
chaperon. Une fois le faucon coiiïé, que le varlet le 
pose alors avec précaution sur le poing, et qu'il le 
promène en plein air jusqu'à la troisième heure, à 
jeun... Qu'il le débarrasse ensuite de son chaperon : 
on pourra lui donner à ce moment quelque nourriture. 
Lorsque le faucon aura mangé, le varlet bien avisé 
le déposera doucement sur une plate- bande gazon- 
née, et placera à sa portée un vase d'eau claire, peu 
profond, à seule fin que l'oiseau puisse se baigner et 
se rafraîchir, s'il lui en prend fantaisie, et sans se bles- 
ser. x4près qu'il se sera évertué au soleil , rentrez-le 
et prenez soin de le confiner dans un lieu obscur jus- 
qu'à la tombée du jour. Grâce à cet expédient, en effet, 
replongé prématurément dans les ténèbres , ayant 
déjà perdu la notion du matin, il perdra la notion du 
soir, et il sera complètement desheuré, A la nuit close, 
emparez-vous derechef de l'oiseau, mais délicatement, 
sans brusquerie; mettez-le sur votre poing, coiffez-le 
du chaperon et promenez-le sous la feuillée... » 

Puisque nous en sommes au chapitre de falconi- 
buSj, constatons, entre autres curiositez, qu'Albert, non 



:U0 ALBERT LE GI'.AxND 

moins pertinemment que Frédéric, appuie avec une 
insistance toute particulière sur cette importante ques- 
tion du régime que tout sérieux amateur de vol ou de 
sport ne saurait, en effet, trop étudier, trop appro- 
fondir. Albert le Grand établit, entre autres, cette loi 
fondamentale, savoir que, pour que le faucon se porte 
à souhait, on devra lui donner, autant que possible, en 
même qualité, en même quantité, la même sorte de 
nourriture que celle que le noble animal se conc|uiert 
de vive force, en liberté, dans les forêts. Que si l'on 
veut qu'il se maintienne en état, sans doute il est 
nécessaire de ne point contrarier son appétit, il serait 
à désirer toutefois qu'on ne l'excitât point non plus : 
in medio virtus, u L'aliment qui convient le mieux au 
faucon, déclare le docteur universel , en se retran- 
chant derrière l'autorité de Frédéric, c'est la chair 
des petits oiseaux, toute saignante et comme respi- 
rant un reste de vie... On remarquera encore que le 
faucon, pour bien voler, ne doit être ni trop maigre 
ni trop gras. Car, s'il pèche par sécheresse, qu'ad- 
vient-il? Tout le monde a reconnu qu'en ce cas il 
montre généralement peu d'audace et d'impétuo- 
sité : étique, le faucon s'agite vainement autour du 
poteau; il tourne au criard. S'il est, au contraire, 
menacé d'embonpoint et surchargé d'humeurs super- 
flues , qu'arrive-il? Indolent et rechignant, la pa- 



L'KMI>1I5K KT LA PAPAlJTi:. 'Ml 

resse s'en ompare on momo tomps c\uo l'obositr... On 
tâchera donc d'ol)tenir la juste mesure entre l'insuf- 
fisance d'aliments et l'excès du boire et du manger. 
Que le faucon ait toujours la poche de son estomac 
ni tout à fait vide ni trop pleine; qu'on ne le laisse 
jamais manquer de rien, mais, lorsqu'il aura goûté 
de la chair fi'aîche, qu'il reste sur sa faim... En vous 
comportant dans cette mesure, vous obtiendrez ce suc- 
cès de tenir sur votre poing un animal toujours vigou- 
reux , allègre et glorieux... Le bon fauconnier, lors- 
qu il enlève son chaperon au faucon, quand il le lance, 
et craint les approches de Vaigle ou du vautour, ne 
devra jamais négliger de dire : YiciT leo de tribu 

JlDA, RADIX D.Wm, ALLELLIA M » 

Cette formule sacramentelle du bon faiiconnier 
à laquelle fait allusion n'otre prudent Albert, Frédéric 
Hohenstaufen l'a-t-il bien souvent répétée, lorsque, 
s' arrachant aux bras des houris , il s'en allait insou- 
cieusement voler, aux environs de Sorrente ou d'A- 
malfi? Dans ses expéditions aventureuses, l'inconscient 
précurseur de Luther a-t-il jamais beaucoup redouté 
pour lui-même les approches de l'aigle et du vautour? 
Au milieu des passe-temps frivoles, des sensualités tan- 

1. V. Albf.rti Magni Opéra, édit. Lugd., Janimy. — De Ani- 
malibua, t. VF, lib. 23, p. 630-633, passim. — De regitnine acci- 
pilrum, secundum experta Frederici imperaloris. 



348 . ALBEUT LE GRAND. 

tôt gossières, tantôt exquises, des occupations variées 
qui tour à tour charmaient, ornaient ou déshonoraient 
son existence païenne et fantasque, se représente-t-on 
Frédéric, même volant ^ murmurant à l'ombre des 
chênes un verset des psaumes? J'avoue ne point me 
le représenter ainsi, et l'auteur du Traité de faucon- 
nerie en chasse, son gerfaut sur le poing, pas plus 
que l'auteur de V appel au peuple, la Bible ouverte sur 
ses genoux, — Frédéric n'a, du reste, jamais feuilleté 
la Bible que pour chercher noise à Grégoire TX, — 
n'a jamais du prononcer, ce semble, sans sourire et 
sans se mocjuer, la moindre parole tirée des saintes 
Ecritures. Qui sait? Ce fut peut-être le manque de 
gravité qui le perdit. Vicit leo de tribu Juda, radix 
David, alléluia! Et nous sera-t-il permis, à propos 
de cette vieille et naïve formule du bon fauconnier, 
d'adresser une dernière remontrance à l'élégant per- 
sonnage dont il nous a été donné de pouvoir étudier 
l'étrange figure sous tous ses aspects? L'humble r/7- 
lain qui , craignant l'aigle pour son faucon et Dieu 
pour le saint de son âme, la répétait dévotement, cette 
pieuse formule d'exorcisme contre le IMalin, prince 
des ténèbres, le pauvre villain plein d'une foi mal 
éclairée obéissait évidemment à une religion aveugle : 
d'accord, le superstitieux varlet avait un chaperon 
sur les yeux. Mais le grand seigneur de talent qui se 



L' KM PI HE KT LA PAPAL'Ti:. 349 

mêle de parler des choses divines sans croire à la 
vie future, dont l'esprit désuni se pr('ci[)ite sans autre 
but que la poursuite des intérêts du moment, sans 
aucune élévation, en un mot, sans la foi en ce qui est 
éternellement le Beau, le Bien, le Vrai, dans les do- 
maines illimités de la pensée, celui-là ne se montre- 
t-il pas également frappé de cécité, et, de plus, cet 
aveuglement volontaire n'est-il point coupable? Que 
dis -je? Un chaperon de plomb pèse sur son génie. 
En face de l'empereur d'Allemagne Frédéric, le fas- 
tueux triomphateur de Naples ou de Pouzzoles, qu'on 
se donne un seul instant le spectacle de saint Louis 
de France, rendant la justice dans le bois de Yin- 
cennes : Vicii leo de tkibu Juda, radix David , 
ALLELUIA ! — Frédéric est vaincu. 

Un jour, frère Jourdain de Saxe, le second géné- 
ral de l'Ordre de Saint-Dominique, frère Jourdain l'er- 
rant, l'infidèle ami de frère Henri, un jour qu'il venait 
d'accomplir une de ses pérégrinations souveraines 
dans quelques-uns des pays soumis à l'adversaire du 
pape Grégoire, sollicita une audience de l'empereur. 
Le moine venait de parcourir à pied une partie de 
l'Europe, et chaque nuit sans doute il avait dormi sous 
le toit d'un de ces innombrables monastères soumis à 
sa loi, où il se retrouvait chez lui. Chemin faisant, il 
avait entendu énoncer bien des jugements divers sur 



350 ALBERT LE GllAND. 

la personne de Frédéric; il s'était soigneusement en- 
quis auprès de tous, auprès des grands comme auprès 
des petits, de l'état général des esprits dans l'Église ; 
il avait naturellement été témoin, et souvent, de scènes 
violentes, de collisions, de disputes accompagnées de 
voies de fait entre les partisans du roi des Romains 
et ceux de l'évêque de Rome : partout la haine, la 
division, des symptômes de crise religieuse immi- 
nente dans les diocèses de la chrétienté qui relevaient 
de l'Empire. Jourdain de Saxe , pénétré de douleur 
en songeant aux angoisses qui déchiraient le cœur du 
souverain pontife, son chef, inquiet, ému, — il pres- 
sentait vaguement peut-être le grand déchirement ^ — 
Jourdain résolut de tenter une démarche auprès du 
pécheur endurci. En se présentant avec son franc par- 
ler devant le fauteur présumé de tant de troubles et 
de discordes, en lui tenant tête, l'héroïque mais trop 
confiant dominicain se flattait de produire quelque 
impression sur le tyran qu'il considérait peut-être 
comme un nouvel Attila. Admis auprès du prince, 
le prêtre vêtu de blanc demeura d'abord silencieux , 
immobile, les yeux fixés sur les yeux du mécréant* 
Comme l'ennemi particulier du saint -père ne crut 
point à propos de baisser la paupière, et attendu que 
Frédéric, lui non plus, n'ouvrait point la bouche : — 
« Seigneur, dit enfin frère Jourdain d'une voix haute et 



L'EMl>ir\r. ET LA l'APAUTK. 3ÔI 

ferme, ma vie se passe à parcourir les provinces de 
mon Ordre, ainsi qu'en eiïet cela est mon devoir. Je 
ne remarque point sans surprise que vous ne m'adres- 
sez aucune question et que vous vous montrez fort 
peu curieux de savoir quels rapports je puis avoir 
à vous faire sur toutes les contrcss que j'ai tra- 
versées. — J'ai mes hommes, mes courriers, à moi, 
dans toutes les cours et dans toutes les provinces, 
répondit froidement Frédéric, et je n'ignore rien de 
ce qui arrive dans le monde. — Notre- Seigneur 
Jésus -Christ, reprit sans se décontenancer le fils 
de Dominique, savait toutes choses, puisqu'il était 
Dieu . Il interrogeait nonobstant ses disciples ; il 
leur demandait : Que disent les hommes du Fils de 
r homme? Tous, Seigneur, vous n'êtes assurément 
qu'un homme, tout empereur que vous êtes. Vous 
ignorez donc maintes choses qu'il vous serait profi- 
table de ne point ignorer. Ces choses, on ne les a sûre- 
ment point portées à votre connaissance ; mais moi, je 
vais prendre sur moi de vous les apprendre. Ecoutez 
donc ce que l'on dit de vous sur toute l'étendue de 
l'Empire. On dit que vous opprimez les Éghses, que 
vous faites fi des condamnations prononcées' contre 
vous, que vous ajoutez foi aux aruspices et aux au- 
gures, que vous favorisez ouvertement les Juifs et 
les Sarrasins, enfin que vous ne portez aucun respect 



3Ô-2 ALBERT LE GRAND. 

au vicaire de Jésus-Christ , au père de tous les chré- 
tiens, à votre maître selon Dieu. Tels sont les discours 
que l'on tient sur voire compte et que l'on répète en 
tout lieu , seigneur ; vous n'en êtes assurément point 
averti ni instruit, et tous ces faits dont on vous ac- 
cuse-, ces faits ne tournent point à votre gloire. » Frère 
Jourdain de Saxe se retira lentement après avoir pro-. 
nonce ces paroles , et le roi des Romains , toujours 
souriant et bénévole, tourna les talons ^ 

Que si le César germanique ne se fût point senti 
appuyé dans ses entreprises contre Rome par un 
puissant parti, ce beau sang-froid, à la longue, ne 
se fùt-il point démenti? Que s'il n'eût réellement eu 
à opposer aux observations comme aux blâmes de 
ceux qu'affligeait et qu'indignait tour à tour son refus 
persistant d'obtempérer aux volontés pontificales que 
les non possumus de son orgueil ou de vains pré- 
textes, Frédéric n'eùt-il point perdu, tôt ou tard, cette 
imperturbable assurance qui ne l'abandonna jamais, 
et dont son entrevue avec le supérieur général des 
frères prêcheurs ne nous montre, après tout, qu'un 
exemple isolé? Mais Y indocile se sentait fort; il s'a- 
dossait aux piliers de la synagogue et à l'autel de la 

1. V. Acla Sanctorum, febr. 13, ap. Kington, Hist. Fred., 
t. I, p. 467. — Tlie Preacher like an Old Testumonl propliet, goes 
on wilh liis leclure, afler tliis courtly opening. — Kington. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 353 

patrie. Jourdain de Saxe, dans l'énumération de ses 
on dit, n'avait point tout dit ; le héraut du pape s'était 
bien gardé d'appuyer sur un fait de notoriété publi- 
que que confirmaient cliaque jour les dépêches des 
envoyés de Frédéric. Ce fait considérable, le voici : 
une part notable du haut clergé d'Allemagne favori- 
sait ouvertement, ou sous main, la cause de l'excom- 
munié et refusait obéissance au saint -siège. «Sem- 
blable AU GRAND DRAGON, confcssc OU se voilaut 
la face le très-catholique Albert de Béham — et cet 
irrécusable témoignage est, selon nous, de telle con- 
séquence historique que nous ne saurions trop recom- 
mander d'en prendre note — semblable au grand 

DRAGON , l'empereur A ENTRAÎNÉ A LUI LA MEIL- 
LEURE PARTIE DES ÉTOILES... L'cmpercur a rcudu les 
prélats apostats afin d'induire en tentation les bons 
et les fidèles, pour profaner le temple du Seigneur 
et les sacrements de l'Eglise. Beaucoup d'entre eux 
(les prélats. d'Alleniagne), craignant de se voir pri- 
vés de leurs dignités et de leurs délices temporelles , 
sont tombés : ils ont marché sans courage devant 

CELUI QUI LES POUSSE EN AVANT \ » Après l'cxpOSé 

du texte, quelques lignes de commentaire : le texte, ce 
semble, en vaut la peine, car il ne tend à rien moins, 

\. Albert de Béham, Conceplbuch. ap. Huillard-Bréholles. 
». 23 



354 ALBERT LE GRAND. 

s'il a vraiment toute la portée que nous lui donnons, 
qu'à modifier profondément les idées généralement 
reçues sur l'origine et les causes déterminantes de la 
Réforme. Un peu de mollesse et de paresse, le goût 
des plaisirs faciles et de la bonne chère, le désir de 
demeurer en paisible possession de leurs crosses pas- 
torales, leur grossièreté, leur couardise, leur aristo- 
cratique indolence, sans compter cette sorte de fasci- 
nation qu'exerce plus irrésistiblement peut-être sur 
des imaginations imbues d'avance du principe d'au- 
torité l'appareil imposant du pouvoir civil, peuvent à 
la rigueur expliquer, mais seulement dans une cer- 
taine mesure, la servilité, la défection de quelques 
membres du haut clergé d'Allemagne, au milieu des 
circonstances critiques auxquelles nous faisons allu- 
sion. Les vices de plusieurs ont du les faire pencher 
du côté du GRAND DRAGON, uous OU couvcnons sans 
peine ; en se ralliant à l'empcreui' et en se détachant- 
du pape , ceux-là , les fainéants ou les criminels , 
n'ont évidemment cédé qu'à des considérations per- 
sonnelles et vulgaires, et comme telles, elles ne mé- 
ritent seulement point qu'on s'y arrête. — Passons. 
Mais là, dans les défaillances de ces évoques que va 
rudement apostropher tout à Theure , dans son aus- 
tère langage, le docteur universel, ne doit point se 
chercher, selon nous, pas plus que dans les astuces, 



L'RMPIRK KT LA PAPAUTl':. 355 

les libéralités, les menaces, les grâces même de 
Frédéric llolieiistaurcn, la raison du schisme émi- 
nemment nalional qui faillit éclater, dès le milieu du 
xiii'' siècle, entre l'Eglise de Rome et les Eglises de 
Germanie. Cette raison, elle ne paraît ni particulière, 
ni fortuite : encore une fois , pour parler la langue 
imagée de l'emphatique Albert de Béham , ce n'est 
point un simple coup de vent qui a entraîné loin de 
la ville aux sept collines la meilleure partie des étoiles. 
Quelque empire , en eifet , qu'aient exercé en tout 
temps sur la direction des alïaires humaines la préoc- 
cupation des intérêts matériels, la peur, les basses 
convoitises, les lâches conseils et les sots calculs, 
on remarquera cependant, — et c'est l'un des ensei- 
gnements les plus nobles de l'histoire, — que les pro- 
strations de la chair et les imbécillités des courages 
ne sauraient à aucun moment, en aucune façon, im- 
primer aucune résolution générale aux esprits; que 
les faiblesses et les trahisons manquent positivement 
de la vertu d'initiative ; et qu'enfin les grands mou- 
vements qui décident des évolutions et des destinées 
des peuples ne se produisent point à la suite du désir 
stérile de bien vivre ou de la passion négative de 
reposer en paix. En présence des prétentions à l'in- 
dépendance vis-à-vis du saint-siége, déjà sensibles 
en Allemagne à l'époque à laquelle nous transporte 



350 ALBERT LE GUAiND. 

ce récit, loin qu'il nous convienne de répéter, à pro- 
pos des indices accusateurs d'une prochaine révolu- 
tion dans l'Eglise, — on n'a du reste que trop usé de 
ces banales défaites à propos de cette même révolution 
accomplie , — vingt formules vagues et consacrées : 
relâchement des mœurs,... infractions à la disci- 
pline,... rébellion de princes inintelligents, orgueil- 
leux et corrompus,... affaissement, égarement passa- 
ger, fortuit des consciences, nous inclinons à donner 
le signal , au contraire , à ne voir là que les symp- 
tômes d'une sorte de réveil des énergies du peuple. 
(i Beaucoup d'entre les prélats teutons sont tombés^ con- 
state en gémissant le vieil auteur; ils ont marché sans 
courage devant celui qui les poussait en avant. » Que 
plusieurs aient marché sans courage j, on l'a reconnu 
déjà ; mais derrière celui qui les poussait en avant j, je 
ne sais quelle irrésistible force, celle qui anéantit les 
légions de Varus, ne les disposait-elle point par sur- 
croît à se séparer violemment de Rome , à secouer le 
joug-, à repousser, sous toutes les formes, la domina- 
tion latine? Voilà, ce semble, un sujet de méditation 
assez neuf et devant lequel toute conscience doit cher- 
cher à s'éclairer. A quoi bon çà et là laisser, tantôt 
par scrupule, tantôt par incurie, tantôt encore par dé- 
férence pour la placidité béate de la masse des satis- 
faits^ telles et telles grosses questions pendantes? 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTE. 357 

Nous tenons peut-être de nos rapports familiers avec 
le maître de saint Thomas la résolution et le goût 
d'aborder de front toutes les difficultés, quelles qu'elles 
soient, sans avoir hérité toutefois de nos pères en la 
Scolastique cette confiance immodérée en eux-mêmes 
qui les enorgueillit, les égara trop souvent. Les sco- 
lastiques se persuadaient, en effet, que l'intelligence 
humaine est en possession constante et régulière de la 
vérité; ils estimaient, en un mot, que la vérité s'éta- 
blit. Hélas ! la vérité, loin d'avoir la moindre tendance 
à s'établir, la plupart du temps fuit et se dérobe; la 
vérité ne s'assoit pas : elle passe, sourit et disparaît. 
Heureux qui la saisit, un jour, une heure, à l'impro- 
viste! C'est déjà peut-être la méconnaître, hélas! car 
elle est ailée de sa nature, que de penser qu'en 
dehors des mathématiques l'intelligence puisse s'en 
rendre maîtresse absolument. 

L'Allemagne du nord et du centre a-t-elle été 
jamais franchement catholique, c'est-à-dire sou- 
mise à l'autorité spirituelle des papes aussi bien que 
convaincue de la validité de leurs prétentions à la 
souveraineté temporelle? Pour peu qu'il plaise de 
réfléchir et de procéder à une enquête historique, 
il est malaisé de pencher pour l'affirmative, et l'on 
arrive à cette conclusion singulière : l'Allemagne, 

LA VÉRITABLE ALLEMAGNE A TOUJOURS ÉTÉ PROTES- 



358 ALBERT LE GRAND. 

TANTE. Qu'on jette un coup d'œil sur la Germanie 
ancienne, celle qu'a dominée Charlemagne; ciu'on 
la considère parvenue à sa seconde manière , sous 
Léon X. — la Germanie s'appellera alors Deutsch- 
land, — après l'avoir étudiée et suivie dans les ma- 
nifestations prime-saulières de son génie pendant le 
règne de Frédéric II, on constatera que la race 
d'Hermann proteste et s'insurge, à quelque époque 
qu'on la surprenne et l'interroge, contre toute in- 
fluence émanant directement ou indirectement de la 
puissance des successeurs de saint Pierre : opiniâ- 
trement l'Allemagne défie Rome et lui refuse obéis- 
sance. K l'extrémité barbare, sous c{uel signe de 
ralliement abrite-t-elle d'abord ses inspirations con- 
fuses à l'indépendance? Sous la massue de Witikind. 
Neuf fois abattu par Charlemagne, — V empereur à 
la barbe florie n'apparaît point, en eiTet, au Teuton 
comme un Franc, mais bien comme un mercenaire 
vengeur des légions de Varus : n'a-t-il point fait bé- 
nir ses enseignes à l'ombre du Capitole? — neuf fois 
abattu par Charlemagne, Witikind, le chef saxon païen, 
se redresse neuf fois, pleure de rage pendant que 
coule sur sa face l'onde du baptême, et, dès qu'il ne 
se sent plus les mains liées, court immoler les chré- 
tiens, embrasser ses chênes et ses dieux. La haine 
brute de la religion chrétienne, en tant qu'elle se 



L'EMPIUK ET LA PAPAUTÉ. 351» 

confond avec l'idée de servitude et supprime les rites 
antiques, — voilà Witikind. Le héros meurt; avec lui, 
les dieux s'en vont, soit; on plante la croix en Ger- 
manie, soit; saint Boniface achève l'œuvre ébauchée 
par Gharlemagne, et la croix l'emporte après l'épée : 
amen. Mais approchez; regardez de quelle essence 
de bois elle est faite cette croix sui generis : il 
semble, ô prodige! à peine a-t-elle pris racine en la 
terre allemande, qu'elle présente les mêmes rugosités 
que la massue de Witikind, et le symbole de la foi 
nouvelle va soudain servir de prétexte à la rébelhon 
nouvelle. A ses bras noueux va rattacher l'étendard 
de la révolte — et cette fois pour reprendre l'avan- 
tage contre Rome, pour lui remontrer que l'Alle- 
magne n'a jamais accepté d'elle que le Christ , non 
le joug — un autre incoercible héros, Luther. Luther 
fait pendant à Witikind; Luther triomphe en pleine 
Renaissance, à l'extrémité qui nous touche, tandis 
que Witikind expire sur les confins de l'âge bar- 
bare, à l'extrémité opposée; mais les deux Saxons 
fraternisent dans une certaine communauté de senti- 
ments et d'instincts, par delà le moyen âge, période 
de transition. Qui les unit? — Frédéric. Ne voyez-vous 
])as que Frédéric introduit Luther, que Frédéric pro- 
cède à son insu de Witikind, que Luther sent couler 
leur sang mêlé dans ses veines? N'admirez-vous pas,. 



360 ALBERT LE GRAND. 

SOUS la grossière écorce du chef païen qualifié d'in- 
domptable, sous la pourpre du très-délié César trois 
fois excommunié, mécréant, raisonneur et maudit, 
sous la robe noire du réformateur enfin qui, lui, coupe 
le nœud gordien et voit s'opérer le grand déchire- 
ment préparé de longue date, l'Allemagne, encore 
l'Allemagne et toujours l'Allemagne , dont ne se dé- 
ment point une seule fois le caractère au milieu de 
ces transformations successives? La farouche mégère 
renouvelle, au profit de sa nationalité , le combat 
classique des trois Horaces ; elle souffle ses colères à 
l'âme de chacun de ses fils, et tour à tour elle les 
pousse contre Rome : le premier tout hérissé, féroce, 
inculte ; le second bardé de fer, mais déjà muni 
d'arguments; le troisième décidant de la victoire au 
nom du libre examen. La haine savamment formulée 
de tout joug spirituel, — voilà Luther. Mais derrière 
le théologien reparaît le Germain, et, pendant que le 
théologien revendique les droits sacrés de l'esprit, le 
Germain ne néglige point, pour faire lever le pain 
nouveau, de recourir au vieux levain patriotique : Lu- 
ther TRADUIT LA BlBLE EN ALLEMAND. Ce qu'a tenté 

Witikind, en déployant contre les apôtres d'une civi- 
lisation qu'il ne soupçonne pas les énergies d'une 
répulsion aveugle, a échoué, devait nécessairement, 
fatalement échouer, parce que, dans la prédication 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 3Cl 

du christianisme, le chef saxon n'a distingue que 
ces mots : Courbe- toi devant Rome et Charlemaçjno, 
et qu'il dut être, en effet, à peu près impossible à 
cet intrépide défenseur du sol natal envahi, entre les 
haches des soldats qui renversaient ses idoles et dé- 
capitaient l'élite de ses guerriers, d'apercevoir et de 
reconnaître les bienfaisantes, les pacifiques clartés 
de l'Evangile. Il n'en reste pas moins acquis que 
Witikind a protesté. Ce qu'a tenté Luther, au con- 
traire, a réussi et devait forcément réussir, parce 
que, tout en déployant la Bible contre la Babijlone 
empourprée^ comme son aïeul Witikind a levé la mas- 
sue, au lieu de suivre son exemple et de se refuser à 
entendre la bonne nouvelle, il la commente, il se l'ap- 
proprie, il s'aventure, il avance, il réclame à haute 
et intelligible voix la libre interprétation des paroles 
du livre de vie, il ébranle à grands coups les co- 
lonnes vermoulues du temple. Concluons : Luther 
s'appuie sur la croix et le sentiment patriotique pour 
refuser obéissance au saint-siége : le réformateur 
tient à la main la Bible. Witikind ne sait pas lire, 
ne sait pas prier, il n'a point feuilleté la Bible, il n'a 
point reçu l'initiation du christianisme : le chef païen 
ne s'est pas moins déclaré contre l'occupation ro- 
maine; il n'est que patriote, mais cela suffît : \e païen 
agite en l'air sa cognée. Entre ses deux acolytes 



362 ALBERT LE GRA^D. 

apparaît Frédéric Hohenstaufen , d'un bras inexpé- 
rimenté soulevant la Bible, d'un bras ferme por- 
tant le glaive. Entre l'arme de Luther et l'arme de 
Witikind, Frédéric hésite, ou plutôt il se sert indiffé- 
remment tantôt du glaive, tantôt de la Bible; et, lui 
aussi, il s'est séparé de Rome et il a tourné le dos 
aux successeurs de saint Pierre. Witikind, Frédéric 
et Luther sont donc protestants ; tous trois personni- 
fient, à titres divers, l'Allemagne barbare, l'Alle- 
magne du moyen âge, l'Allemagne de la Renais- 
sance, toutes trois protestantes. — L'x\llemagne, la 

VÉRITABLE ALLEMAGNE xN'a JAMAIS ÉTÉ CATHOLIQUE, 

avons-nous hasardé en tête de cet aperçu. La pro- 
position est démontrée , hoc erat demonstrandum , 
n'eut point manqué d'ajouter, après avoir fièrement 
soutenu sa thèse , quelque brave bachelier du bon 
vieux temps. Nous ne sommes point, quant à nous, 
si sûr de notre fait, et, précisément parce que nous 
avons conscience d'avoir parlé selon la raison , nous 
ne nous flattons point d'avoir obtenu gain de cause 
auprès de ceux qui prétendent encore en ce siècle au 
gouvernement des esprits. Qui travaille, s'agite, pro- 
duit, se frappe le front, dirige, manie, rudoie la ma- 
tière, la fait servir à ses desseins, en un mot cherche 
ol propose, à l'heure qu'il est? — Le laïque, V homme 
d^ initiative. Qui se séquestre, se mutile, au contraire, 



L'KMPinL: ET LA 1»A P AL TK. 303 

répugne au mouvouirut, le repousse, n'élèvc! plus la 
voix que pour condamner, recourir sans cesse aux vieux 
textes, répandi'e, féconder dans la prostration intellec- 
tuelle et l'oubli de tout vrai sentiment chrétien le dogme 
imposé, équivoquer, menacer, s'interposer entre le 
Christ et nous , pousser de grands cris d'alarme , se 
voiler la face et frapper? — Le clerc, Vesclave du con- 
venu, GUM IN niOFUNDU-M AENEIUT, CONTEMNIT \ 

4 . « Ce monde a besoin d'être gouverné par les idées do l'autre.» 
a cru bien dire un des nôtres, un Français (.loubert, Pensées), 
Cola est fort bien exprimé et fort bien pensé; seulement, pour 
que ces idées parviennent à se faire accopter, il faut naturellement 
qu'elles empruntent une forme, et cette forme est le langage. Or, 
l'Églisk catholique parlk latin; la France, rUalio, l'Espagne 
l'ontendent, l'ont loujours entendue à demi-mot; elles sont la- 
tines. Les idées de Rome peuvent quelquefois nous humilier, 
nous attrister, nous courroucer; la forme de ces idées ne nous est 
jamais antipathique. Notre esprit, notre raison nous éloignent de 
Rome, — notre tempérament nous y ramène. Ses décisions abso- 
lues, ses compromis, ses sévérités, ses faiblesses, irritent, persua- 
dent, désolent, exaspèrent et charment tour à tour les fils de Vol- 
taire et de saint Louis, de Dante et de Philippe IL Mais la voix 
du sang crie si fort, et nous surtout, Gallo-Koinains, nous nous 
ressentons si bien de notre origine latine, que les infortunes et 
les calamités dont se voit périodiquement accablée la papauté, loin 
de nous détacher d'elle, nous alarment, nous indignent, ou nous 
louchent, sentiment que n'ont jamais connu les peuples du Nord. 
Insolente et prospère, Rome nous révolte; malheureuse, 
i:lli-: nous suiîjugue et nous attendrit. Nous la contrarions 
quand elle triomphe, et nous la jugeons alors a\ec notre christia- 
nisme et notre raison. Nous gémissons au contraire quand elle 



304 ALBERT LE GRAND. 

Pacifique, sentimentale, pour ainsi dire, la cam- 
pagne apostolique qu'entreprit Albert le Grand au 
xiii^ siècle dans les diocèses de Germanie les plus 
enclins à se dérober à l'autorité pontificale, l'action 
qu'il exerça dans les provinces de l'Empire les plus 
foncièrement , les plus ardemment contraires aux 
idées d'omnipotence universelle et de souveraineté 
absolue proclamées les seules vraies et légitimes par 
la cour de Rome, ses pérégrinations, ses discours, 
les succès même dont furent çà et là couronnés ses 
travaux, tout cet ensemble de victoires et de luttes 
purement morales qui remplirent et caractérisèrent 
sa mission, n'a point laissé, comme de juste, de pro- 
fondes traces dans les chroniques. L'histoire critique 
est née d'hier. Il n'y a point si longtemps qu'au 
brut narré des faits a succédé la théorie des faits. 
Le système éminemment philosophique, et d'ailleurs 
assez récent , qui consiste, en face des variations 

souffre, notre sang reflue aux tempes, notre cœur saigne, nous l'ai- 
mons et le lui témoignons; n'est-elle point, après tout, notre aïeule 
et notre sœur? Encore une fois, l'Église catholique parle la- 
tin. A merveille. Mais remarquons en passant qu'il est un mot 
latin qu'elle n'a jamais su prononcer, le mot liberlas. Que Rome lo 
prononce, ce mot, et l'Allemagne, l'Angleterre elles-mêmes l'en- 
tendront peut-être. Qu'elle s'obstine encore quelque temps à ne 
point le prononcer, et nous finirons sûrement nous-mêmes par ne 
plus l'entendre et ne plus la connaître. 



L'EMPIRI- HT LA PA1>AUTK. 365 

auxquelles sont soumises les choses humaines, à re- 
monter des elTels aux causes, à tenir compte, par 
exemple, dans une juste et saine mesure, bien en- 
tendu, — œuvre de finesse, de sagesse et de pondéra- 
tion singulièrement délicate, — de ces deux maîtresses 
forces, l'influence du climat, l'instinct de la race, 
ce système commence à peine à prévaloir. On ne 
devra donc point s'étonner que les marches et con- 
tre-marches, les exploits, les retraites de la légion 
dominicaine n'aient point attiré l'attention de nos 
très -grossiers et matérialistes conteurs du moyen 
âge. Pour qu'elle leur parut digne d'exercer leur 
plume, il eut fallu, sans doute, que sous les san- 
dales des frères prêcheurs le sang à grands flots 
ait coulé, et qu'au lieu de s'efforcer de ramener les 
peuples du côté du saint-siége par la prédication, la 
douceur et les vertus , Albert et ses compagnons eus- 
sent tiré le poignard ou tendu leur col au bourreau. 
Ici, point de champ de bataille, en effet, point de 
violences, point de meurtres, point de coups : aussi 
quel profond silence, et sur toute la ligne ^ ! Que si 

i. On ne consultera point sans profit, si l'on tient à prendre 
quelques notes sur la façon dont était écrite et traitée l'tiistoire au 
moyen âge, le très-curieux, très-instructif, mais mallieureusement 
un peu confus, assez peu concluant travail de M. Henry -Thomas 
Buckler, Histoire de la civilisation en Angleterre. 



•Sm ALBERT LE GRA.ND. 

l'on considère cependant d'un peu haut la présente 
tentative de propagande d'Albert et des dominicains 
en Allemagne, elle demeure, en fm de compte, extrê- 
mement intéressante, dramatique et instructive : in- 
téressante en ce sens qu'elle fut peut-être l'attaque 
offensive et défensive la plus sérieuse, la mieux con- 
duite, la plus insinuante et hardie qu'ait jamais tentée 
le génie latin, par delà le Rhin, contre les tendances 
séparatistes qu'a toujours affectées le génie germa- 
nique, — instructive à ce point de vue que, poursui- 
vie de par la volonté de la cour de Rome, avec une 
arrière- pensée politique, elle fut populaire et l'em- 
porta en tant que croisade religieuse , mais elle échoua 
en tant que croisade dirigée contre Frédéric Hohen- 
staufen et l'irréconciliable parti antiromain. Officieu- 
sement réactionnaire, elle n'atteignit donc point son 
but; révolutionnaire à son insu, elle triompha et ne 
fit peut-être qu'accélérer un mouvement qui ne de- 
vait s'arrêter qu'à la Réforme. Quelles instructions 
reçut Albert le Grand lorsqu'il lui fut enjoint de 
porter la parole de Dieu dans les diocèses de Ger- 
manie? On l'ignore. Il est certain toutefois que ses 
supérieurs n'attendaient rien moins de ses tournées 
évangéliques qu'une réaction favorable aux inté- 
rêts de la papauté en même temps qu'une vivifiante 
et salutaire impression pour le salut des fidèles. La 



L'EMFMRE KT LA PAPAUTK. 307 

seconde partie du programme reçut son plein et en- 
tier accomplissement : Albert vit, en eilet, tomber à 
ses pieds les chrétiens ranimés, les pécheurs, les 
libertins convertis. Ils furent, au contraire, déçus, 
ceux qui avaient espéré que l'habit de Saint-Domi- 
nique imposerait aux fils de Witikind et d'Hcrmann : 
l'incorrigible Teuton ne fit point amende honorable 
entre les mains du champion catholique, et, parce que 
ses lèvres baisèrent la croix que lui présentait Albert, 
Hermann ne se crut point délié de son serment de 
fidélité à l'empereur, Hermann ne s'en sentit pas 
moins attaché au sol de la patrie, a Toutes les insti- 
tutions, toutes les forces sociales commencent, dans 
leur développement, par le bien qu'elles ont à faire, » 
a dit un homme grave, éloquent, qui croit en Dieu, 
en lui, et en la liberté et la dignité humaines \ — « Il 
ne faict pas bon d'acharner le peuple, car il est 
ASSEZ PREST PLUS Qi 'oN NE VEULT, » remarque avec 
non moins d'à-propos, de franchise et de profondeur, 
un de nos plus frivoles et plus gais deviseurs de 
choses galantes -. On se souvient involontairement 
de ces deux maximes, on les rapproche instinctive- 
ment l'une de l'autre, dès que l'esprit est parvenu à 
se rendre compte des dispositions remuantes qu'an- 

1. M. Guizot. 

2. Brantôme. 



368 ALBERT LE GRAND. 

nonçait déjà l'Allemagne, de la situation tendue , de 
l'état de malaise et de crise, en un mot, où se trou- 
vait une partie de l'Europe en plein moyen âge. Oui, 

TOUTES LES INSTITUTIONS , TOUTES LES FORCES SO- 
CIALES COMMENCENT, DANS LEUR DÉVELOPPEMENT, PAR 

LE BIEN qu'elles ONT A FAIRE... Parvenue à l'apo- 
gée de sa puissance temporelle sous les Innocent IV 
et les Grégoire IX, la papauté commençait efïective- 
ment, à cette époque, à décliner comme puissance 
civilisatrice et spirituelle ; de toutes façons, elle avait 
accompli son œuvre; il ne lui restait plus réellement 
qu'à déchoir. Oui , il ne faict pas bon d'acharner 

LE peuple, car il EST ASSEZ PREST PLUS QU'ON NE 

VEULT... Ce ne furent point seulement, pensons-nous, 
les tronçons dispersés de la bête foudroyée par le pape 
qu'Albert le Grand sentit respirer encore et se tordre 
sous ses pas, lors de ses pérégrinations en Alle- 
magne : les éléments confus qui devaient un jour 
s'agréger et produire en définitive la Réforme étaient 
prêts et 2^ lus quon ne voulait. Il ne faict pas bon 
d'acharner le peuple \ 

4 . Quando l'imperador che sempre régna 

Provide alla milizia ch' era in forze. 

A sua sposa soccorse 

Cun duo campioni ; al cui fare, al cui dire 
Lo popol disviuto si raccorse. 

Dante, Paradiso, c. xii. 

Daiile reconnaît dans ces vers le péril où se trouvait l'Église 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTE. 369 

Nous ne saunons juger, à vrai dire, que d'après 
quelques rares et faibles indices du degré d'irritation 
auquel en étaient arrivés les partis de l'autre côté du 
Rhin , lorsque notre héros le traversa. Dans les écrits 
du docteur universel, d'autre part, quelques lam- 
beaux de ses Sermones^ deux ou trois phrases seule- 
ment indiquent l'attitude qu'il lui convint de prendre 
ou de garder, lui moine et philosophe , vis-à-vis du 
peuple et vis-à-vis de Rome. Nous ne nous trouvons 
point cependant assez à court de preuves et dénué 
de renseignements pour renoncer à suivre Albert le 

catholique au xiii^ siècle, et il avance hardiment que, si le peuple 
disvialo si raccorse, l'Église vit s'opérer ce miracle de rapatrie- 
ment des peuples sous son aile grâce à l'intervention providen- 
tielle et quasi miraculeuse des duo campionij, saint François et 
saint Dominique. Si Dante entend désigner par la sposa la com- 
munauté chrétienne, Dante est dans le vrai : Dominique et Fran- 
çois ranimèrent, renouvelèrent, en effet, l'esprit chrétien dans 
l'Église. Si Dante applique à l'Église de Rome, à la papauté l'épi- 
thète de sposa , ce qui, du reste, semble peu probable, vu ses 
tendances impérialistes, Dante n'a point tout à fait tort, mais il n'a 
plus complètement raison. Les Ordres religieux n'ont point man- 
qué, cela est chose certaine, de favoriser en tout lieu la politique 
envahissante, absorbante des successeurs de saint Pierre; mais 
leur zèle — zèle de commande, question de vie ou de mort au dé- 
but, question d'ignorance, de convoitise, d'amour-propre, de fana- 
tisme ou d'intérêt mal entendu, lors de la période de décadence 
— n'a point produit partout de grands effets. En Allemagne, en 
particulier, les réguliers se trouvent avoir travaillé en définitive 
pour un iautre roi que pour celui qui trône au Vatican. 

1. 2i 



370 ALBERT LE GRAND. 

Grand sur ce terrain. Moine, il dut nécessairement, 
on le devine, ne point oublier, ne point paraître né- 
gliger tout à fait le côté politique de sa mission; phi- 
losophe et chrétien , il dut s'imposer une loi stricte, 
au contraire, celle de ne jamais servir que les intérêts 
généraux de l'Église et de l'humanité. Mais com- 
ment se comporta-t-il en ces extrémités périlleuses, 
et par quelle singulière bien que sereine et pres- 
que olympienne puissance de se contenir ou d'ob- 
server a-t-il su demeurer d'aplomb sur ses lourdes 
sandales^ tandis que tout s'ébranlait autour de lui? 
Le rôle , on en conviendra , était difficile à soutenir, 
et un génie médiocre eiàt probablement penché tout 
entier, au mépris flagrant du bon sens et du droit, 
soit du côté du peuple, soit du côté de Rome. Avec 
ce calme et cette siireté de vues qui, à meilleur titre 
peut-être encore que ses immenses travaux, lui ont 
mérité, croyons-nous, le surnom de Grand, Albert, 
loin de se montrer l'humble instrument d'un pouvoir 
de plus en plus tourné vers les choses terrestres, 
loin de s'émouvoir à l'aspect de TAllemagne furi- 
bonde exaltée par les émissaires du mécréant^ Albert 
se recueillit, ne prit conseil que de ses inspirations 
personnelles, et, sans se déclarer en aucune sorte 
l'homme de Grégoire IX ni subir le moins du monde 
la pression de Frédéric, marcha fièrement et simple- 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTE. 371 

ment dans la seule voie que son christianisme désin- 
téressé comme sa froide raison lui ouvraient : il dé- 
clara la guerre aux vices, aux mollesses, aux torpeurs 
du clergé en général , et du haut clergé en particu- 
lier ^ : (( L'esprit impur attaque, infecte simulta- 
nément, CES JOURS- CI (hODIe), ET d'UNE TERRIBLE 

FAÇON, LE VAISSEAU DE l'Eglise % » déclare Albert 
dans son quatrième sermon après l'Epiphanie. Si nous 
comprenons bien sa pensée, le fils de Dominique, en 
répétant de la sorte, deux cents ans après Tan 1000, 
l'exclamation désespérée de l'apôtre : Seigneur j, sau- 
vez-nous^ 710US périssons ! n'entendait point faire allu- 
sion aux ennemis du dehors qui harcelaient la barque 
de saint Pierre, car il les passe complètement sous 
silence et ne semble seulement point les connaître. 
(( On vit en ce temps , raconte le savant auteur de 
VHistoire diplomatique ^ des inconnus parcourir l'Al- 
lemagne sans être inquiétés, et prêcher publiquement 
en chaire qu'aucun homme vivant, fùt-il évêque, fùt-il 
pape, n'a le droit d'interdire la célébration des offices 
divins. Les prêtres souillés de péchés mortels, disaient- 

1 . On chercherait en vain dans les écrits d'Albert aucune allu- 
sion directe ou indirecte à Frédéric, empereur, à Grégoire IX, 
pape. 

2. « ... Diabolus navem sanctse Ecclesiae mirabiliter infestât et 
impugnat. » — Alberti Magni Opéra, in-fol., éJil. Jammy,t. XII, 
pars secunda, p. 43-45. Serm. IV post Epiphan. 



372 ALBERT LE GRAND. 

ils, sont indignes d'accomplir le mystère de l'Eucha- 
ristie; seuls, nous et nos amis, nous venons vous en- 
seigner la vérité et la foi, selon la justice... Qu'il 

NE SOIT PLUS QUESTION DU PAPE... PricZ plutÔt pOUr 

le seigneur empereur Frédéric et pour son fils Con- 
rad ; ceux-là sont les parfaits et les justes \ » Im- 
perturbable, paraît- il, au milieu de ces furieuses 
harangues prononcées par des gens sans aveu, le 
docteur ne semble point s'être beaucoup inquiété non 
plus des séditieux propos et des excitations à la ré- 
volte émanant du fait des séculiers, — Que le pas- 
teur romain fasse paître ses Italiens! proclamait, par 
exemple, pour ne citer qu'une des violentes tirades 
d'un des ancêtres de Luther, au xiii^ siècle, l'irrévé- 
rent évêque de Freisingen, que lepasleur romain fasse 
paître ses Italiens : nous^ qui sommes constitués par 

i. Il va sans dire que ces provocations à la révolte trouvaient 
de l'écho parmi les populations de l'Allemagne au xiii« siècle. Dans 
la ville de Ratisbonne, cefle-là même oij Albert le Grand revint 
plus tard comme évêque, les rancunes impérialistes, la haine du 
pouvoir spirituel et temporel des papes , la conduite scandaleuse 
des clercs avaient si fort transporté et indisposé contre Rome les 
nobles et les bourgeois que « nul ne pouvait se montrer dans les rues 
portant sur ses habits les insignes de la croisade prêchée contre 
Frédéric, et que celui qui osait le faire était livré aux tourments et 
à la mort.» — V. Lettre d'Innocent IV, ap. Raynald.,yl?i7irt/. eccles. 
ad ann. X, XII : Huillard-Bréliolles, Vie et correspondance de 
Pierre des Vignes , p. 203. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 373 

Dieu les gardiens fidèles de ses brebis, nous écarte- 
rons de nos troupeaux les loups couverts de peaux 
d'agneaux \ — Un fragment détaché du commentaire 
d'Albert le Grand sur l'Évangile de saint Luc va nous 
édifier, du reste, sur ses sentiments, et par la vigueur 
du style non moins que par la hardiesse de l'idée 
révéler chez lui l'écrivain, en même temps qu'il 
offrira à nos méditations l'exemple d'un penseur et 
d'un penseur religieux, ne craignant point de mon- 
trer du doigt, deux siècles avant la Réforme, l'une 
des causes honteuses du grand déchirement , l'ap- 
pauvrissement de la sève chrétienne au cœur des 
princes de l'Église. L'impression de souverain mé- 
pris que lui inspiraient les désordres, le luxe et la 
dureté de cœur des prélats allemands , ses compa- 
triotes; la large et saine compréhension des ensei- 
gnements de Dominique ; l'indignation , une douleur 
austère et contenue ; la prévision vague , et comme 
l'annonce prophétique d'une épuration, si ce n'est pro- 
chaine, au moins urgente, dans les mœurs et les rangs 
de l'épiscopat , on retrouve tout cela dans la matière 

1. Alb. de Béham, ap. Avenlin. Annal. Boyor., p. 540. — Fie 
et correspondance de Pierre des Vignes, p. 203. — « Sume hune 
crepitum venlris et vade Romam, » dira Luther, avec cette gros- 
sièreté de langage qui le caractérise. — V. Audin, Histoire de 
Luther. 



374 ALBERT LE GRAND. 

d'une dizaine de lignes ensevelies, perdues sous six 
cents pages d'interprétation morale et dogmatique. 

Le texte de l'Évangile de saint Luc que le doc- 
teur explique est celui - ci : .,, Et il y avait à la 
porte du riche un certain mendiant nommé Lazare, 
lequel était couvert d'ulcères. Il eût voulu se rassasier 
des restes qui tombaient de la table du riche, et per- 
sonne ne lui en donnait. Et les chiens venaient, et ils 
léchaient ses ulcères,.. — Et les chiens venaient et 
ILS LÉCHAIENT SES ULCÈRES. — « Cette parolc trouve 
son application naturelle dans ce temps -ci, déve- 
loppe Albert le Grand. Les bons chiens de chasse, ce 
sont les frères prêcheurs, qui n'attendent point que les 
misérables et les affamés viennent les quérir près du 
foyer, mais qui vont à eux. Ils lèchent les ulcères de 
leurs propres péchés; ils aboient la parole de Dieu. 
Et Dieu les a suscités, parce que les vieux chiens 

(canes ANTIQUi), ce SOxNT CES PRÉLATS JUGÉS d'aVANCE 
PAR LE PROPHÈTE ISAÏE, CHIENS MUETS QUI NE SAVENT 
PAS ABOYER, CHIENS IMPUDENTS ET OBSCÈNES ET QUI NE 

SE SENTENT JAMAIS REPUS. Lcs bons chiens de chasse 
au contraire ont toujours entre les dents la salutaire 
rage de inordre et de rétorquer pour le service du Très- 
Haut \ Aboyez donc et employez la douceur et reve- 

1. On sait que remblème de l'Ordre de Saint-Dominique est 
un chien portant une torche dans sa gueule. — Jeanne d'Aza rêva 



L'EMPIRE ET LA I>APAUTE. 375 

nez vivement au morceau cii toute patience et lumière 
de doctrine... Mielx vaut un chien vivant qu'un 
LION MORT \ . . » Assez d'occasions se représente- 
ront malheureusement d'elles-mêmes dans la suite de 
ce récit de secouer la dépouille du lion mort, c'est- 
à-dire de constater parmi les princes de l'Église, au 
moyen âge , l'avilissement des caractères et la cor- 
ruption 5 pour que l'on doive se contenter pour le 
moment d'avoir relaté l'opinion du docteur universel 
à cet égard. Quand nous le peindrons plus loin, vers 
la fin de sa carrière, prenant possession du siège de 
Ratisbonne et s'installant dans le palais dévasté de 
son prédécesseur, nous étudierons de près , à loisir, 
le type courant de l'évêque allemand au xiii'' siècle. 
Albert de Pottigau, évêque de Ratisbonne, celui-là 
même dont Albert le Grand ramassa , non sans dé- 
goût, la crosse, et remboursa les gros emprunts faits 
à certains usuriers juifs, Albert de Pottigau dispute 
la palme à Conrad de Hochstraden , archevêque de 
Cologne : tous deux se valent, tous deux sentent le 
lion mort, et aucun des deux n'échappera aux mor- 
sures des chiens vivants, 

lumière sous forme de torche et fidélité sous forme de chien, a- 
t-il été dit au livre P*" d'ALBERT le Grand, Mouvement religieux. 
i. V. Alberti Magni Opéra, édit. Jammy, in-fol., t. X. Com- 
ment, in S. Luc, cap. xvi, p. 214. 



376 ALBERT LE GRAND. 

Peut-être, grâce aux sources abondantes aux- 
quelles nous avons été puiser à pleines mains, peut- 
être est-on parvenu à se former de la lutte de l'empire 
et de la papauté, aussi bien que de ces personnages 
dont les figures ne manquent certes point de relief, 
Frédéric II et Grégoire IX , une imagination plus 
nette que celle cjue laissent d'ordinaire une narration 
sans aperçus, ou des aperçus sans tableaux, et, qui 
sait? tout en ne songeant qu'à accompagner Albert 
dans son expédition en Germanie, peut-être avons- 
nous éclairci, chemin faisant , plusieurs points obs- 
curs en sa docte compagnie. Quoi qu'il en soit, il est 
temps , ce semble avant de jeter notre bâton de pè- 
lerin sur la route de France , de revenir nous repo- 
ser quelques heures, en compagnie de notre héros, 
dans le paisible monastère de la rue de Stolk , à 
Cologne, où s'est éteint frère Henri et où professe 
à présent maître Albert. Le couvent des dominicains 
de la rue de Stolk vient de recevoir un nouvel hôte, 
saint Thomas. 

Thomas d'Aquin adolescent arrivait alors du fond 
de l'Italie. Gomme le cerf altéré dont il est parlé dans 
l'Écriture et qui s'élançait avidement à travers bois et 
vallons vers les profondeurs où ruisselle l'eau fraîche, 
Thomas était accouru, remontant du midi au nord, 
attiré par la gloire et la science d'Albert : il venait 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 377 

s'instruire h son ombre et se pénétrer de sa doctrine. 
N'est-ce point le moment ou jamais de présenter l'un 
à l'autre le maître et l'élève? Aussi comptons-nous 
bien ne point manquer une occasion si naturelle de les 
mettre tout de suite en rapport. Ne convient-il point en 
même temps d'indiquer dès leur première entrevue, 
et, pour ainsi dire, à vol d'oiseau, quels points de con- 
tact ont pu exister en apparence, quelle ligne de dé- 
marcation fondamentale se traçait en réalité entre deux 
intelligences supérieures unies seulement en Aristote, 
et, alors même qu'elles gravitent autour de ce centre 
commun où se sont rencontrés tant de grands esprits, 
décrivant des courbes inégales ? Mais qu'on ne s'at- 
tende point en ce lieu à de minutieux détails, à des 
digressions parasites sur les tempéraments divers, 
traits de mœurs et particularitez du maître et de 
Vélève, dont les vies, sans jamais se mêler, vont d'ail- 
leurs se trouver désormais presque continuellement 
reliées par des voyages entrepris côte à côte et par 
les jours difficiles, tantôt remplis d'épreuves, tantôt 
marqués par des triomphes, qu'ils traverseront bien- 
tôt de concert à l'université de Paris. Ce n'est point, 
à coup sur, après une station passablement longue 
en Allemagne , à la veille du départ du docteur uni- 
versel pour le plus beau royaume après celui du ciel, 
et quand le bourdon de Notre-Dame résonne déjà à 



378 ALBERT LE GRAND. 

nos oreilles, que nous attarder outre mesure à l'hos- 
pice de Sainte- Marie -Madeleine, voire même nous 
établir sur les bancs de l'école provisoire fondée 
dans l'étroite rue de Stolk, à Cologne, pourrait avoir 
encore quelque charme et présenter quelque intérêt. 
Une courte halte , le temps juste de secouer la pous- 
sière de nos souliers et de contempler Albert et Tho- 
mas face à face, puis nous reprenons, contre vent 
et marée, à la grâce de Dieu, le cours de notre odys- 
sée circulaire autour de l'ancienne Europe. Veuillent 
les astres favorables, Mars et Vénus, que la barque 
qui porte Albert aborde sans encombre à Vfsle de la 
Cité ! 

Thomas d'Aquiri, lorsqu'il vint chercher les leçons 
d'Albert le Grand au milieu des neiges et des brumes 
de cette ville que Pétrarque a sans doute parcou- 
rue l'été , puisqu'il la célèbre et ne s'y livre qu'à de 
joyeux propos, Thomas d'Aquin n'avait pas vingt 
ans. Son enfance s'était écoulée sur la cime aride du 
mont Cassin : Thomas avait respiré l'air de l'orgueil- 
leuse abbaye de ce nom. La première école qui lui 
inspira l'ardeur et le goût passionné de l'argumenta- 
tion fut l'université de Naples. A Naples, Pierre Mar- 
tinus lui enseigna les principes de la logique, Pierre 
d'Hibernie développa devant lui ses idées, probable- 
ment assez vagues, assez pauvres et confuses, en 



L'EMPIHE ET LA PAPAUTÉ. 379 

fait de sciences naturelles \ Inutile de rappeler que 
Thomas d'Aquin était de haute naissance et qu'avant 
de revêtir l'habit de Dominique il eut à lutter contre 
la tendresse, la raison ou les préjuges de sa famille, 
question délicate qu'il ne nous appartient point de 
décider, attendu que le souverain pontife crut de 
son devoir d'intervenir et de la ti'ancher d'autorité ^ 
Jean leTeutonique, le nouveau général de l'Ordre, — 
n'allions-nous point oublier d'annoncer que Jourdain 
de Saxe vient de mourir et s'en est allé rejoindre frère 
Henri? — Jean le Teutonique recueillit avec bienveil- 
lance, comme on peut bien le penser, le noble néo- 
phyte, encore tout rougissant des embûches contre 
la vertu de pureté que lui avait tendues le démon ^ ; 
le saint homme accepta sans tristesse, sans scrupule 
aucun, le diamant brut que lui donnait à polir et à 
façonner le pape Innocent; mais, jugeant sans doute 
l'ouvrage d'assez grosse conséquence pour n'être con- 
fié qu'à un ouvrier d'une adresse ou d'une force ex- 

i. V. Rohrbacher, Hist. de l'Église catholique ^ i, XVIll, 
p. 496.— D*" Sighart, Alberlus Magnus. 

2. V. P. Touron, Vie de saint Tliomas. 

3. Il sera question plus loin de ce merveilleux et très-édi fiant 
combat que soutint Thomas contre une femme de mœurs légères 
et de grande beauté, avec laquelle on l'avait enfermé par malice et 
surprise. Le saint jeune homme lui échappa, admirable preuve de 
vaillance^ en brandissant en l'air une bûche enflammée. 



380 ALBERT LE GRAND. 

traordinaire , il tint à le remettre lui-même entre les 
mains d'Albert le Grand. Jean le Teutonique traversa 
donc tout exprès, à seule fin d'accomplir ce dessein, 
les hautes montagnes qui séparent l'Allemagne de 
l'Italie, et il conduisit Thomas sur les bancs de l'école 
de la rue de Stolk, au pied de la chaire où trônait 
avec un éclat non pareil, quand il ne parcourait point 
d'office le pays teuton, l'illustre commentateur des 
Sentences^, Chose singuhère, le futur auteur de la 
Somme, le jouvenceau de belle espérance dont on sa- 
luait d'avance à Rome la brillante destinée, celui que 
le saint-siége avait entouré de tant d'hommages et de 
soins , celui sur le front duquel le saint- père avait 
écrit : Tu Marcellus eris, Thomas enfin, I'ange de 
l'école % soit que le regard profond d'Albert lui im- 
posât, soit que sa façon d'enseigner l'ait dérouté, soit 
encore qu'il éprouvât une sorte de saisissement et de 
trouble en présence d'un logicien qui ne cherchait 

1. L'Ordre de Saint-Dominique comptait alors trente mille re- 
ligieux répandus sur la surface de l'Europe. Albert avait assisté 
aux radieux commencements de l'Ordre ; Thomas survenait en la 
saison torride, — alors que les épis étaient jaunissants. 

2. Tous les théologiens hors ligne reçurent un nom de guerre 
au moyen âge. Thomas d'Aquin fut surnommé l'Ange de l'École, 
ou bien encore le Docteur angélique , saint Bonaventure le Doc- 
teur séraphique, Jean Scot le Docteur subtil, Alexandre de Halès 
le Docteur irréfragable, Albert le Grand le Docteur universel. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 381 

point seulement à appuyer les vérités révélées des 
armes toutes-puissantes du syllogisme, mais qui les 
soumettait parfois à un examen préalable, Thomas 
fit d'abord assez triste figure à Cologne. On l'avait 
beaucoup vanté, ce qui rend toujours mauvais ser- 
vice, surtout auprès de la gent écolière; de plus, s'il 
faut en croire la tradition, ses mouvements étaient sin- 
gulièrement gauches, sa langue épaisse ; je ne sais 
quoi de lourd et tout à la fois d'ébahi dans sa per- 
sonne ne prévenait point en sa faveur; évidemment le 
théologien, l'athlète sommeillaient encore en lui; Tho- 
mas ne laissait apercevoir à l'œil nu que des épaules 
énormes et disproportionnées, une large encolure, peu 
de muscles. Aussi les bibhers et lessententieux, ses ca- 
marades, se prirent-ils un jour à rire; les jeunes gens 
s'étaient attendus à une sorte d'éruption de l'Etna ; 
on la leur avait annoncée : Thomas, au contraire, 
invariablement morne et taciturne, demeurait immo- 
bile, froid et terne, au milieu de l'animation générale. 
(( Ah! le grand bœuf muet de Sicile^ » murmurèrent- 
ils un jour en se moquant. — a Vous appelez Thomas 
LE BOEUF MUET , reprit gravement maître Albert qui 
les entendit : eh bien, sachez que ce boeuf poussera 

DE TELS MUGISSEMENTS DANS LA DOCTRINE , QUE LE 
MONDE ENTIER s'eN ÉMERVEILLERA ^ » Albert avait 

1 . (( Vos BOVEM MUTUiM ESSE DICITIS : SED TALEM ADHUC IN 



382 ALBERT LE GRAND. 

prudemment conjecturé que le feu, pour avoir été 
quelque temps couvé sous la cendre, n'en jetterait plus 
tard qu'une flamme plus ardente et mieux nourrie; 
le maître n'eut point à se repentir de sa prédiction ; 
l'oracle tombé de ses lèvres reçut, en elTet, confirma- 
tion pleine et entière. Mais le second Milon de Cro- 
tone, à force de soulever Thomas sur ses épaules, ne 
lui aurait-il point, par hasard, soufflé cjuelque peu de 
sa vigueur, de sa mâle assurance et de son audace 
auguste? En d'autres termes, Thomas d'Aquin a-t-il 
subi sérieusement l'influence d'Albert le Grand , et 
quelle a pu être cette influence? La cjuestion ne nous 
prend point tout à fait au dépourvu , et nous allons 
essayer d'y répondre, en invoquant toutefois, — inva- 
riablement fidèle à notre prudent système , et moins 
soucieux maintenant que jamais de ne paraître appor- 
ter à l'appui de quelques jugements hardis, peut- 
être neufs, cju'une déposition personnelle, — Firré- 
cusable témoignage des contemporains. 

«... Dans tous ses écrits, constate le biographe 
Pierre de Prusse , Albert garde volontiers un juste 
milieu modeste, et, tandis qu'il s'élève à d'admirables 
hauteurs, merveilleusement muni des plus puissants 
arguments tirés de la moelle de l'Écriture sainte et 

DOCTRINADABIT MUGITUM, UT TOTUS MIRABITUR MVfiDVS.» AlbcrlUS 

Magnus. 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 383 

des Pères, on observera nonobstant qu'il évite avec 
soin de porter préjudice dans ses conclusions à n'inn- 
porte quelle autorité reconnue, aux opinions établies 
par les autres docteurs. Maître Albert prélude ordi- 
nairement ainsi, par des atténuations et des réserves : 
« Gela dit sous bénéfice d'inventaire... Il semble, tout 
« en désirant sauvegarder la paix, salva pace, qu'on 
(( peut tenir ce discours. . . Ceci me paraît plus probable 
(( que cela... » Et Pierre de Prusse ajoute : « On ne 
trouvera aucun docteur de ce temps qui ait tenu jamais 
semblable langage. Albert, en tels et tels sujets 

SCABREUX, AIMAIT MIEUX PARAÎTRE NE POINT SAVOIR 
QUE DE HASARDER DES DÉFINITIONS TÉMÉRAIRES ^ » — 

Prendre acte de cette solennelle déclaration , quel- 
que formelle et catégorique qu'elle soit, pour en tirer 
de plus graves conséquences qu'elle ne comporte et 

\. «In omnibus suis scriptis hune humilitatis modum servat, 
ut, cum alla mirabiliter validissimis ralionibus sanctae Scripturae ac 
sanctorum auctoritatibus muniens scriptitat, nulli tamen unquam 
doctori praejudiciuminsuisopinionibusvoluit generare; undequam 
ssBpe proprias opiniones ponens, praemittit sic inquiens : «Sine 
« prfejudicioloquens... Salva pacesic videturloquendum...Itacum 
«aliis magistris sentie. . Haec opinio videtur mihi probabiiior... » 
In quo modo scribendi nullus doctorum ipsi similis reperitur... 

UnDE MALUIT INSCIUS in QUIBUSDAM REPUTARI QUAM TEMERARIUS 

IN PERicuLOSis. » Peter de Prussia, c. v. — Consult. Sighart, Al- 
berlus Magmcs. — Hœrtel, Thomas von Aquino und seine Zeit., 
Augsbourg, 1846.— Bianco, Die allé Universilàt Kôln. 



384 ALBERT LE GRAND. 

ne contient, en induire, par exemple, — parce qu'il 
semble avéré qu'Albert a bien pris garde de tomber, 
impartial et sincère entre tous les docteurs du moyen 
âge, dans l'écueil de l'assurance aveugle et de l'af- 
firmation intolérante ; parce qu'il ne crut point , en 
effet, se déshonorer ni se diminuer en soupirant, à 
l'occasion, que sçay-je? parce qu'enfin notre placide 
héros tranche avec majesté par son attitude essen- 
tiellement méditative et philosophique au milieu de 
la tourbe des théologiens plus ou moins orthodoxes, 
— en conclure qu'il pratiqua le fécond doute de 
Descartes, insinuer même qu'il l'a connu, cela serait 
assurément faire preuve d'une imagination quelque 
peu visionnaire et de cette présomptueuse assurance 
d'esprit, précisément celle-là contre laquelle l'initia- 
tive tempérée du docteur universel a prévalu. Gom- 
ment ne point tenir compte cependant, alors surtout 
qu'on oppose à la sienne l'intelligence de Thomas, 
son disciple, elle si hautaine, si absolue, si cassante, 
si prompte à décider et à nier, à lier et à déher, 
comment ne point tenir compte de ce profond res- 
pect du Maître pour l'opinion d'autrui , d'une mo- 
dération si originale et, pour ainsi dire, si osée, 
si prime -sautière, si héroïque dans la critique et la 
méthode? Ce sont là, qu'on ne s'y trompe pas, des 
qualités éclectiques vraiment nouvelles. S'il faut en 



L'EMPIRK ET LA PAPAUTÉ. 385 

croire le vieil auteur, nul homme ne montra jamais 
tant d'humble résignation devant l'Inconnu, tant de 
franchise et de netteté en présence de l'Incertain. Ne 
voyez-vous point déjà s'accuser, peu à peu, grâce à 
ce trait de lumière, la ligne de démarcation entre le 
MAÎTRE ET l'élève ? — (( Frère Thomas, frère Tho- 
mas, lui remontra encore, dit-on, un beau matin, en 
l'arrêtant au milieu de certaine argumentation ardue 
que le théologien imberbe soutenait avec une outre- 
cuidance marquée, le docteur universel, accoudé sur 
sa chaire. Frère Thomas, attention! holà! vous pa- 
raissez, en vérité, moins jouer ici le rôle de V écolier qui 
répond que celui du maître qui interroge ^ » On peut 

i. M. Jourdain relève en parfaite connaissance de cause (V. 
Philosophie de saint ThomaSj par M. Jourdain, t. I, p. 92) l'er- 
reur commise par le père Touron, lequel soutient que, pendant que 
Thomas se trouvait à Cologne soumise la direction d'Albert, Tho- 
mas commenta sous ses yeux \à Morale d'Aristote. M. Jourdain, 
celte rectification faite, reproduit tels quels les renseignements 
sommaires fournis par Guillaume de Tocco; il nous apprend que, 
« pendant qu'Albert expliquait les livres de V Éthique, saint Tho- 
mas recueillit soigneusement ses leçons, et il en écrivit une rédac- 
tion qui, par la finesse et la profondeur, était digne d'un si grand, 
maître. » A ces indications se bornent les révélations de M. Jour- 
dain sur les rapports du maître et de Xélève. On ne lira peut-être 
point toutefois sans intérêt le texte latin auquel je fais allusion. 
« Post haec autem praedictus magister Albertus cum librum Ethi- 
corum cum quaestionibuslegeret, frater Thomas magistri lecturam 
studiose collegit et redegit in scriptis, opus stylo disertum, subti- 
I. '25 



386 ALBERT LE GRAND. 

puiser, à la rigueur, dans cette semonce du maître à 
l'élève une sorte d'indication a priori touchant le fond 
de leur caractère, et, faute de renseignements circon- 
stanciés et plus complets, la critique se trouve dans 
son droit, ce semble, de s'en emparer d'abord, d'en 
faire mention, puis son profit. Dès que l'on se met 
à feuilleter les ouvrages de Thomas et d'Albert, ne 
voilà-t-il pas que les deux inclinations d'esprit con- 
traires qui ne font que se trahir en ce lieu , loin de 
s'atténuer ou de s'effacer, se développent, se préci- 
sent et éclatent ! Qu'on ne s'étonne donc point qu'à 
ce propos et malgré la gravité du sujet, nous arrê- 
tions au passage deux ou trois de ces idées qui peu- 
vent aider à conclure et conduire droit au but, tout en 
nous faisant passer par ce chemin sinueux, que nous 
avons tous foulé jadis, le chemin des écoliers. 

En classe et sur les bancs de l'école, un peu de 
superbe et de jactance , à la part du jeune élève , 
passe encore. S'obstiner à vouloir briller, s'acharner 
à vouloir prouver le vrai ou l'absurde à tout prix, aux 
dépens même du professeur, ledit professeur repré- 

litate profundum, sicut a fonte tanti doctoris haurire poluitQui in 

SCIENTIA OMNEM HOMINEM IN SUI TEMPORIS .ÏTATE PR.ECESSIT. » 

— Viia S. Thomœ, Acta SS. martii, t. I, p. 663. (V. Commen- 
taires sur Aristote; Philosophie de saint Thomas, par iM. Jour- 
dain, p. 92.) 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 387 

senterait-il le bon goût, l'acquit ou la profonde expé- 
rience, il ne convient de voir là qu'un incident sans 
portée , péché véniel , au bout du conapte. Le cas 
échéant, le maître avertit, interrompt le coupable ; à 
un autre plus modeste ou moins ferré sur ses auteurs, 
de prendre la parole à son tour : le coupable s'assoit 
absous, irrité , confus , et tout est dit. Que si néan- 
moins la fâcheuse disposition persiste, et si, par mal- 
heur, l'irrévérencieux et suffisant écolier se trouve 
doué, par hasard, de facultés exceptionnelles et que 
ces facultés extraordinaires croissent avec l'âge, sans 
que le glorieux s'amende ou se corrige , ah ! pour 
le coup, on aura peut-être raison de s'inquiéter. Dès 
lors, il est fort à craindre, en effet, que les sorties 
déplacées , le manque de convenance et de tact , la 
triste et sotte manie qui consiste à pousser sa pointe 
envers et contre tous, — légèretés, violences sans con- 
séquence aucune et parfaitement inoffensives chez le 
jeune homme surveillé, retenu, — il est fort à craindre, 
pensons-nous, qu'elles n'entraînent, n'abaissent et 
n'égarent, du moment qu'elles se reproduisent avec 
aggravation chez l'homme fait, la personnalité tout 
entière. Ce qui ne fut qu'une simple imperfection chez 
l'enfant, pourra bien devenir quelque chose comme 
l'inclination maîtresse et le signe distinctif de l'indi- 
vidu. Viendra le jour où, ne relevant plus que de sa 



388 ALBERT LE GRAND. 

méthode et de son talent, l'homme se comportera 
vis-à-vis de la»nature ou de la raison comme l'écolier 
s'est conduit vis-à-vis de son pédagogue. Pourvu 
qu'il ne lui prenne point fantaisie d'intervertir dere- 
chef l'ordre des facteurs , c'est-à-dire, au lieu de 
recevoir humblement la leçon de la nature et de la 
raison, nos deux institutrices éternelles, de se poser 
arrogamment vis-à-vis d'elles comme se trouvant en 
puissance et en droit de la leur donner î Cette accu- 
sation de lèse-majesté envers la nature, on n'hésitera 
point à en charger saint Thomas, le type le plus 
parfait du docteur. 

Nous ne prétendons point, sans doute, avancer 
qu'entraîné par la suffisance et une confiance immo- 
dérée en lui-même, l'outrecuidant élève d'Albert ait 
le moins du monde démérité du bon sens, — saint 
Thomas d'Aquin s'élève au contraire, çà et là, à des 
considérations d'une extrême justesse et il déploie 
communément une force de raisonnement considé- 
rable; — nous ne prétendons point non plus lui im- 
puter à crime d'avoir méconnu les lois générales qui 
président à l'organisation des êtres et aux mouvements 
de l'univers ^ , — nul , sauf Albert , n'a tenté de sou- 

i. « Saint Thomas a écrit sur les principes de la nature, sur 
la nature de la matière, sur le mouvement du cœur, sur la phy- 
sique mystérieuse; partout sa doctrine consiste essentiellement à 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 389 

lever le voile qui dérobait sur ce point, comme sur 
bien d'autres, la vérité vraie aux penseurs du moyen 
âge; — mais nous garderons toujours rancune à 
l'Ange de l'École, parce que, selon nous, saint Tho- 
mas a contribué plus qu'aucun logicien du moyen 
âge, tant par ses affirmations intrépides que par son 
art particulier d'interpréter et de déduire, en s'atta- 
chant plus à la lettre qu'en demeurant fidèle à l'es- 
prit, à fortifier, à accréditer cette tendance fatale entre 
toutes , tendance pernicieuse , antiphilosophique au 
premier chef, celle de soumettre à la convention dog- 
matique les réalités positives de la nature et de la rai- 
son. Ouvrez la Somme, la fameuse Somme, au hasard; 
que vos yeux s'arrêtent , au bas de n'importe quel 
verso, sur n'importe quel raisonnement suivi : vous 
remarquerez que Thomas d'Aquin part imperturba- 
blement d'une majeure plus ou moins discutable, puis 
conclut sans scrupule, en dehors ou bien à côté du 
vrai, après avoir consciencieusement et triomphale- 
ment établi une foule de vérités accessoires , du reste 
parfaitement indilïérentes. Il s'agit de prouver, par 

trouver dans les divers aspects des corps célestes les causes de la 
génération et de la corruption, à représenter toutes les propriétés 
et facultés des corps terrestres comme les résultats des formes qui 
leur sont imprimées par les astres ou par des vertus supérieures 
aux astres, par des substances intellectuelles » V. Dis- 
cours sur l'état des lettres j xiii* siècle. 



390 ALBERT LE GRAND. 

exemple, que Dieu donne le mouvement à la volonté. 
Gomment s'y prendra saint Thomas? « Dieu donne le 
mouvement à la volonté, établit saint Thomas dans sa 
Sommey premièrement parce qu'il est le bien suprême 
auquel elle aspire; secondement, parce quil est la 
cause de cette puissance de vouloir, » Or voici par quelle 
filière d'arguments l'Ange de l'Ecole prétend conduire 
à la démonstration ces deux propositions mères, dont 
l'une tout au moins, la seconde, soulève les plus for- 
midables objections, a De même que l'entendement, 
professe l'élève d'Albert le Grand, est mù par l'objet 
qu'il comprend etpar l'être qui lui a donné la faculté 
de comprendre, de même la volonté est mue par son 
objet qui est le bien et par l'être qui lui a donné la 
puissance de vouloir. Tout bien, quel qu'il soit, peut 
mouvoir la volonté; mais il n'y a que Dieu qui la 
meuve d'une manière suffisante et efficace... En effet, 
un moteur ne peut mouvoir un mobile que quand sa 
puissance active surpasse ou du moins égale la puis- 
sance passive de l'objet qu'il meut. La puissance pas- 
sive de la volonté s'étend au bien en général, car son 
objet est le bien universel, de même que l'objet de l'in- 
telligence est l'être universel. Tout bien créé est un 
bien particulier ; Dieu seul est le bien universel ; Dieu 
donc est le seul objet qui remplisse la volonté et lui 
donne une impulsion suffisante. Pareillement, il n'y 



1 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 391 

A QUE Dieu qui puisse nioDUiRE la faculté de vou- 
loir. Car, que signifie ce mot de vouloir, sinon l'in- 
clination de la volonté au bien universel? Or, il ap- 
partient au premier moteur de porter la volonté vers 
le bien universel, de même que dans les choses hu- 
maines il appartient au chef de la nation de diriger 
tout en vue du bien de la communauté'^ ,)) Nul besoin de 
multiplier les citations à l'infini. L'Œuvre de Thomas 
d'Aquin , considérée dans son ensemble , produit la 
même impression que les fragments qu'on en distrait, 
et l'on constatera, en passant, que ses qualités, comme 
ses défauts , montent d'un degré dès qu'il se trouve 
en présence de difiicultés franchement théologiques ^ 

1. V. saint Thomas, Summa, qusest. cv, art. 4; ap. Jourdain, 
Philosophie de saint Thomas, 1. 1, p. 245.— Selon la loi que nous 
nous sommes imposée, lorsque nous faisons allusion à un texte qui 
nous déplaît, nous ne nous en fions pointa notre tniduction, nous 
avons recours à la traduction d'autrui. Cette traduction est de l'au- 
teur de la Philosophie de saint Thomas. 

2. La question de Vorigine du mal, traitée à fond par saint 
Thomas dans sa Somme, montre mieux encore à découvert que la 
question du libre arbitre le tempérament intellectuel de l'Ange de 
l'École. Nous ne croyons point, du reste, nous trouver ici en désac- 
cord dans notre appréciation avec celle de M. Jourdain, si expert 
et si savant en ces difficiles matières. « ... Sur tous ers points 
(Qu'est-ce que le mal? quelle en est la cause? Pourquoi Dieu l'a- 
t-il permis?), reconnaît l'auteur de la Philosophie de saint Tho- 
mas, SAINT Thomas n'est encore que l'écho de la tradition 
CATHOLIQUE ; il u'inveute pas sa doctrine, il la reçoit des mains 



392 ALBERT LE GRAND. 

En Thomas pressez donc le philosophe, il en sort le 
théologien; pressez Albert théologien, vous obtenez 
le philosophe : tel est, après un long et mûr examen, 
notre sentiment. 

Considérés sous ce point de vue, on avouera que 
le maître et Vélève — et nous ne croyons point nous 
abuser sur leurs situations respectives — ont parfai- 
tement pu s'apprécier l'un l'autre et se saluer sei- 
gneurs dans le royaume de l'esprit , voire même se 
contempler avec une sorte de déférence et de curio- 
sité respectueuse, et demeurer toutefois étrangers l'un 
à l'autre. Nous ne pensons point, par exemple, que 
Thomas ait jamais compris Albert qui l'a lancée et 
cette heureuse inadvertance, felix culpa, a sans doute 
sauvé Thomas qui, s'il eCit prétendu suivre Albert 
le Grand sur le terrain des sciences naturelles, ne 
possédant point ad hoc les aptitudes voulues, n'eut 
probablement montré qu'une capacité des plus mé- 
diocres. Qu'est-ce que Thomas, I'élève, en un mot? 
— Thomas ne fut qu'un magnifique organe de la tra- 
dition servi par le syllogisme. Hors de l'exposition 
et de la définition, néant. En lui, point d'entrailles ; 
des ailes acérées, toujours tendues. Devant lui, nul 

de l'Église , et il se contente de la résumer avec une merveil- 
leuse exactitude.))— N. iM. Jourdain, Théodicée de saint Thomas 
d'Aquin, t. I, p. T6'\ . 



L'EMPIRt; ET LA PAPAUTÉ. 393 

horizon ; une cime, et une cime de glace. Absorbe par 
un travail constant, souvent stérile, sur des questions 
de dogme ou de métaphysique, Thomas s'épuise à 
rouler le rocher de Sisyphe de l'argumentation or- 
thodoxe au pied du trône pontifical. Qu'est-ce au 
contraire qu'Albert le Grand, le maître? — Albert 
nous est apparu purement et simplement comme un 
libre citoyen du monde, vm liber, dans un temps où 
l'idée de citoyen et l'idée de liberté n'existaient point 
encore avec le sens qu'on leur prête aujourd'hui. A 
cette époque de parti pris effréné, nébuleux, le soleil 
tournait encore autour de la terre , prenons garde 
d'oublier ce détail, à seule fin de ne point contrarier 
Josué. Théologien transcendant, maximus in Iheolo- 
gia, — ainsi l'a salué du moins le moyen âge, — loin 
de se borner à l'exposition de la doctrine officielle , 
Albert abandonne au contraire ce soin à Thomas, qui 
du reste s'en acquitte à souhait, et, quant à lui, s'écar- 
tant du chemin battu, au lieu de sans cesse argu- 
menter sur place et de se consumer à rétorquer, à 
distinguer et à prouver, il s'aventure , il secoue la 
poudre de l'École, il en franchit hardiment le seuil, 
il s'ingénie sous la chape de plomb, il interroge, il 
se recueille, et à peine a-t-il résolu quelque question, 
qu'il cherche au delà. Tout l'intéresse, cet étrange 
scolastique, tout l'attire, tout éveille chez lui l'atten- 



394 ALBERT LE GRAND. 

tion, depuis Tinsecte qui rampe sous ses pieds jus- 
qu'aux astres du firmament. Ne le voyez-vous point 
s'arrêter curieusement, ce moine sui generis, au sor- 
tir d'un débat sur le mystère de la sainte Trinité ou 
d'une dispute à propos des universauxj, ne le voyez- 
vous point s'arrêter en la compagnie de nobles châ- 
telains et de châtelaines, pour étudier tout à son aise 
le vol et le dressage des faucons ? Tandis que Thomas 
pesamment, le sourcil froncé, chemine, roulant, ru- 
minant quelque abstrait problème à ses côtés, Albert 
se courbe pour cueillir des fleurs, des plantes rares, 
ou pour ramasser un minéral. La bible du docteur 
devient insensiblement un herbier, la cellule du ré- 
gulieî' s'emplit de collections de coquillages et de 
débris fossiles. Il paraît certain qu'il fabriqua des 
automates. Le fils de Dominique prend note à Hildes- 
heim de l'apparition d'une comète ; à Venise il exa- 
mine froidement, au milieu de la stupeur des gens 
qui l'entourent, certain bloc de marbre aux veines 
bizarres, lequel représente exactement l'image d'une 
tête couronnée. Notre placide héros n'y voit point un 
sinistre présage comme la foule, — car plus d'un 
bon patriote trembla, raconte-t-on, ce soir-là, pour 
l'avenir delà sérénissime République; — sérénis- 
sime lui-même, Albert explique, tant bien que mal, 
le prodige et ne s'appuie que sur des raisons natu- 



L'EMPIUE ET LA PAPAUTÉ. 395 

relies. Que dis -je? Albert est architecte; il s'oc- 
cupe de mécanique et de métallurgie; il se connaît 
en gemmes et en pierres précieuses; bien mieux, 
le philosophe est alchimiste, et il ajoutera plus loin 
plusieurs chapitres à VHisloire des animaux d'Aris- 
tote. Albert s'est livré avec passion aux recherches 
zoologiques, et il se plaira, un jour, à décrire une 
pêche à la baleine dans les mers du Nord, un autre 
jour à surveiller les palais flottants des castors qui 
n'avaient point encore émigré au xiii^ siècle et n'a- 
vaient point encore abandonné les bords du Rhin. 
Albert pénétra, nous aurons lieu de nous en assurer, 
— nous le suivrons en ces lointains parages, — jus- 
que dans l'ancienne Prusse idolâtre : au retour de ses 
excursions hardies dans le nord de l'Europe, il nous 
fera part de ses observations politiques recueillies au 
milieu des païens. Les élucubrations des Lavater, le 
système de Gall ne lui apprendraient probablement 
rien ou peu de chose, s'il revenait parmi les vivants, 
car on retrouve en germe dans son OEuvre quelques- 
unes de leurs théories. Albert le Grand fut, en outre, 
médecin à sa façon, et médecin physiologiste : ce 
chrétien de haute race ne connaît point les vaines pu- 
sillanimités des croyants étroits , malintentionnés ou 
pudibonds. Pour lui, comme pour le praticien mo- 
derne, tout ce qui tient de près ou de loin à la science, 



396 ALBERT LE GRAND. 

tout cela est déjà sacré. L'austère et pieux religieux 
ne baisse point les yeux devant l'organisme intérieur 
de la femme; il n'hésite point, en dépit des exclama- 
tions, des rougeurs, des lamentations indécentes des 
réguliers et des séculiers ses confrères, à étaler sur 
l'autel de l'inquisition expérimentale, autel dont il fut 
peut-être le premier pontife, les chairs décolorées 
de cette Eve mystérieuse, source de tout mal^ préten- 
daient follement ses confrères, source de la vie^ ré- 
pondra gravement le docteur. Après avoir commenté 
l'Évangile de saint Luc ou de saint Jean, notre héros 
distille; tandis que dorment sur sa table les livres des 
Prophètes, quitte à les relire, en temps et lieu, tout 
au long, à loisir, il sacrifie aux choses profanes. Entre 
Vêpres et Matines, Albert manipule avec dextérité 
des acides, ou bien encore le voilà qui suit d'un re- 
gard profond les aspects ondoyants et divers qu'af- 
fecte la matière incandescente en fusion dans ses four- 
neaux. Rien de ce qui est divin, rien de ce qui est 

HUMAIN , NE LUI FUT, EN SOMME , NI INDIFFÉRENT NI 

ÉTRANGER. On u'cu pourrait point dire autant de saint 
Thomas d'x\quin. Aussi les désignera-t-on volontiers à 
l'avenir, comme cela a été déjà fait quelquefois, pour 
abréger, l'un sous le nom de I'élève, l'autre sous le 
nom du maître. Nous n'admettons point, en effet, 
entre Albert et Thomas le moindre soupçon d'égalité. 



L'EMPIRK KT LA PAPAUTK. 397 

Entre leurs deux génies, non plus, rien de commun, 
si ce n'est peut-être Thabitude des mêmes procédés 
en Logique. Mais Ton peut fort bien ne point se res- 
sembler et porter un habit de la même étolTe. 

— All tue monrs and friars rejoiged o\ er the 
DEATii OF THE GREAT ENEMY , — racoutc l'iiistorien 
anglais qui, moins surchargé de besogne, plus pru- 
dent, ou moins ambitieux en ses desseins que Ves- 
tudiant françois qui écrit ces pages, s'est ménagé 
assez de loisir pour suivre l'empereur Frédéric II 
Hohenstaufen , le Giaour de Germanie, l'indocile, le 
mécréant, le maudit, jusqu'au pied de son lit de mort. 

(( DOWN TO HELL IIE WENT, CrieS OUe, TAKING WITH 
HIM NOUGHT BUT A BURDEN OF SINS ! — GOD, CricS 

another, loored down from iiis throne , saw that 

THE BARK OF PeTER WAS SHATTERED , AND SNATGHED 

AWAY THE TYRANT^ » Daus nombre de couvents, rap- 
portent encore les chroniques, en signe de victoire et 
d'allégresse, les cloches sonnèrent à toute volée : Rome 
célébra de la sorte la défaite de l'Antéchrist... Mais 

I. « Tous les moines et frères entrèrent en liesse lorsque sur- 
vint la mort du grand ennemi. » — « 11 a été précipité au fond des 
enfers, s'écria l'un, n'emportant avec lui que son fardeau de péchés. 
— Dieu, s'écria un autre, regarda à ses pieds, sous son trône, et 
voyant la barque de saint Pierre en détresse, de ses propres mains, 
il enleva le tyran. » —V. Kington , Life of Frédéric tfie Second, 
emperor of the Romans, t. TI, p. 508. 



398 ALBERT LE GRAND. 

n'anticipons pas sur les événements et revenons hum- 
blement prendre notre feuille de route rue de Stolk , 
dans la maison des frères prêcheurs de Cologne. L'an- 
née de grâce 1245 vit s'ouvrir aux bords du Rhin le 
chapitre ordinaire annuel présidé par le nouveau gé- 
néral de l'Ordre, Jean dit le Teutonique. Après avoir 
fait le recensement de son armée spirituelle et réglé 
les affaires les plus pressantes, frère Jean ouvrit cet 
avis, savoir qu'on ne saurait vraiment trop attacher 
d'importance à tout ce qui regarde la France et Paris, 
et qu'il convenait de renforcer, et sans plus de retard, 
ce poste magnifique , point culminant et rayonnant. 
(( Paris, boulevard des philosophes, » a hasardé quelque 
part Albert. L'Université de Paris jetait, en effet, au 
xiTT'' siècle, un éclat sans pareil : au moyen âge comme 
aujourd'hui, c'est là seulement, à Paris, que se consa- 
craient les gloires et que s'achevaient les talents. Jean 
le Teutonique dit à Thomas d'Aquin, Yélève, et à Al- 
bert le Grand , le maître : Mes fils , allez a Paris ! 



Sous quelques-uns de ses aspects, au milieu des 
vicissitudes de sa vie publique et comme en des 
sphères distinctes, mais voisines, en Italie, en Alle- 
magne, — c'est en France qu'on va passer à pré- 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 399 

sent, — nous venons, ce semble, de considérer d'aussi 
près que possible l'extraordinaire personnage dont 
Vombre lumineuse — ainsi chantait volontiers l'immor- 
tel amant de Bcatrix — vers nous aussi, sereine et 
tutélaire, a daigné s'avancer, s'incliner et nous arra- 
cher aux morsures du lion et de la louve, nel mezzo 
DEL CAMMTN Di NOSTRA viTA. Par mouts et par vaux, 
au milieu de paysages abrupts, à travers les forêts 
touffues, per una silva oscura, selvaggia, et jusques 
au bord de certains précipices qu'ont effleurés ses 
sandales, n'avons-nous point pieusement accom- 
pagné maître Albert? Tandis que mugissait à nos 
pieds y infernale tourmente, tandis que nos regards 
plongeaient dans les fondrières et le chaos où durant 
cinq siècles a lutté l'esprit humain, s'est-on un seul 
instant voilé la face, a-t-on chancelé, cédé au doute, 
perdu l'espoir? Non, elle ne nous a jamais fait dé- 
faut durant le voyage, la croyance en des jours meil- 
leurs, et c'est cette foi qui nous a soutenu le long des 
voies tourmentées, ténébreuses, qui des hauteurs de 
l'antiquité grecque et romaine conduisent aux riantes 
avenues de la Renaissance. Grâce au secours que bé- 
névolement nous a prêté le maître, trois sphères ont 
été de la sorte successivement parcourues : la sphère 
du mouvement rehgieux, celle du mouvement des 
écoles, le cycle de l'empire et de la papauté. Et voici 



400 ALBERT LE GRAND. 

que de ce pas nous allons pénétrer bientôt dans l'en- 
ceinte du vieux Paris, dans le temple de l'esprit gau- 
lois... lo NON 80 BEN RiDiR COM 10 v'iNTRAi... Com- 
ment ai-je bien pu tenter F entreprise?,., en vérité, je 
ne saurais le dire... Mais à quoi bon ces regards, ces 
retours en arrière, lorsque l'on se voit si fort avancé? 
Plus d'une région reste encore à explorer, en la docte 
compagnie d'Albert : nous n'avons encore accompli, 
paraît-il, que la moitié de notre course. Il nous reste 
encore. Dieu merci, à converser avec quelques grandes 
âmes... — Et quelle est donc, ô mon guide et mon 
maître, la sphère grandissante qui, chancelante et 
comme noyée en des vapeurs confuses, se montre 
là-bas, soutenue, poussée par des génies pâles, au 
front radieux, sanglant, et avec des chaînes aux 
mains et aux pieds? Les génies fendent l'air d'un vol 
lent et cadencé , et ces mots tombent de temps en 
temps au milieu du crépuscule : Courage! courage! 
En avant! la lumière est proche!,,. N'est-ce point la 
sphère du mouvement scientifique? — Oui, mon fils. 
— Et cette autre... et cette troisième, celle-là res- 
plendissante entre toutes? — Il ne suffit point d'ai- 
mer ce qui est grand et beau, mon fils; il faut savoir 
modérer ses ardeurs et son impatience, marcher d'un 
pas ferme et toujours égal , et surtout ne point se 
risquer avant l'heure : demeure à ma droite, mon 



L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 401 

fils, et ne prends ton élan qu'à bon escient. — Hélas ! 
hélas! maître Albert, comme il est long et périlleux 
ce voyage^ et si je me retourne, voilà que je n'aperçois 
plus que dans le lointain ma jeunesse , et ces nuits 
sereines où le cœur bat à tout rompre, et ces ma- 
tins où l'esprit sourit aux idées qui passent, et ces 
vingt ans que j'avais lorsque vous m'êtes pour la pre- 
mière fois apparu!!... — Eh bien, n'allions -nous 
point céder à la lourde et sotte envie de nous asseoir à 
moitié chemin , aux appréhensions vaines, à la mol- 
lesse, aux conseils de la prudence vulgaire! Fi donc! 
Un dernier effort, et en avant!... Peut-être sera- 
t-il doux plus tard, quand, par-delà les régions 
nouvelles où le guide va nous entraîner, s'offrira la 
perspective d'un ciel pur, peut-être sera- 1- il doux 
alors de soupirer à l'oreille de la Muse ce vers du 
sombre compagnon de Virgile : 

E quindi uscimmo a riveder le stelle, 

Et de là nous sortîmes pour revoir les étoiles. 



26 



APPENDICE 



1 



APPENDICE 



Quelques idées fort simples sur les nouveaux devoirs 
de l'écrivain ont déjà été présentées, sous une forme vive 
et sans apprêt, dans une note de ce livre de bonne foy où 
l'on s'est, en effet, plus étudié à persuader sans rehuler, a 
donner nettement la sensation du vrai, sans que le lecteur 
soupçonne ce qu'il en a pu coûter de labeur et de re- 
cherches, qu'à faire étalage d'érudition et de savoir... 
Le public sérieux, avons-nous hasardé, s'est immensément 
ÉLARGI... Une nouvelle manière va s'inaugurer... A quoi 
bon, aujourd'hui, faire parade d'érudition? Impossible, 
en cette fin de siècle, d'écrire sur n'importe quel sujet 
élevé sans avoir beaucoup lu et beaucoup pensé... Il ne 
s'agit plus seulement de plaire à une élite... Il faut s'a- 
dresser directement au peuple et f^.iie en sorte d'en être 
compris... Inutile de s'attacher à l'ingénieux, au clair- 
obscur, au joli... L'ÈRE DES RÉTICENCES, DES SOI S-ENTENDUS ET 
DES FINESSES EST CLOSE... Il FAUT ORGANISER L\ LITTÉRATURE 

COMME Carnot ORGANISA LA VICTOIRE... Nul ue scra surpris 
qu'ayant conçu notre plan et achevé notre œuvre en 
présence de ces idées, nous n'ayons point cru nécessaire 
de nous conformer à tous les us et coutumes de nos de- 
vanciers et sous l'un de ces deux tilres sacramentels — 



406 APPENDICE. 

Introduction, Préface — jugé opportun, par exemple, de 
faire passer le public au milieu des débris et des écha- 
faudages de ces vastes chantiers de construction d'où ne 
sort point toujours un palais, mais d'où l'on s'évade mal- 
heureusement trop souvent, lorsqu'on a eu l'imprudence 
de s'y engager, non moins mécontent de soi-même que 
de l'auteur. L'heure est venue, croyons-nous, de rappe- 
ler à notre génération que Vart cHcrire n'est point du 
tout un métier, encore moins un passe -temps, mais l'art 
peut-être le plus délicat et le plus difficile, et que nul 
n'a le droit, sous prétexte qu'il sait tenir une plume, de 
ne point la tailler. 

Cela dit, il ne déplaira peut-être- point à quelques 
solides ou curieux esprits de nous suivre jusqu'au bord 
de ces carrières d'où nous avons été extraire nos maté- 
riaux et où traînent encore, si l'on peut parler ainsi, sur 
le sol fouillé et remué, quelques blocs abandonnés, les 
uns entamés, car ils ont fourni leur statue, les autres in> 
formes encore et dégrossis à peine. Nous n'y attachons, 
quant à nous , que fort peu d'importance : aussi nous 
proposons- nous de les offrir pêle-mêle aux regards, en 
gros taz , séparés seulement les uns des autres par une 
sorte d'annonce ou d'étiquette. Mais qui sait? Peut-être 
quelque oisif généreux, indigné, inquiet, en peine de lui- 
même et se cherchant lui-même, comme on en compte 
tant parmi cette vaillante jeunesse qu'ont découragée, 
sans toutefois l'abattre, dix-huit lourdes années de pou- 
voir absolu, peut-être quelque frère inconnu, passant par 
là, s'arrêtera-t-il devant ces fragments épars, voudra-t-il 
bien leur prêter quelque vie, 

Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris. 



APPENDICE. 407 

PHYSIONOMIE 

DU MONDE CHRÉTIEN VERS LA FIN DU XII« SIÈCLE 

1183 - 1193 

ÉTAT DES AMES ET DES ESPRITS. 

Les années qui précèdent l'avènement au pontificat 
du pape Innocent III, et qui touchent de près la nais- 
sance d'Albert le Grand, présentent sons un aspect par- 
ticulièrement sombre et désolé la société du moyen âge. 
Je ne sais quoi d'épouvanté, d'alangui, répandu sur leur 
rudesse, de décontenancé dans les courages, d'ébranlé 
dans les croyances, d'indécis, d'irrésolu, supérieur aux 
plus violents desseins, compose à ces temps lamenta- 
bles comme un masque aux traits heurtés, voilés sous 
une uniforme et morne pâleur. Le xii*^ siècle, à son 
déclin, garde bien encore l'expression tragique, mais 
nulle pure clarté ne perce à travers sa décrépitude, et 
l'on dirait du vieil OEdipe qui vient de s'arracher les 
yeux. Dans l'histoire des peuples aussi bien que dans la 
vie de l'homme, s'interposent ainsi, entre deux Ages, 
quelques scènes d'une monotonie, d'une aridité, d'une 
anxiété surprenantes. Il est des jours qui du passé ne 
retiennent que les défaillances, les tristesses et le néant, 
qui de l'avenir n'entrevoient point le sourire, ne soup- 
çonnent point les richesses; derrière, la nuit; devant, 
l'inconnu : ces jours-là, à proprement parler, n'existent 
point, on les dévore. Alors, plus d'élan : une lassitude 
vague, presque de la stupeur. Plus de passion, plus de foi, 
plus de mouvements magnanimes : une insurmontable 



408 APPENDICE. 

langueur qu'irritent sans la secouer des accès de fougue 
maladive. Après Tamour, l'ivresse, les transports inouïs» 
le malaise, le dédain, le doute, une telle amertume au 
fond du cœur qu'il se repent d'avoir battu trop fort ou 
qu'il lui prend la folle envie d'étoufifer le peu de misé- 
rables énergies qui lui restent. Au lendemain des pro- 
fusions d'entbousiasme , toutes les sources semblent 
taries, même celle des larmes. Elle en était arrivée à ce 
point, à l'instant où il nous a fallu la saisir, la société du 
moyen âge. Le saint sépulcre avait été conquis : quelle 
joiel Jérusalem venait d'être reprise par les infidèles; 
les chrétiens avaient perdu la vraie croix : quelle honte ! 
quel coup * ! — Dieu le veut! s'étaient écriés naguère 
des centaines de mille hommes; et les vaillants avaient 
marché, et les croyants avaient traversé les mers et ils 
avaient vaincu. Quelques-uns, les lèvres collées sur la 
pierre d'un tombeau vide, — ainsi qu'il arrive chaque fois 
que l'on se voit réduit à toucher du doigt son rêve et, 
après s'être épris de l'idée, condamné à presser la ma- 
tière, — quelques-uns avaient bien senti tout d'abord, 
au froid contact de la réalité , comme un vague affaisse- 
ment se produire au fond d'eux-mêmes. Soustraits par un 
effet de leur propre triomphe aux régions sereines de l'il- 
lusion naïve, un peu blessés d'avance, surpris du moins, 
eux les purs et les fidèles, en route, d'avoir été dupés par 
les Grecs', débarqués, d'avoir impunément été chargés 
par les infidèles, sans que les clercs de l'armée sainte 
eussent pu recueillir sur leurs tablettes la manne inces- 



1. Prise de Jérusalem par Saladin. Les chrétiens perdent la vraie 
croix (1187). 

2. V. Rohrbaclier, Histoire de l'Église catholique, t. XIV, p. 556, 500, 
G51, 652. 



APPENDICE. 409 

samnient prédite du plus petit miracle, ageuouillés à 
cette heure sur les bords du Jourdain, en des lieux 
transfigurés dans leur âme, après une courte prière, une 
commotion rapide, ceux-là, ceux qui pensaient ou qui 
avaient démesurément espéré , durent fatalement suc- 
comber à l'épouvantable ennui d'avoir réussi K Mais 
qu'importe! Les clameurs de la foule noyèrent les gé- 
missements isolés, et, tant que sonnèrent les fanfares 
d'Occident sur les murs de Jérusalem, Dieu lèvent ! répéta 
le peuple en armes, Dieu le veut! murmurèrent à leur 
tour les chevaliers et les seigneurs. Ne leur avait-on 
point persuadé qu'en s'emparant d'un tombeau ils ac- 
complissaient le souhait de Dieu? Quand le saint sépul- 
cre échappa, Ou donc est Dieu ? Dieu ne veut donc pas ! ! ! 
s'exclamèrent avec épouvante nobles et villains, et les 
Titans de la loi nouvelle songèrent derechef au foyer, 
et ils regardèrent du côté de Rome en secouant la tête, 
et ils ne songèrent point d'abord à profiter de leur dé- 
faite , tant ils souffrirent : il leur sembla qu'un monde 
de lumière s'écroulait en eux. De là, chez les humbles, 
les simples et les pauvres, la foi froissée dans sa fleur et 
à deux pas du triomphe, la prostration, le désespoir, une 
lassitude infinie. De là, chez les puissants et les riches, 
le courroux, l'irritation, l'ébahissement une fois surmon- 
tés, un revirement subit et ruineux : les promesses, les 
bénédictions de saint Pierre bientôt tournées en déri- 
sion ; ridée de croisade se transformant soudain en idée 



1. u La terre n'est-elle point bonne pour nous servir de siège quand 
nous allons rentrer pour si longtemps dans son sein?» remontrait Godu- 
froy de Bouillon aux musulmans ébahis de le voir, lui, le conquérant, 
le paladin, le chrétien victorieux, s'asseoir ou plutôt se laisser choir, 
comme un vaincu, comme un blessé, sur le sol. — Guillaume de Tyr. 



410 APPENDICE. 

de conquête; au pied des oliviers sacrés les goûts de 
chasse à courre, de vols au faucon qui renaissent; le be- 
soin de briller, d'opprimer et de paraître auprès du 
besoin de s'agenouiller. Passe une molle beauté sarrasine, 
maint chevalier, en la voyant, n'oubliera plus seulement 
les austères préceptes du Décalogue, mais ses serments; 
et tel, qui hier portait cilice, ira boire à la cruche de la 
première Rébecca venue, ou voudra s'initier aux rites 
de la galanterie orientale. Les natures grossières, et cela 
est la masse, se consolent d'ailleurs assez vite, et tout 
désastre entraîne pour elle corruption. Il est d'autres 
âmes puériles qui, dès qu'elles n'ont point en perspec- 
tive la récompense, ne se sentent plus soutenues, et qui 
ne s'élèvent, pour ainsi dire, aux dévouements qu'à force 
de bras. La prise de Jérusalem par Saladin mit nombre 
de ces âmes imbéciles en déroute. 

Tandis qu'elle demeurait ainsi en proie à la plus 
singulière atonie morale, résultat des causes religieuses 
et lointaines que l'on vient d'indiquer, la chrétienté , 
dans ses pénates, paraît avoir également subi, vers la fin 
du xii^ siècle, les plus graves échecs, dès que l'on reporte 
les regards vers les hautes régions de l'esprit. Mécontent 
de ses jougs comme de ses grossiers passe-temps, im- 
puissant toutefois à trouver mieux, le génie littéraire de 
cette époque inféconde'et malheureuse jette le gant à la 
Muse, qui le relèvera peut-être, mais point de sitôt : en 
attendant l'inspiration, il s'interroge, stérile, dans l'obs- 
curité. Deux colonnes lumineuses se sont évanouies. 
Abélard n'apparaît plus déjà que dans le lointain à la 
jeunesse des écoles, et du vif mouvement de controverse 
et de discussion suscité par le maître, quels souvenirs 
subsistent : — une navrante histoire d'amour, une cou- 



APPENDICE. 411 

damnation prononcée par un concile, une prise d'habit, 
un doute, non point un doute pliilosopiiique, mais un 
doute sur le salut du philosophe '. Livrée à ses propres 
forces, la Scolastique, qui doit sa forme à l'amant d'IIéloïse, 
semble désormais vouloir argumenter dans l'ornière, sans 
prendre aucunement garde à la roue puissante qui l'a 
creusée, et, satisfaite d'opposer sans cesse le Réalisme de 
Guillaume de Ghampeaux au Nominalisme de Roscelin, 
elle n'essaye même plus de s'ouvrir des voies nouvelles, 
ce qu'avait tenté le Gonceptualisme-. Après l'intelligence 
du siècle, c'est la vertu qui s'est éclipsée, ou du moins 
Tun de ses plus nobles représentants sur la terre, le pape 
des papes, saint Bernard. Saint Bernard expire à soixante- 



1. Abélard mourut le 11 mai 1142. «Ainsi l'homme qui par son au- 
torité singulière dans la science était connu de presque toute la terre, et 
illustre partout où il était connu, sut, à l'école de Celui qui a dit : «Appre- 
« nez que je suis doux et humble de cœur,» demeurer doux et humble, 
et, comme il est juste de le croire, il est ainsi retourné à lui. » (Petr. 
Vener. ad Heloïss. — Voir M. de Rémusat, Vie cl' Abélard, p. 257.) 

Guillaume, abbé de Saint-Thierri , dans sa lettre à Geffroi, évêque de 
Chartres, et à saint Bernard, énumère quelques-unes des hardiesses sur 
lesquelles il appelle les foudres de l'Église. Il est peut-être à propos d'en 
rappeler quelques-unes : « Pierre Abélard recommence à enseigner des 
nouveautés et à en écrire... Fermez les yeux, qui craindra-t-il? et qtie ne 
dira-t-il pas, s'il ne craint personne? Voici donc les articles que j'ai tirés 
de ses ouvrages. Il définit la foi l'estimation des choses que l'on ne voit 
pas. Il dit qu'en Dieu les noms de Père, de Fils et de Saint-Esprit sont 
impropres, et que le Saint-Esprit n'a aucune puissance... Le Saint-Esprit 
est l'àme du monde... Nous pouvons vouloir le bien et le faire sans le 
secours de la grâce... Les suggestions du démon se font dans les hommes 
par les moyens physiques, etc., etc. » (V. Bibl. cister., t. IV, p. 112, Sancti 
Bernardi epistolœ.) 

2. On peut consulter sur Guillaume de Champeaux le travail de 
M. Miclmuà, Guillaume de Champeaux et les écoles de Parisau wi*^ siècle; 
Roscelin a été jugé par M. Rousselot, dans son Histoire de la philoso- 
phie; tout le monde connaît l'œuvre éminento de M. de Rémusat : Abé- 
lard. 



412 APPENDICE. 

trois ans, au même âge qu'Abélard, rival qu'il traita en 
ennemi. Ne dirait-on point que la mort s'est plu à bri- 
ser à la même heure deux talents si différents, peut-être 
de valeur égale? Ce qui les passionnait tous deux, cham- 
pions du temps passé, leur survivra du reste et se com- 
battra sans relâche, selon que l'homme se frappera le front 
ou courbera la tête : l'esprit d'autorité et l'esprit de libre 
examen. Nous les avons retrouvés souvent aux prises dans 
cet ouvrage, les deux esprits. La lutte dure encore L'un 
a fait des prodiges, l'autre compte aussi ses martyrs. 
Quelquefois on voudra les unir comme on a cherché la 
quadrature du cercle. Les essais en ce genre ont échoué 
jusqu'à présent. Ne s'embrasseront-ils donc jamais qu'au 
sein de ce Dieu, invoqué sans cesse et dans les camps les 
plus divers, spectateur mystérieux et toujours en cause 
de tant d'efforts incertains, tumultueux, vers la vérité 
et la justice î 

DE LA SITUATION MALAISÉE DE LA PAPAUTÉ. 

Que si nous pénétrons dans le vif des événements, 
que voyons-nous? Le pape Lucius III s'enfuit de Rome, 
poursuivi par son peuple en pleine révolte (1183). On 
pille ses terres; on brûle ses fermes; on l'a insulté en 
face. Pour comble de misère, c'est de l'Allemagne, des 
Hohenstaufen que lui vient le secours, si l'on peut nom- 
mer toutefois ainsi rabaissement devant l'empereur s'im- 
posant comme une nécessité après les humiliations su- 
bies à Rome. L'archevêque de Mayence, chancelier de 
Frédéric Rarberousse, accourt protéger le pape contre 
ses sujets avec une lourde armée teutonne. L'archevê- 
que menace d'écraser les rebelles, mais la sainteté de 



APPENDICE. 413 

l'entreprise ne saurait décidément prévaloir contre la 
malignité du climat'. A peine arrivé devant Tusculum, 
voilà que le chancelier de Frédéric se couche, tremblant 
la fièvre, se soulève péniblement sur son séant lorsque 
le pape approche de son lit et expire après sa visite. 
Venu tout exprès pour apporter au souverain pontife la 
paix dans ce monde, le chancelier n'emporte dans l'autre 
que l'absolution du pape, du pape qu'il venait sauver. 
Sur ces entrefaites, les Allemands se dispersent, les Ro- 
mains célèbrent leur facile victoire, et, n'ayant plus rien 
à craindre, deviennent plus insolentsque jamais. Réduit 
aux derniers expédients, Lucius III adresse alors ses 
doléances à la cour, aux abbés d'Angleterre, et, par ses 
légats, envoie de l'autre côté du détroit demander de l'or 
et de l'argent. Ici se passe une scène assez significative. 
Surpris, comme on l'est toujours, par la moins rare des 
demandes, les abbés d'Angleterre froncent le sourcil, 
donnent à entendre qu'ils ont besoin de réfléchir et en 
appellent au roi. Le roi rassemble les évêques. Ceux-ci, 
partagés entre leur devoir de catholiques et leur finesse 
normande stimulée par ce levain d'indépendance déjà 
sensilile en Grande-Rretagne, adressent au roi ce dis- 
cours : « Donnez, seigneur, donnez, comme vous leju- 
gerez à propos, tant pour nous qu'en votre nom. Nous 
aimons mieux vous rendre, si vous le voulez, ce que vous 
aurez déboursé, que de souffrir que le pape envoie ses nonces 
en Angleterre lever sur nous un subside, — ce qui pourrait 

i. «L'Allemagne, du sein des nuages, répandait une pluie de fer 
sur l'Italie. Rome se défendait par son climat. » — Cornel. Zanfliet. 

Koma ferax febrium, necis est uberrima frugum. 
Romanae febres stabili sunt jure fidèles. 

V. Pierre Damien, ap. Michelet, t II, Hist. de France, p. 415. 



414 APPENDICE. 

tourner en coutume, au 2^rèjudice du royaume'^. » On peut 
juger par ce trait, relevé si haut, de l'empressement du 
clergé anglais à payer le denier de Saint-Pierre. Les fils 
de Thomas Becket se débarrassent des messagers du pape 
en murmurant, et, sans bourse délier, font de la poli- 
tique. Le roi, centriste, prend enfin son parti: il ouvre 
ses cofi'res. Les hommes du saint-siége repassent le dé- 
troit , chargés de quelques sacs qu'ils vont porter à leur 
maître. Lucius III répand l'or et l'argent sur Rome qui 
n'en a jamais refusé, même en l'absence d'un pape, 
même de sa main. La paix se conclut ainsi entre celui 
qui donne ce qui ne lui appartient guère et ceux qui re- 
çoivent ce qu'ils ne devraient point accepter. Mais elle ne 
dure que juste le temps de dépenser ce qu'elle a coûté, et 
le descendant des apôtres reprend une seconde fois le 
chemin de l'exil, après avoir subi de nouveaux outrages 
et avoir été témoin de cruautés atroces-. Lucius III, 
exaspéré, anéanti, lance aussitôt l'anathème sur les cou- 
pables et court à Vérone attendre le bon vouloir de Frédé- 
ric Barberousse. L'empereur s'avance lentement, comme 
il convient au pompeux successeur de Charlemagne, fait 
enfin son entrée à Vérone entouré de ses chevaliers, et là, 
de la force spirituelle aux abois et de la force matérielle 
l'arme au bras, naît assez naturellement la première idée 

1. Roger Hoveden, ap. Baron. 

2. Un jour, comme quelques-uns des clercs de Lucius III se prome- 
naient hors des murs de Rome, la populace se précipite sur eux, les 
affuble de mitres par dérision , leur crève les yeux et ne les abandonne 
qu'après leur avoir fait jurer par serment de se présenter au pape en cet 
état. — Les détails de ce genre sont à la fois horribles et mesquins, et, 
quand on les rencontre sur sa route, ils répugnent. Le goât conseille 
sans doute de les laisser de côté , mais l'amour du vrai commande d'en 
faire mention. La suprême délicatesse en histoire n'est-ce point la sin- 
cérité? 



APPENDICE. «5 

de l'inquisition régulière et générale ^ L'hérésie des 
manichéens sert de prétexte. En concile se réunit, le 
concile de Vérone, et Lucius III publie la constitution 
suivante, trop considérable pour être passée sous silence. 
Quand on relit cette page, que n'a point désavouée 
l'Église romaine, on hésite entre l'indignation et la dou- 
leur. Tout le sang de ses Bienheureux n'efï'ace point 
cette tache. Tout le miel qu'elle a versé dans les plaies 
de l'humanité s'aigrit devant ces bûchers qu'elle allume. 
Cet allié qu'elle se donne, le bourreau , lui ravit d'une 
seule poignée de main et le droit de se plaindre et celui 
d'être fière. On ne pourra plus l'aimer, parce que par- 
fois elle est faible, ni se fier à sa douceur, quand elle 
sera puissante. Et c'est ce même bras séculier qu'elle 
invoque, l'imprudente, qui viendra lui fermer la bou- 
che certain jour, lorsque, après avoir crié : Mort! avec 
les empereurs, elle aussi, opprimée par revanche, avec 
les peuples devenus libres, elle viendra crier : Liberté! 

i. On peut dire que le code de l'inquisition très-nettement formulé, 
avec notes et commentaires, ne date que du moyen âge, mais la menace 
et le fait d'inquisition existent à partir du moment où lesévêquesdeRome 
acceptent ou mendient le secours du pouvoir impérial pour se débarras- 
ser de riu'résie. Conslantin intervient directement dans la querelle des 
donatistes. (V. Fleury, Hist. ecclés., t. X, n°' 10 et suiv.) «Nous crain- 
drions d'accumuler des preuves superflues en citant un grand nombre 
de passages pour prouver aux orthodoxes que leurs pertes dans la foi 
ont été de zélés inquisiteurs. Saint Augustin est un de ceux qu'on est 
le plus étonné de trouver au premier rang sur la liste. Après avoir été 
d'abord un des plus opposés à ces mesures de rigueur, il fut un des plus 
ardents à les provoquer contre les donatistes. « Eh quoi! disait énergi- 
quement Félicien, le service de Dieu exige peut-être que vous assassiniez 
de votre main! vous vous trompez, méchants : Dieu n'a point de bour^ 
reaux pour ministres! » Augustin répondait: u Pourquoi, par le moyen 
de la puissance établie, l'homme pieux ne chasserait- il point Tim- 
pie?n etc., etc.— V. M. Renan, Questions contemporaines. Du libéra- 
lisme clérical, p. 452-453. 



416 APPENDICE. 

« Pour abolir les diverses hérésies qui ont commencé à pullu- 
ler de notre temps dans la plupart des lieux, la rigueur des ecclé- 
siastiques doit se réveiller, vu principalement qu'elle se trouve 
appuyée de la puissance impériale. C'est pourquoi, en la présence 
de notre cher fils, l'empereur Frédéric, de l'avis de nos frères les 
cardinaux, des patriarches, archevêques et évêques, et de beau- 
coup de princes assemblés de diverses parties du monde, nous con- 
damnons, de l'autorité apostolique et par la présente constitution, 
tous les hérétiques, quelque nom qu'ils portent... Et, parce que la 
sévérité de la discipline ecclésiastique est quelquefois méprisée de 
ceux qui n'en comprennent pas les vertus, nous ordonnons que 
ceux qui seront manifestement convaincus des erreurs susdites, 
s'ils sont clercs ou religieux, soient dépouillés de tout ordre et 
bénéfice, et abandonnés à la puissance séculière, pour recevoir la 
punition convenable; si ce n'est que le coupable, sitôt qu'il sera 
découvert, fasse abjuration entre les mains de l'évêque du lieu. 11 
en sera de même du laïque, et il sera puni par le juge séculier, 
s'il ne fait abjuration. Ceux qui seront seulement trouvés suspects 
seront punis de môme, s'ils ne prouvent leur innocence par une 
purgation convenable ; mais ceux qui retomberont après l'abjura- 
tion ou la purgation seront laissés au jugement séculier sans être 
écoutés davantage. Et les biens des clercs condamnés seront appli- 
qués, selon les lois, aux églises qu'ils servaient. Cette excommu- 
nication contre tous les hérétiques sera renouvelée par tous les 
évêques aux grandes solennités... 

« Nous ordonnons en plus, par le conseil des évêques, sur la 
remontrance de l'empereur et des seigneurs de sa cour, que cha- 
que évêque visitera une ou deux fois l'année, par lui-même, par 
son archidiacre ou par d'autres personnes capables, les lieux de 
son diocèse où le bruit commun sera que les hérétiques demeurent; 
et il fera jurer trois ou quatre hommes de bonne réputation, et 
même, s'il le juge à propos, tout le voisinage, que, s'ils appren- 
nent qu'il y ait là des hérétiques ou des gens qui tiennent des con- 
venticules secrets, ou qui mènent une vie différente de ceux des 
fidèles, ils les dénonceront à Tévêque ou à l'archidiacre. 

« Nous ordonnons de plus que les comtes, les barons, les rec- 
teurs et les consuls des villes et des autres lieux, promettent par 
serment, suivant la monition des évoques, d'aider efficacement 
l'Église en tout ce que dessus, contre les hérétiques et les corn- 



APPENDICE. 417 

plices, quand ils en seront requis, et ils s'appliqueront de bonne 
foi à exécuter, selon leur pouvoir, ce que l'Église et l'Empire au- 
ront statué en cette matière; sinon ils seront dépouillés de leur 
charge et ne seront admis à aucune autre, outre qu'ils seront ex- 
communiés et leurs terres mises en interdit. La ville qui résistera 
à ce décret, ou qui , avertie par l'évèque, négligera de punir les 
contrevenants, sera privée du commerce des autres villes et per- 
dra la dignité épiscopale. Tous les fauteurs d'hérésies seront 
notés d'infamie perpétuelle, et, comme tels, exclus d'être avocats 
et témoins, et des autres fonctions publiques ^ » 

QUELLE ATTITUDE PRENAIT LA FRANCE VERS 1190? 

Une chronique du bon vieux temps, un peu naïve, 
nous a légué un récit qui, pour n'être point vraisem- 
blable dans les détails, n'en laisse pas moins une impres- 
sion juste. L'Angleterre perd du terrain sur le continent : 
notre patrie grandit. 

'( Le roi Henri II d'Angleterre et le roi Philippe-Au- 
guste étaient à cheval en plein cliamp (aux environs de 
Tours); et, tandis qu'ils s'entretenaient bouche à bouche, 
il tonna subitement, bien que le ciel fût sans nuage, et 
la foudre tomba entre eux sans leur faire aucun mal. 
Ils se séparèrent aussitôt, extrêmement effrayés l'un et 

1. V. Labbe, t. X, p. 1737;— Mansi, t. XXII, p. 470, traduction tex- 
tuelle d'après Rohrbacher, t. XVI, p. 420. — Est-il nécessaire de mettre 
en regard de ces arrêts du concile de Vérone les décisions identiques du 
quatrième concile de Latran ? « Les dépositaires du pouvoir politique se- 
ront avertis, et, s'il est besoin, contraints par censures de prêter serment 
de purger leurs terres de tous les liérétiqucs notés par l'Église. Que si 
le seigneur temporel, après cet avertissement, reste dans l'inaction, il 
sera excommunié par les prélats de sa province; et s'il ne satisfait point 
dans l'année, on le dénoncera au souverain pontife, afin que, dès lors, 
celui-ci déclare ses vassaux déliés du serment de fidélité, et propose ses 
domaines aux armes des catholiques qui les posséderont sans aucune 
contradiction, etc., etc. (Gonc. Later. IV, can. 3.) 

I. 27 



418 APPENDICE. 

l'autre, et, après un petit intervalle, ils revinrent de 
nouveau. Mais un second coup de tonnerre, aussi fort 
que le premier, se fit entendre presque au même mo- 
ment. Le roi d'Angleterre fut tellement troublé qu'il 
abandonna les rênes de son cheval, si bien qu'il serait 
tombé à terre si ceux qui l'entouraient ne l'eussent sou- 
tenu. La conférence fut suspendue; et, comme le roi 
Henri II se trouva trop malade pour assister à une se- 
conde entrevue, on lui porta à son quartier les conditions 
de la paix rédigées par écrit, afin qu'il y donnât son con- 
sentement formel^ )) 

Sur ces quelques lignes hasardées on composerait 
aisément un tableau qui le serait moins. Voilà bien le 
futur vainqueur de Bouvines, grave à vingt ans, ferme 
sur ses étriers, réfléchi, calme et fin. Un premier coup 
de foudre l'étonné, un second le rassure. C'est bien lui 
qui, couronné de la veille, narguait ses puissants vas- 
saux; qui plus tard mettra l'Allemagne à la raison; qui 
profitera d'une croisade pour revenir chez lui en l'ab- 
sence du voisin; qui ne négligera pas de faire, en pas- 
sant, ses dévotions à Uome, entreprise assez adroite, et 
qui vient enfin de dicter à son épais rival, déshonoré par 
ses crimes autant que par ses fils, les dures conditions 
que voici: ... Le roi d'Angleterre s'avouera mon homme 
lige et se remettra entre mes mains à merci et miséri- 
corde. — Le roi d'Angleterre renonce à toute souverai- 
neté sur les villes du Berri qui anciennement relevaient 
du duc d'Aqui laine. — Il payera au roi de France vingt 
mille marcs d'argent pour la restitution de ses con- 
quêtes. — Tous ceux qui se sont attachés au fils contre 

1. V. Rohrbacher, Hist. de l'Église cath., t. XVI, p. 450. 



APPENDICE. 419 

le pèi'o demeureront vassaux du fils et non du père. — Le 
roi d'Angleterre recevra son fils Hicliard en grâce par le 
baiser de paix. — Ce fils révolté n'est autre que Richard 
Cœur-de-Lion qui va monter sur le trône (1189), et dont 
la bouillante valeur faisait sourire Philippe-Auguste, pa- 
ladin mieux avisé qui ne perdit jamais un coup d'épée 
et gagna beaucoup de belles et bonnes villes ^ 

ALBIGEOIS, COTEREAUX, VAUDOIS. 

... Le terrain en France semble nivelé de main de 
maître : les passions furieuses n'y luttent que mieux. Le 
roi Philippe-Auguste frappe le blasphème d'une amende : 
le blasphème lève l'étendard de la révolte. Qu'on se 
figure des bandes de forcenés se ruant dans les plaines 
à flots compactes , repoussés hier, plus nombreux de- 
main, enlevés à la glèbe, stimulés sans cesse par les 
pointes aiguës d'une misère sans nom. Déclarés héréti- 
ques, ils fuyaient le bûcher; serfs ou villains, les dîmes 
et les coups. J'ai nommé les Albigeois et les Gotereaux. 
En fait de libertés on ne leur accorda que le choix des 
supplices. Ils ont dèsolè la France, surtout le Berri. Dans 
une seule bataille, près de Ghâteaudun, on passe dix mille 
Gotereaux au fil de l'épée. Après ce massacre ils se mon- 
trent encore. Il fallut bien recourir pour les détruire 
aux gens du roi. Pendant qu'on extermine ces miséra- 

1. «Philippe entre en France à temps (après la croisade) pour parta- 
ger la Flandre, à la mort de Philippe d'Alsace; il oblige sa fille et son 
gendre, le comte de Hainaut, d'en laisser une partie comme douaire à sa 
veuve; mais il garde pour lui-même l'Artois et Saint-Omer en mémoire 
de sa femme Isabelle de Flandre. Cependant il excite les Aquitains à la 
révolte, il encourage le frère de Richard à se saisir du trône. » (V. Miche- 
let, Hist. de France, t. II p. 359.) 



420 APPENDICE. 

bles, pendant qu'on tue et qu'on brûle, surgissent et se 
propagent à l'infini les aberrations pacifiques, plus mal- 
aisées encore à combattre que les séditions à main ar- 
mée. Il était réservé à cette fin de siècle de pousser toutes 
cboses à l'excès, non par dépravation, mais par impéritie 
et démence, et de ne savoir pratiquer pour protester 
contre un mal qu'un triste expédient, celui de tomber 
dans un autre. (( Ce que Sarrazins et barbares appeloienl 
iadys proesses, maintenant nous appelons briguanderies et 
meschancetez, n a puissamment dit un des maîtres de notre 
langue. Il est certain que le bien qu'essayèrent gaucbe- 
ment de réaliser les Jérôme Savonarole d'avant 1200, 
rapproché de la vigoureuse initiative des tentatives ulté- 
rieures, mérite à peine d'être salué comme tel , et l'ina- 
nité des résultats obtenus ferait presque méconnaître 
en ce lieu l'obscure générosité des efforts. Il importe 
cependant d'en prendre note, ne serait-ce qu'à titre 
d'éclaircissement. Voici que la plus humble des vertus 
chrétiennes, la pauvreté, se hausse, se carre, et, tout en 
prétendant demeurer dans le giron de l'Église , lève le 
poing contre son chef : l'enfant à la mamelle bat sa nour- 
rice et boit son lait. Rome a condamné les Vaudois. Ces 
ascètes en haillons, aux larges savates, livrés du reste aux 
plus dures austérités et dépassant, comme tous les disci- 
ples, la pensée de leur maître, Pierre Valdo, ne se mêlè- 
rent-ils pas un jour d'en remontrer au pape, au pape qu'ils 
trouvaient sans doute trop bien vêtu pour le représen- 
tant de la vérité sur la terre ^? Ils ne le proclamaient 
pas moins son l'eprésentant officiel, et sous cet étalage 

1. On les appelait Vaudois on Insahatéa, «^elon que l'on faisait alln- 
sion à leur maître et seigneur Pierre Valdo, on à la forme de leurs 
chaussures. « Leur objet ne fut point d'introduire de nouvelles doctrines 



appendicl:. 4iil 

d'orthodoxie ils comptaient i)ien se l'aire pardonner leur 
semblant dViiidace. L'observation des Vaudois fut néan- 
moins jugée peu catholique, et je le conçois. Toute puis- 
sance absolue s'accommode plus aisément de la rébellion 
ouverte que de la critique respectueuse, surtout respec- 
tueuse : la première se livre et s'engage, l'autre frappe 
et se couvre. Le moyen âge fut plus osé qu'on ne le 
croit communément, même sous la cendre et le cilice*. 
A ceux qui rêvaient ou priaient, venaient sans cesse à 
l'esprit des idées de réforme qu'ils exprimaient tantôt les 
mains jointes, tantôt le poing levé. Les mains jointes, ce 
sont les Ordres bénis, les Ordres de Saint-François et de 
Saint- Dominique. On ne voit guère que celles-là. J'ai 
voulu en montrer d'autres, qu'on a coupées... 

DE L'AMOUR AU TEMPS DES COURS D'AMOUR. 

Par un contraste inattendu et qui toutefois s'expli- 
que, a certainement sa raison d'être, une galanterie pe- 
sante prétendait courber sous la règle le seul sentiment 
qui semble avoir toujours voulu s'en passer, 1' amour. Le 
sang coule : en face des hérésies qui se propagent, — celles 
des Albigeois, des Manichéens, des Vaudois, — les bûchers 
se dressent; les mœurs sont rudes, les convoitises effré- 
nées, la force est reine; l'homme s'égare à mille lieues 
du vrai, du beau et du bien : je ne m'étonne plus qu'au 
milieu du désordre général l'une de nos facultés les plus 
élevées, et par cela même des plus indépendantes, de- 
vienne hérétique à sa façon et se soumette à la toi. Une 

dans V Église, mais de réformer le gouvernement ecclésiastique. » (Mos- 
heim.) — Voir Bergier, Dict. tliéol., art. Vaudois; Bossxiet, Hist. des 
Variations. 



4-22 API'KiXDJCE. 

sorte de jurisprudence immorale rédige une sorte de 
code qui, sous prétexte de délicatesse, invente à la gros- 
sièreté des nuances et divise le cœur en compartiments. 
Il est permis de prendre pour quelque temps une autre amante, 
afin d'éprouver la première... L'époux divorcé peut fort bien 
devenir V amant de sa femme mariée à un autre... Le véri- 
table amour ne saurait exister entre époux... Ces sentences 
ou ces arrêts , formulés par des dames souveraines , Er- 
mangarde, comtesse de Narbonne, Éléonore de Guienne, 
la comtesse de Champagne , ont régenté quelque temps 
une société aïeule de la nôtre, et l'on conçoit à la rigueur 
qu'ils aient pu être acceptés dans un pays où les allées 
droites tracées par Le Nôtre ont promené l'uniformité à 
travers bois et jardins, pendant plus d'un demi-siècle, et 
imposé les goûts cérémonieux de Versailles à la nature. 
Nous avons d'ailleurs toujours eu la manie du système 
en France et nous tracerions volontiers un itinéraire 
aux nuages. Chez nous, race plus vive que sentimentale, 
la passion se montre d'ordinaire l'humble servante de 
l'esprit. Bien mieux, elle est elle-même affaire de mode. 
Un coup d'État change la façon de soupirer des galants : 
une pièce de théâtre, un roman, le succès d'un gou- 
vernement absolu, peuvent leur persuader de ne plus 
soupirer tout haut. Agréable prétexte à somptueuses 
équipées, inépuisable sujet de conversations oiseuses ou 
fines, motif à pastorales et à chansons, soit qu'il nous 
pique, nous ruine ou nous amuse, ce n'est presque jamais 
l'amour sans fard et sans apprêt, qui passe, règne et s'es- 
quive sous notre ciel à la fois mobile et tempéré; c'est 
Venfant espiègle et mutin. Le souffle de la Renaissance, un 
moment, rend ses ailes à l'amour; mais à peine les 
déploie-t-il que le doigt des mignons s'en empare et dé- 



APPENDICE. 423 

licatement les torture. Devant le tribunal où siège Éléo- 
nore de Guienne, on les lui a rognées; on les lui décou- 
pera sur les fauteuils de Rambouillet. L'amour nous 
distrait, nous autres Gaulois, plus qu'il ne nous émeut; 
il nous séduit plus qu'il ne nous possède. Son inoffensive 
inconstance baisse pavillon devant nos variations litté- 
raires ou politiques; il écoute très-docilement les oracles 
tombés des lèvres de nos hommes de plume ou d'État. 
On dirait qu'un de ses triomphes est de se tenir au cou- 
rant, et qu'il est triste ou gai selon la mode. Que d'autels 
dressés sous son invocation autour de Paris, en Anjou 
et en Touraine, sans que jamais les plus magnifiques 
lui aient sacrifié autre chose que le superflu, quelques 
rubans ou le bien d'autrui! Aux foyers, famour ne 
s'assoit chez nous qu'à la dérobée, toujours piésent à 
toutes les fêtes : car on l'invite, car il va partout; — on 
ne saurait, en effet, se divertir sans le prier. N'est -il 
point, à tout prendre, d'aussi bonne maison que les plus 
vieilles, et de merveilleuse ressource quand on ne sait 
que faire? Voilà pourquoi peut-être on cause en France. 
Chacun abandonne tout juste assez de son cœur à la 
passion pour que cette flamme légère profite à l'esprit. 
Bien avant nos voisins, plus graves ou plus naïfs, nous 
avons trouvé la politesse en tournant le dos à l'idéal, 
et l'élégance aux dépens du devoir ou du bonheur ^ 

1 . Pierre de Barjac, chevalier et poëte, prend ainsi congé de sa dame 
qui venait de le remercier : cette strophe ne peut-elle point, à la ri- 
gueur, passer pour une formule ? 

(' Dame, j^ viens franchement devant vous prendre congé pour tou- 
jours. Grand merci que vous avez daigné me permettre d'être heureux 
de votre amour aussi longtemps qu'il vous a plu. Maintenant, puisqu'il 
ne vous plaît plus, il est juste que vous puissiez prendre un autre ami 
qui vous soit meilleur que moi,ei j'y consens. » (V. Fauriel, t. I,p. 545.) 



in APPENDICE. 



QUELQUES DETAILS A PROPOS DE L'UNIVERSITE 
DE PARIS. 

Les vacances ne duraient qu'un mois, un mois d'été. 
En revanche, abondaient les privilèges. Les plus solides 
paraîtraient aujourd'hui de peu de valeur. Nos étudiants 
à l'université de Paris n'étaient point à l'abri des correc- 
tions corporelles, comme ceux des universités italiennes, 
— nous avons constaté ce fait lorsqu'il a été question plus 
haut de l'université de Bologne ; — mais ils ne pouvaient 
être excommuniés qu après plusieurs admonitions rcitèrées^. 
Quand on se reporte aux sévérités de ces temps lointains, 
le privilège ne semble point à dédaigner. On nous per- 
mettra d'en citer un autre, qu'apprécierait peut-être en- 
core la jeunesse d'aujourd'hui. Un hôteUer prétendait-il 
faire payer à un étudiant de Paris un loyer excessif, deux 
magistrats et deux bourgeois étaient appelés comme 
experts, et l'hôtelier convaincu d'irrévérence ou d'impo- 
litesse envers un membre de l'Université n'encourait 
pas moins qu'une excommunication de cinq ans... Les 
étudiants échappaient à l'autorité séculière : ils étaient 
en quelque sorte inviolables. De là des voies de fait, des 
meurtres, des enlèvements de jeunes filles, si bien qu'on 
finit par leur défendre de porter des armes, ordonnance 
sans cesse éludée^.. Travaillait -on beaucoup à Funi- 

1. V. Savigny, t. III, p. 334; — Crevier, t. I, p. 332-367. 

2. u Ne seront point tenus pour vrais étudiants ceux qui auraient en- 
levé des femmes, qui se seraient rendus coupables de meurtre ou de vol; 
seront assimilés à ceux-là ceux qui n'auraient point assisté au moins à 
deux cours par semaine, et qui continueraient à porter des armes après 
avoir été repréhendés trois fois. » (BuIUbus, t. III, p. 240-424.) 



APPENDICE. 425 

versitc de Paris? 11 laut se souvenir, avant d'essayer de 
répondre à celte question, que l'armée studieuse qui 
campa jadis aux bords de la Seine se composait de 
légions remuantes, formées des éléments les plus divers 
et accourues de tous côtés pour passer les plus gaies 
années de la vie dans une ville déjà la plus animée du 
mondée Bon nombre de désœuvrés et de paresseux se 
mêlaient sans doute, absolument comme aujourd'hui, à 
une élite de travailleurs. Bon nombre, selon un mot du 
temps qui sent bien son terroir, pensaient plus à Martlie 
qu'à Marc'^. Plus d'un jouvenceau accouru des rives du 
Danube ou du Guadalquivir devait assurément regagner 
le logis avec une mince provision de savoir et l'escar- 
celle assez vide ^ Mais, autant qu'il est possible d'en ju- 
ger à distance, les étudiants de l'université de Paris, au 
xin® siècle, différaient essentiellement des nôtres par 
leurs façons et leurs mœurs, assurément plus originales, 
surtout par le caractère. Ils entouraient la science d'un 
prodigieux respect, leurs maîtres d'une tendresse ou 
d'une haine enthousiastes, ravivées sans cesse dans les 
débats publics. La science, un peu vierge encore, enve- 
loppée de voiles jaloux, théologique, abstraite, solen- 



1 . « Paris, s'écriait Pierre de Celles, Paris, repaire de tous les vices, 
flèche de l'enfer, comme tu perces le cœur des insensés! » (Petr. Cell., 
t. IV, epist. 10.) 

2. V. De art. prœdic, CXXXVl, ap. Hauréau, De la phil. scoL, 
t. I, p. 25. 

3. Manger hin je Paris vert 

D' wenik lernet und viel verzehrt 
lo hat er doch Paris gesehen. 

Plus d'un (jeune homme) court à Paris : 

Il y apprend peu de chose et y dépense beaucoup : 

C'est égal, il a vu Paris. 

(Hugo von Trimberg.) 



426 APPENDICE. 

nelle, imposait aux imaginations comme la religion. Elle 
aussi recelait des mystères, et la forme syllogistique était 
son rituel. Quanta leurs professeurs, ces jeunes pour- 
suivants des profonds problèmes se groupaient autour 
de leur personne et de leur doctrine à la façon des Athé- 
niens de la bonne époque autour du Portique ou de 
l'Académie, et un sentiment nouveau les liait à eux très- 
étroitement : le sentiment chevaleresque, qui recruta ses 
pages jusque sur les bancs de l'École. L'impétuosité dans 
les allures, leur soif ardente de connaître et de sonder 
toutes choses, la fougue qu'ils apportaient à la recherche 
des grands principes qui régissent l'âme et l'univers, leurs 
audaces, leurs naïvetés subtiles, leur turbulence même, 
tout cet ensemble de qualités jeunes dans un cadre sé- 
vère attire naturellement l'attention sur ces bandes d'éco- 
hers, éparses sur la montagne Sainte-Geneviève et dans la 
Cité. Pour la société d'alors, maints témoignages l'attes- 
tent, les étudiants, fils aînés de l'Église, personnifiaient 
l'avenir, la foi, le génie. L'Université, c'était le sel de la 
terre, l'espoir du ciel. Aussi le peuple, spectateur et 
quelquefois victime de leurs orgies passagères, les véné- 
rait-il en masse, quitte à les rançonner séparément, et 
plus d'une dévote femme, je l'imagine, en suivant des 
yeux la foule des clercs engagés dans les ruelles du vieux 
Paris, dut révérencieusement se signer à la pensée que 
sur une de ces folles têtes tomberait peut-être un jour la 
tiare, sur plusieurs la mitre d'évêque, ou, mieux encore, 
les insignes du cardinalats 

1. Les papes Célestin II, Adrien IV, Innocent. III ont suivi les cours 
de l'université de Paris. Abélard, à lui seul, a compté parmi ses élèves 
vingt futurs cardinaux, et plus de cinquante évoques. 

M. Hauréau, dans son mémoire : De la Pliilosophie scolastiqu^, cite 



APPENDICE. 427 



DE L'ITALIE. 



Le christianisme a rajeuni l'Italie sans lui ravir les 
traditions antiques. L'Italie a constitué la commune, elle 
a fondé de florissantes républiques, quand toute l'ambi- 
tion des bourgeois de France vise à consolider la royauté. 

Si l'on veut étudier le caractère de la domination des 
Hohenstaufen en Italie à la fin du xii^ siècle, se rendre 
compte de l'esprit belliqueux et du prodigieux res- 
sort des petites républiques italiennes, il faut relire le 
traité de Constance arraché aux lassitudes de Frédéric 
Barberousse, après sa défaite à Legnano, sa fuite préci- 
pitée, et cette trêve de six années qu'obtint Venise, mé- 
diatrice entre la ligue lombarde et l'empereur (1183). 
Singulier aveu d'impuissance que ce traité dicté par une 
pensée dynastique! L'empereur impose silence à son 
orgueil dans l'espoir de conserver le trône à son fils. 
Désespérant de dissoudre la ligue lombarde et n'osant 
point cependant s'avouer vaincu, le voici qui Irui recon- 
naît le droit de s'unir pour qu'elle lui laisse celui de gou- 
verner. N'était-ce point là préparer, presque sanctionner 



une légende qui fait assez bien comprendre la sorte de vénération encou- 
ragée par l'Église qu'inspiraient jadis les étudiants. 

M II y avait dans la ville de Bonn une recluse assez dévote. Une nuit 
elle aperçut une lumière qui pénétrait par les crevasses de sa cellule. 
Pensant que c'était le jour et très- effrayée de n'avoir point encore lu 
ses heures, elle se leva et courut ouvrir sa fenêtre qui regardait le cime- 
tière. Et voilà que sur le tombeau d'un jeune étudiant récemment ense- 
veli, elle vit debout une femme d'une merveilleuse beauté... « Je suis, 
dit-elle, la mère du Christ, et je suis venue chercher l'âme de cet étu- 
diant qui fut un vrai martyr. » En effet, ajoute le chroniqueur, les étu- 
diants sont de vrais martyrs, quand ils travaillent avec courage. 



428 APPENDICE. 

la révolte ? — « Le traité de Constance maintient les villes 
dans tous leurs droits réguliers, tant dans l'enceinte de 
leurs murs que dans l'étendue de leur territoire. Il fait 
mention expresse de leur droit à lever des soldats, à éle- 
ver des fortifications, à administrer la justice civile et 
criminelle... Dans les cités où les consuls se trouvent 
avoir été choisis par l'évêque, il admet que le fait accom- 
pli l'emporte sur la prérogative de l'empereur. Barbe- 
rousse renonce ainsi en quelque sorte à la souveraineté... 
Par le traité de Constance, non-seulement la ligue lom- 
barde est reconnue, confirmée, mais encore les villes 
qui en font partie sont autorisées à renouveler l'alliance 
quand il leur plaira... Elles devront seulement, tous les 
dix ans, prêter serment de fidélité à l'empereur... » — 
Quand on songe que ces conditions étaient offertes par 
l'un des plus puissants, des plus arrogants monarques, 
à quelques petites républiques, ce n'est plus seulement 
de l'admiration qu'elles inspirent, c'est de l'étonne- 
ment. Ne dirait-on pas que le génie de la Rome antique, 
indigné d'avoir entendu parler allemand près de lui, 
s'éveille, invoque Jupiter Capitolin, frappe du pied la 
terre près des glorieuses ruines de Milan, lève encore 
des légions et médite une nouvelle jeunesse? 



VENISE. 

... Tout réussissait à Venise. Ayant eu, un jour, maille 
à partir avec Constantinople, elle força les Grecs à lui 
payer 15,000 livres d'or comme dommages et intérêts, 
et non-seulement ses privilèges furent maintenus , mais 
elle obtint des libertés nouvelles. Venise reçut un accrois- 



AP PEND ici:. 429 

sèment de puissance extraordinaire de la fondation d'un 
empire clirétien à Constanlinople : ce fut pour elle une 
opéralion commerciale que les croisades. Lorsque l'em- 
pire grec s'ëcroula, elle en recueillit les débris. Des îles 
de l'Arcbipel lui furent dévolues en pleine propriété. En- 
fin, par suite d'un traité conclu avec Michel Paléologue, 
elle n'eut bientôt plus à redouter Gènes, sa rivale^Quel- 
ques chiffres donneront une idée exacte de sa prospérité. 
Venise, dès l'année 1120, fut en état d'armer cent qua- 
rante-deux vaisseaux contre Pise. Elle entretenait vingt- 
deux mille cavaliers ou fantassins ^ A la fin du xii« siècle, 
en 1188, la sérénissime République, alors en bons termes 
avec l'empire grec, s'engagea, pour lui venir en aide, à 
faire sortir de ses ports cent vaisseaux de guerre, garnis 
chacun de cent quarante rameurs, ce qui représente un 
effectif de quatorze mille hommes d'embarquement, les 
pilotes, les matelots non compris-'. Dans les annales de 
Venise, il est fait mention de flottes de deux cents navires. 
En tenant compte des proportions énoncées plus haut, 
c'est donc trente mille hommes que Venise, du xni* au 
xiv*" siècle, pouvait lancer sur ses galères, sans interrompre 
pour cela son commerce. Mais n'est il point liors de pro- 
pos d'appuyer plus longuement sur le passé d'une ville 
dont nous avons vu les palais, laissant pencher leurs fa- 
çades crevassées sur le canal , servir d'asile à quelques 
brocanteurs?... Que si des lagunes nous portons nos re- 
gards vers le nord, nous comprendrons mieux quelle dut 
être la physionomie de Padoue au moyen âge, résultat 

1. Tentori , IV, 150; — Marin, IV, 320; — Raumer, Geschiclite der 
Hohenstaufen, passim. 

2. Caffar, 25i. 

3. Marin, III, 210-240. 



430 appendicl:. 

de deux influences. Milan, détruit en fond en comble, en 
1162, par Frédéric Barberousse, n'avait point attendu 
cinq ans, comme on le sait, pour renaître de ses ruines; 
le traité de Constance avait sanctionné, reconnu les 
conquêtes de son heureuse rébellion, et depuis lors la 
vaillante cité n'avait cessé de tenir haut la bannière 
de l'indépendance italienne ^ De 1167 à 1237 la ligue 
lombarde traverse donc son âge d'or, si l'on peut toute- 
fois caractériser ainsi le repos martial d'une nation 
toujours sous le coup d'une attaque et prête à la 
repousser. La paix semble faite avec l'Allemagne qui, 
de son côté, garde la foi promise. L'entrée pacifique 
d'Othon IV à Milan, quelques années seulement avant 
le départ d'Albert le Grand pour l'Italie, témoigne de 
l'apaisement des esprits. « De jeunes garçons et des 
jeunes filles vêtues en blanc s'avancèrent au-devant 
du roi, des branches d'olivier à la main, » raconte 
l'historien des Hohenstaufen -. Il est vrai que, tandis 
qu'Othon IV s'avance triomphalement vers l'église de 
Saint-Ambroise et sème ses largesses dans Milan, Bo- 
logne, moins soumise ou moins redoutée, paye de 
lourdes contributions de guerre entre les mains de 
Foulques d'Aquilée, le délégué du prince. Mais dans 
ces temps de luttes incessantes on s'estime heureux 
de pouvoir au moins quelquefois compter les coups; 
et malgré les tempêtes que réserve un avenir assez 
proche, en dépit des querelles particulières vidées çà 
et là, on peut avancer qu'au moment où Albert le 
Grand franchit les Alpes pour se rendre à Padoue, 



1. Voir notre aperçu sur l'Italie, liv. I*'", Mouvement religieux. 

2. Rauiner, Hohenst., t. III, p. 9. 



APPENDICE. 431 

l'Italie, plus sereine qu'elle ne s'était vue depuis long- 
temps, attendait, dans un calme relatif, Tessor de sa 
première renaissance ^ 



DE L'ALLEMAGNE. 

L'Italie et l'Allemagne se coudoyaient au moyen âge, 
ainsi qu'elles l'ont fait d'ailleurs jusqu'en ces derniers 
temps, en se tournant le dos. Il est extraordinaire que 
deux pays si peu semblables ne soient point parvenus 
plus tôt à s'affranchir complètement l'un de l'autre. A 
l'heure matinale où nous surprenons l'Allemagne et 
l'Italie, jamais contraste ne fut plus frappant. Que si des 
plaines de la Toscane et de la Lombardie nous remon- 
tons au nord, vers l'Allemagne, nous éprouverons l'im- 
pression d'un voyageur qui, s'étantendormisurles mar- 
ches du Capitole et rêvant à Gornélie, mère des Grac- 
ques, se réveillerait au pied d'un chêne, dans une forêt 
de la Thuringe, en face d'un prince-évêque qui vient de 
forcer un cerf, et parmi de rudes chevaliers à barbe 
blonde. Les uns crient à tue-tête combien ils ont brisé de 
lances au dernier tournoi; les autres comptent sur leurs 
doigts dans combien d'années ils épouseront leur fian- 

1. L'histoire de Padoue se trouve mêlée à tous les fastes de la ligue 
lombarde. Nous voyons en 1236 les troupes réunies des villes de Padoue, 
Trévise et Vicence marcher contre Vérone, sous la conduite du marquis 
d'Esté. Lorsque, en 1237, le farouche Ezzelin s'empara de Padoue, il ôta 
son casque, se haussa sur ses étriers,et, penchant la tête en avant, baisa 
les portes de Padoue. Les bourgeois de Padoue crurent d'abord à une 
démonstration d'amitié. Ezzelin les détrompa bien vite en mettant la 
ville à feu et à sang. « Padoue est le foyer et l'esprit de la révolte, » 
dit Ezzelin. La voyant prise, Ezzehn avait témoigné de sa joie par ce 
baiser. 



432 APPENDICE. 

cée. Appuyé contre un bouleau, un chanteur échevelé 
récite des tirades des Niebelungen. Ici, tout ce qui existe 
est neuf; point de lambeaux embarrassants du passé 
contre lesquels puissent s'émousser les ambitions nou- 
velles de la mitre et de l'épée. Chacun flotte selon ses 
inclinations et ses goûts entre les deux tyrannies : la 
féodalité règne ici sans conteste. Ce qu'il y a d'un peu 
brutal au fond de la nature germanique a servi à l'im- 
poser; ce qu'il y a de douceur vague, de quiétude 
intérieure, de calme indélébile chez un peuple tran- 
quillement enthousiaste, l'a fait accepter, l'établit , la 
maintiendra. Par une singulière bonne fortune, nous 
tombons en Allemagne au milieu d'événements impor- 
tants qui jettent un jour assez net sur sa physionomie 
ordinairement incorrecte. Henri le Lion (Henrich der 
Lôwe), chef de l'antique maison Welfe, vient d'être dé- 
posé par Frédéric Barberousse, chef de la maison de 
Hohenstaufen. Henri le Lion est le dernier des princes 
allemands qui, repoussant des deux mains l'absolutisme 
menaçant de l'empereur et les prétentions souveraines 
du haut clergé, ait prétendu maintenir l'indépendance 
complète des duchés. Henri échoua dans sa lutte contre 
la couronne, comme les Guises ont échoué en France 
pour d'autres causes, et sa chute présente même un 
triste accident : elle fut précipitée par ses pairs. Mais 
cette pierre d'achoppement brisée, trois grands faits en 
éclatent aussitôt, faits dont se ressentira la chrétienté. 
Délivrée du plus dangereux obstacle que rencontraient 
ses desseins, la race des Hohenstaufen peut désormais 
prétendre à tout et tout oser : voilà pour l'Europe, qui 
ne sera rassurée qu'après la bataille de Bouvines. Les 
électeurs, oublieux de leurs libertés, laissent Frédéric 




APPENDICK. 433 

Baibcrousse désigner de son vivant son lils Henri comme 
héritier de la puissance impériale : voilà pour l'Alle- 
magne, dont la constitution s'ébianle. Enfin les évêques 
parviennent au but ({u'ils poursuivaient sans relàcbe : 
investis dans leurs diocèses du pouvoir ducal, ils peu- 
vent se considérer désormais commeimmédialisés: voilà 
pour l'Église, dont le caractère primitif s'altère de plus 
enplus^ Henri le Lion dompté, l'Italie pacitiée parle 
traité de Constance, l'occasion se présentait belle à l'em- 
pereur pour tenir un Reickstag. Le Reichsiag aut^en effet, 
lieu à Mayence, et ce fut comme une sorte de fête natio- 
nale. Peut-être voudra-t-on nous suivre à ce Reichstaij du 
moyen âge, pour peu qu'il plaise de se représenter l'Al- 
lemagne sous Frédéric Barberousse. 

« Mayence ne put contenir dans ses murs l'immense 
foule qui s'y pressait. Une vaste plaine aux bords du 
Rhin se couvrit de tentes. Prélats et princes régnants, 
chevaliers de Bohême, de Hongrie, d'Autriche, de Fran- 
conie, de Bavière, de Saxe, toutes les forces et les gloires 
de l'Empire s'étaient donné rendez-vous. On évalue le 
nombre des chevaliers présents à soixante -dix mille. 
Les députés des divers royaumes s'étaient réunis autour 
de Frédéric triomphant. Tous les nobles étaient héber- 
gés aux frais de l'empereur. Pendant quelques jours, ce 
ne furent que joutes continuelles et réjouissances de 
toute sorte. L'empereur lui-même brisa des lances. 
Quand Frédéric Bajberousse prenait ses repas, c'étaient 
les rois et les margraves qui lui servaient de panetiers 
et d'échansons. Survint une bourrasque qui renversa la 

1. L'histoire d'Allemagne présente mille difficultés lorsque l'on cherche 
surtout à résumer beaucoup de choses en peu de mots. J'ai beaucoup em- 
prunté à l^fister, t. IV, p. 174, et à Hallam, t. IV, p. 13. 

I. 28 



434 APPENDICE. 

chapelle attenante au palais de l'empereur. Quelques- 
uns voulurent y voir un signe de mauvais augure ; mais 
la foule fut d'un autre avis : elle pensa que le diable, 
furieux d'être délogé d'Allemagne par la paix renais- 
sante, avait témoigné de sa fureur par une malice ^ » 
Un incident plus sérieux faillit troubler le Reichstag. 
Frédéric Barberousse étant entré à l'église pour assister 
à la messe, le jour de Pâques, tous les princes de l'Em- 
pire se rangèrent autour de lui. Philippe, archevêque de 
Cologne, prit place à la gauche de l'empereur; mais 
l'abbé de Fulda, lequel, paraît-il, était dans son droit, s'y 
opposa, revendiquant sa prérogative et l'ancienne cou- 
tume. Frédéric Barberousse se pencha alors vers Phi- 
lippe, archevêque de Cologne, et le pria de céder. « J'y 
consens, réplique l'impétueux prélat, mais ce n'est point 
vo' côté gauche que je vais quitter, c'est Mayence. )) L'ar- 
chevêque se retirait déjà, raconte l'historien des Hohen- 
slaufen, et le duc de Brabant, le comte de Nassau, le pfalz- 
grave du Bhin, plusieurs autres seigneurs, s'apprêtaient 
à le suivre. Chacun tremblait en se rappelant que, sous 
l'empereur Henri IV, une question de préséance à peu 
près semblable avait fait couler le sang. On se répétait à 
à voix basse que l'archevêque de Cologne avait amené 
quatre mille hommes de suite, et que sa colère épisco- 
pale n'était point à dédaigner. Tout à coup, par une in- 
spiration subite, le roi Henri se précipite, jette ses bras 
autour du cou de l'archevêque, et le supplie de ne point 
convertir la joie générale en tristesse. « Pardiea! s'écrie 



1. Diabohis iratus, quod scdilio principum per ipsum mota in finem 
detrriorcin non iicrvonissct. 

La plupart dos détails (|ui pivcî-dent et qui suivent sont empruntés à 
lUuiUKU-, IloJtenslaufen, t. Il, p. 21)^2-294. 



APPENDICK. 435 

l'arcbovêqiio Philippe en levennnl sur ses pas et s'adi'es- 
sant à Frédéric Darberousse, je ri'cassc pas criiqaen pri'sence 
de mon prince pareille offensepût m' être faile ! Voyez celle lête: 
elle a blanchi à voire service. J'ai couru bien des dangers, je 
n'ai i'pargni' ni mon corps ni mon bien, je me suis mis la con- 
science à la torture lorsqu'il s' est agi de vous contenter. Et vous 
voulez maintenant que je m'abaisse devant un moine! » L'em- 
pereur fut touché de la remontrance, l'orgueilleux arche- 
vêque reprit sa place; l'abbé de Fulda, blême de fureur, 
ferma la bouche, et les épées rentrèrent dans le fourreau. 
Cette scène dramatique, survenue un jour de Pâques, 
avec une église pour théâtre, un archevêque de Cologne, 
un abbé de Fulda comme interlocuteurs, et derrière eux, 
comme témoins, les preux de l'Allemagne entière pré- 
sents au Reichstag, cette scène m'a semblé propre, mieux 
que de longs "discours, à faire ressortir la pointe rude 
du caractère teuton et les mœurs altières de l'épiscopat. 
Les descendants de saint Boniface, au xii^ et auxiii^ siècle, 
portaient cavalièrement la crosse. Fastueux, grossier, li- 
bertin et ignorant, le haut clergé allemand du xn^ et du 
xiii^ siècle mérite, hélas! toutes les injures que lui pro- 
diguera un jour Luther, que lui adresseront, bien avant 
la Réforme, et les héros de la guerre de la Wartbourg, 
et l'empereur Othon IV sur un champ de bataille K 

1. Un vieil auteur (Brito Philippe) met ces vers latins dans la bouche 
d'Othon IV. Le prince s'adresse aux prélats d'Allemagne : 

Genus hoc pigrum , fruges consumere natum , 
Otia quod ducit, tecto quod marcet et umbra; 
Qui frustra vivunl, quorum labor omnis in hoc est 
Ut Baccho Venerique vacent , quibus inflat obesis 
Crapula colla thoris, oneratque abdomine ventres. 

Voir, pour ce qui regarde la littérature allemande au moyen âge, notre 
essai littéraire : les Clievaliers-poëtes de V Aile magne vMinnesinger). Di- 
dier, libr. acad,, 1862. 



436 APPENDICE. 



LA PjALESTINE ET LES ORDRES RELIGIEUX 
MILITAIRES. 

... Cependant la Palestine recevait par delà les mers 
le contre-coup des discordes qui agitaient la chrétienté. 
Rien qu'à regarder les flots, les chrétiens d'Orient s'aper- 
cevaient bien vite des dissentiments des souverains de 
l'Europe. Plus de vaisseaux, plus d'armes, plus de secours, 
dès que là-has l'harmonie était troublée. On peut dire que 
le sort des chrétiens d'Orient tenait à un fil, ce fil qu'un 
de nos rois populaires et galants, Henri IV, eût voulu 
nouer pour toujours autour de la crémaillère du pauvre 
paysan, le fil de la paix générale. Les angoisses des chré- 
tiens d'Orient se conçoivent à merveille. Le fil se rompait 
sans cesse. De là des appels désespérés. Ce qui se com- 
prend moins à première vu'e, c'est que le royaume de 
Jérusalem, acheté par tant de prouesses et tant de prières, 
fût devenu graduellement le moins édifiant des royaumes, 
et que d'honnêtes gens débarqués tels de l'Ile-de-France, 
de la Souabeou du pays de Galles, aient pu devenir mal- 
honnêtes en Terre-Sainte. Placées en ce lieu, aux avant- 
postes des vertus, de l'honneur et du devoir, les sen- 
tinelles perdues montrent trop souvent, hélas! plus 
mauvais visage encore que l'arrière-garde, et cette par- 
ticularité trop peu connue jette un jour nouveau sur les 
caractères au temps des croisades. 

A en juger par les grandes et solides choses qu'elle 
a entreprises, accomplies, et ce qui subsiste d'elle encore 
dans nos lois, nos mœurs et nos préjugés, en un mot, 
par ses monuments et par ses ruines, la féodalité semble 
assurément une des inslilulionsles plus tenaces qui aient 



APPENDICE. 437 

passé sur la terre : mais gardons-nous d'attribuer à ses 
idées une forcede résistance qui n'appartient qu'uses ra- 
cines, — elles étreignaient le sol. On ne peut, sans doute, 
se défendre d'un vif sentiment d'admiration lorsque, dé- 
tournant la vue de ces temps éloignés pour revenir aux 
nôtres, et comparant nos ressources matérielles à celles 
de ces hommes qui pensaient tout renverser quand ils 
avaient crié : Dieu le veut! on mesure l'édifice transporté 
de toutes pièces, soutenu si longtemps en dépit de l'im- 
mensité des mers contre les assauts multipliés, renouve- 
lés sans cesse, du peuple le plus guerroyant du monde 
à cette époque, les Sarrasins. L'Orient aux couleurs de 
l'Occident, quelle fantaisie grandiose! Ce rêve a vécu. 
Ces Raymond de Tripoli, ces Renaud d'Antioclie, ces sires 
de Joppé et d'Ascalon frappent invinciblement l'imagi- 
nation. Près des lieux où dorment les Pharaons, qu'en- 
tends-je? De petits pages murmurent les chansons du 
pays d'Oïl. Il ne manque plus maintenant sur la cime du 
rocher que iMoïse a frappé de sa baguette qu'un donjon 
crénelé avec douves et mâchicoulis, et sur le poing des 
châtelaines mauresques qu'un de ces faucons sans défauts, 
au vol loyal, comme en élèvera Frédéric II. Mélusine se 
baignait dans un seau d'eau, à Lusignan, en Poitou. Les 
hasards de la guerre lui tendent un plus beau miroir. 
La voici qui se mire, avec la couronne des rois de Jéru- 
salem , aux bords du Jourdain. Vive Notre-Dame! Mais 
l'Orient réagit bientôt sur l'Occident. Jérusalem tombe 
inopinément au pouvoir des infidèles K Saladin, d'autre 
part, éblouit, écrase la chevalerie par ses prouesses, ses 



1 . 3 octobre 1187. Il y avait quatre-vingt-huit ans que Jérusalem avait 
été prise par Godefroy de Bouillon. 



4:i8 APPENDICE. 

grâces chevaleresques ^ Nurreddin l'a édifiée-. Peu à 
peu, l'astucieuse influence des Grecs se fait sentir; cette 
sorte d'indépendance, fille de l'éloignement des chefs, 
semble amère d'abord, puis douce. On se plaint d'abord 
d'être abandonné, il plaît ensuite de se sentir la bride 
sur le cou ^ Le soleil dardait d'aplomb sur la pesante ar- 
mure de nos guerriers du Nord. Quand on ôte son cas- 

1. « Les mains des rois devraient avoir des trous, » est une de ces 
paroles attribuées à Saladin. Tant de pauvres écuyers l'ont répétée au 
moyen âge, qu'elle est devenue proverbe. La façon de donner de Saladin 
était fastueuse, mais délicate aussi. On sait l'histoire de ce grand maître 
des Templiers auquel il demanda cent mille besants d'or pour sa rançon. 
« Je ne pourrai jamais les payer,» dit le grand maître. — Bah! reprend 
Saladin, tous les honnêtes gens de chez vous voudront se cotiser pour 
vous rendre ce service! » Le grand maître réplique en souriant : « Puisque 
vous parlez d'honnêtes gens, permettez-moi, monseigneur, de commencer 
par vous la quête. » Saladin donne cinquante mille besants d'or: les émirs 
se cotisent et rassemblent soixante mille besants d'or. Restaient dix mille 
besants d'or pour les menus plaisirs du grand maître, outre le prix de sa 
rançon. Saladin ne trouve point encore cependant l'aventure assez galante 
et lui offre une escorte pour revenir au camp des chrétiens, — onze chré- 
tiens mis en liberté sans rançon. — Un fatlo di Saladino con Ugone 
di Tiberïa, p. 255. Msc. in-folio nella bibliotheca Laurentiana, catal. V. 

2. Nurreddin jeûnait toutes les fois que sa sauté le lui permettait, 
et faisait lire l'Alcoran à ses serviteurs. Ayant vu un jour un petit enfant 
qui le lisait à son père, il en fut touché jusqu'aux larmes. — V. Michelet, 
Hist. de France, t. II, p. 350. 

3. C'est surtout dans les rapports des évêques avec les grands Ordres 
militaires que la tendance h. l'insubordination est manifeste. Les privi- 
lèges des uns étaient opposés sans cesse à l'autorité des autres. Les che- 
valiers en appelaient au pape dans tous les différends. Dans l'intervalle 
entre la demande et la réponse, ils refusaient net de se soumettre. Quel- 
quefois ils se permettaient vis-à-vis du haut clergé les plus graves 
inconvenances. «Von den Piipsten Innocenz III., Anastasius IV., und 
Hadrian IV., hatten die Johanniter allmahlich ini Wesentlichen Vorrechte 
erhalten... sie geben, wenn ihre Gûter Gott und den Armen geweiht siiid, 
kiintftig keine Zehnten... sie liessen vor den Thûren der Auferstehungs- 
kirche, gleichsam zum IIohne,ungloich grossere und prlichtigere gebiiude 
auiTiihren, und îàuteten mit allen Glocken wenn der Patriarch zum \o\ke 
reden wollte.» Raumer, Holienstaufen, t. II, p. 347. 



APPRNDICR. i.{.» 

que en Palestine, une idde peut Iravorscr le cerveau, 
celle de prendre le turban'. Les peuples sont comme 
certaines femmes : on pense les mener, ils échappent; 
les tenir ferme, ils se dérobent avec grâce, violence ou 
malice. L'Orient, pris en haine et vaincu , soumet, fas- 
cine, costume maintenant ses vainqueurs, et Richard 
Cœur-de-Lion portera à Chypre un manteau parsemé de 
croissants d'argent (1190) ^ 

La papauté n'est point, du reste, la dernière à signaler 
le scandale; elle ne s'aveugle point sur les mérites de 
ses enfants d'Asie. Peut-être même, dans sa tristesse, s'en 
est-elle exagéré les mollesses et les vices, comme une 
mère ou une amante qui, dès que l'objet de sa tendresse 
fait un faux pas, l'aperçoit au fond des abîmes. S'il fallait 
en croire les lamentations d'un Grégoire VIII, le saint 
sépulcre ne serait entouré que de malfaiteurs, Madeleine 
n'aurait laissé en Judée que des filles incapables d'imi- 
ter son repentir. Il est vrai, telle est du moins l'opinion 
des historiens du temps, que ce pontife ascète, brisé par 
les macérations et le jeûne, n'avait point toujours l'esprit 

1. Après la défaite de Tibériade, due incontestablement à la mollesse 
et à l'incapacité des chefs de l'armée chrétienne, à la haine du grand 
maître des Templiers contre Raymond de Tripoli, et aux félonies de Re- 
naut de Châtillon, car les chrétiens eurent rarement sur pied une armée 
plus considérable, — elle se composait de douze cents chevaliers et de 
plus de vingt mille fantassins, — Saladin écrivit à Damas pour ordonner 
des fêtes en réjouissance de sa victoire. « Ce n'est point nos soldats, ce 
sont leurs crimes qui ont préparé leur perte, mandait le sultan. La croix 
est tombée dans nos mains, cette croix autour de laquelle ils volaient 
comme des papillons autour d'un flambeau, etc., etc. » ((juill. de Nangis, 
Chron. de 1189. V. Michaud, Hisi. des croisades.) 

2. A partir de la seconde moitié du xiie siècle les chrétiens frater- 
nisent avec Mahomet. Richard Cœur-de-Lion n'a-t-il point voulu marier 
sa sœur à l'émir Maleck- Adel? Frédéric II s'entendra accuser par un 
pape d'être plus musulman que chrétien. 



440 APPENDICE. 

lucide et s'inventait des douleurs ^ C'est là recueil où 
tombent les génies abstraits comme l'excessive piété. A 
force de penser ou de prier, on s'isole-, le monde réel s'é- 
vanouit. Les cimes seront toujours la patrie des nuages. 

(( Ce ne sont 'point seulement les hommes de Terre-Sainte 
qui ont pèche, s'écrie Grégoire VIII dans son manifeste, 
nous aussi nous sommes coupables. Plus de fidélité 
aux serments, plus d'affections, plus une parole de Dieu 
sur la terre, comme dit l'Écriture. Partout les forfaits les 
plus atroces, les mensonges, les meurtres, les vols, les adul- 
tères, ont pris le dessus. » (1187). 

S'il fallait entendre ces paroles d'un pape à la lettre, 
la troisième croisade n'eût point eu lieu; bien mieux, 
le monde chrétien serait le dernier des mondes, et les 
évéques, sans emploi, pourraient suspendre aux voûtes 
des cathédrales leur houlette inutile. Il importe d'obser- 
ver, en passant, que dans leurs litanies et leurs plaintes, 
qu'on peut à bon droit qualifier de monotones, les suc- 
cesseurs de saint Pierre ne laissent que fort rarement 
échapper quelques indices propres à nous renseigner 
exactement sur la physionomie réelle de l'époque qu'ils 
condamnent et dominent. Ont-ils résolu de gémir, ils 
recourent volontiers au catalogue des lamentations des 
prophètes; s'agit-il de verser des larmes, ils regardent 
couiplaisamment couler l'urne inépuisable de Jérémie. 

... Lorsque Rome institua les grands Ordres religieux 
militaires, Rome avait peut-être pensé créer une armée 
de saints Georges toujours prêts, sur un signe, à s'élan- 
cer sur le dragon, puis, rentrés dans leurs couvents, à 

1. Consulter, sur Grégoire VJII,Aldim, 392.— Corner, 177 : Suisve- 
heniens castigator... — Pépin, 13 : Gregorius a minus discretis putatus 
est cerebro delirare. 



APPENDICE. 441 

redevenir d'iuimbles moines chastes et doux. S'ils n'ont 
jamais manqné de vaillance, on représentera que les che- 
valiers-moines n'ont jamais dai^nié ni su obéir. Indé- 
pendants du pouvoir séculier qu'ils ne reconnaissaient 
pas, trop fiers pour s'abaisser jusqu'à répondi-e au.v ol>- 
servalions des patriarches, ayant du reste sous leur juri- 
diction particulière des éî^lises et un clergé, soustraits 
par la distance, les schismes, l'indulgence ou l'ignorance 
forcées des papes à la seule autorité de laquelle ils con- 
sentissent à relever, montrant leur croix aux princes, 
aux évêques leurs statuts et leurs privilèges, aux souve- 
rains pontifes, d'une part, l'étendard des infidèles, de 
l'autre leurs cuirasses percées de coups, je ne sais s'il 
exista jamais corporation plus libre que celle des cheva- 
liers du Temple, et surtout celle des chevaliers de Saint- 
Jean ^ Élite de la société du moyen âge, leur souverain 
réel était I'honneur, sentiment contre lequel des vœux de 
religion s'émoussent, parce qu'il n'est point une passion, 
mais plutôt la conscience orageuse et délicate de toutes 
les passions nobles. Ce fougueux grand maître à leur 
tête, les Ordres religieux militaires ont troublé la Pales- 
tine et contribué à sa perte, tout en versant leur sang 

1. Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem étaient affranchis de 
toute charge, de tout péage et de tout tribut. On ne peut les citer en jus- 
tice, « aut ad expeditionem cogère, aut ad opéra servilia compellare, aut 
in partium sine marium aut portarum transitu pedagium accipere. » — 
Miraci, Op. diploin., t. 111, p. 51. Urkunde Friedrichs I, ap. Raumer. 

Pour montrer jusqu'à quel point les grands maîtres en prenaient à 
leur aise, nous ne rappellerons qu'un fait, un seul, mais extrêmement 
significatif et curieux. Gill>ert, dictus Assaiily, quatrième grand maître 
de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, rompt, de concert avec Amaury, 
roi de Jérusalem, la trêve conclue avec le calife, prend la ville de Belbcïs 
d'assaut, et, contraint d'évacuer TÉgypte, de dépit donne sa démis- 
sion en plein chapitre, et, sans plus de façons, s'en retourne au pays. 

« Eodem anno Gilbertus, dictus Assaillv, summiis Magister Hospi- 



442 APPENDICE. 

pour la défendre. Leurs exploits à la guerre compensaient 
à peine le mal qu'ils lui causaient pendant la paix. Pro- 
fondément jaloux l'un de l'autre, les deux Ordres vi- 
daient leurs querelles les armes à la main, entretenaient 
des rapports avec les excommuniés, empiétaient sur le 
territoire des évoques, des églises et des bénéfices, et, 
divisés sur tout le reste, ne s'entendaient que pour fo- 
menter les troubles et repousser les musulmans K 

Qu'on juge, d'après les taches sur les vases sacrés, du 
pavé du temple. Dans les innombrables monastères éche- 
lonnés pendant la seconde moitié du xii« siècle comme 
autant de stations du Calvaire sur le sol foulé par les pas 
de Notre-Seigncur, humbles asiles que la foi vive des 
premiers temps de la conquête avait fait éclore à profu- 
sion, l'esprit austère du ctiristianisme n'existe plus. Les 
revenus des couvents se sont accrus, les aumônes de 
l'Europe entière les ont enrichis, et la dépravation et la 
paresse ont fini par recueillir ceque leur a valu le désin- 
téressement d'autrefois. Familiarisés avec les lieux saints 
que le pauvre pèlerin d'Europe ne traversait qu'à genoux, 
certains moines, établis comme chez eux près de l'étable 

talis Hierusalem, venit in Normaniam ad Henricum regcm a quo hono- 
rifice susceptus est, et accepta a domino rege licentia transfretandi in 
Angliam, venit usque Depé , et ante festum sancti Micliaelis navem 
quamdam, quse jam fere per annuni in arena maris fracta et dessiccata 
consederat, et jam aliquantulum dealbata et refecta et in altum deducta 
fnerat, ciim miiltis tam clericis quam laicis, qui jam longa exspectatione 
fatigati fuerant, intravit; sed mox navis illa extra portum in altum ducta, 
valut lapis in profundum descendit, compagibiis dissolutis, et ipse Gil- 
hertus, et ceteri universi qui in ea erant, prœter octo tantum, qui beiie- 
ficio naviculae evaserunt, submersi sunt decimo tertio kalendas octobris.» 
— Roger de Hoveden suh anno 1 185, in Henrico secundo, fol. ()'22. 

1. Le pape Alexandre III s'était efforcé, mais en vain, de remédiera 
tant d'abus. Voir Liinig.Reichs. arcliiv. Spic. eccl. von Johanniten.Urk.'i. 
Raumer. — Vertot, t. I. p. 177. 



APPENDICE. 443 

de Bethléem, ne font [)Iiis penser aux péUres, an\ rois 
mages accourus pour adorer, mais au.v troupeaux qui 
sommeillent ou ruminent, tandis que luit l'étoile'. On 
ne voit plus, à l'heure qu'il est, des poignées d'hommes 
mettre en déroute des hordes de Sarrasins; les soldats 
du Christ se laissent vaincre par des ennemis inférieurs 
en nombre. Une seule ville de la Terre-Sainte entrete- 
nait seize mille courtisanes, sans compter, suppute pru- 
demment le vieil auteur, toutes celles que Dieu seul connaît ^ 
Les chroniques sont unanimes pour flétrir la bassesse des 
chrétiens d'Asie et leurs appétits grossiers, et leurs [rjces 
de baladins ^ Il faut avouer que l'endroit était mal choisi 
pour contrefaire les mimes et les jongleurs. Les clercs 
ne se distinguaient en masse, parait-il, du commun des 
fidèles que par un excès de cupidité, et les moines, que 
par l'effronterie de la débauche. Les premiers, les sécu- 
liers, suivant en ceci l'ancien usage si violemment 
stigmatisé par saint Jérôme, captaient les testaments; 
les autres, les réguliers, traînaient leurs robes de bure 

1. «Etclerus et populus in varios luxus effluxerat, totaque terra iila 
flagitiis et facinoribus sordescebat. Sed el qui religionis habitum prae- 
tendebant, moderantiae fines turpiter excesserantregularis. Raro enim in 
monasterio, rariusque in sseciilo, quem non morbus luxiuiai vel avaritiîe 
infecisset. » — Guill. de Nangis. Vitœ Pontif. roman., L. 77. 

« Die Monclie drangten sich, ungebûhrlich ihre Zellen vorlassend, zu 
eintrâglichen geistlichen Verriclitungen; ja sie scheuten sich nicht mit 
ôffentlichen Hilren ôffentliche Hadehâuser zu' besuchen, » — V. Raumer, 
Hohenstaufen, t. If, p. 389-390, jiassim, 

2. « Dixitenim patriarcha, et verum fuit, quod suo temporc inventa 
sunt et descripta sedecim millia meretricum in sola civitate Aconensi, 
prseter alias et occultas et similes in matrimonio constitutas, quarum 
statum solus novit Dcus. » — Descript. Ten: sanct. Mamiscr. de Berne. 

3. «Facinorosi, luxuriosi, mimi, histriones, etc., terram obscenis 
moribus et actibus inquinabant. » — Guill. de Tyr, 583. — Math. Pc'ris, 
98.— Vitriafi. Histor. Hierusal., 1054, 1087, 1097. 



444 APPENDICE. 

au seuil des bains publics, et, ayant perdu en entrant 
toute pudeur, ignoraient en sortant la honte ^ Héraclius, 
patriarche de Jérusalem, vivait publiquement avec la 
femme d'un marchand nommé Riweri. Elle était connue 
en tout lieu sous le nom de la Patriarche. Ce même pré- 
lat n'avouait pas qu'il eût tenté d'empoisonner Guillaume 
de Tyr, qui l'avait dénoncé à Rome, mais il se reconnais- 
sait une fille. Terminons par un trait caractéristique l'é- 
numération de tant de turpitudes. Dans une assemblée 
solennelle des seigneurs de Palestine à laquelle assistait 
ledit patriarche dans toute la splendeur de ses orne- 
ments pontificaux , un personnage de piètre mine se 
ghsse jusqu'à lui et lui annonce que la femme du mar- 
chand Riweri vient d'accoucher. Pour cette bonne nou- 
velle annoncée tout haut, ce personnage tendit la main -. 
« J'ai vu peu d'hommes, que dis-je ? je n'en ai point vu, 
affirme un contemporain , revenir meilleurs du voyage 
d'outre-mer ^ » A ceux auxquels cette parole peut sem- 
bler étrange, nous rappellerons la réflexion d'un autre 
contemporain, u Dès qu'en Espagne, en France, en 
Allemagne, en Italie, en n'importe quelle part de la chré- 
tienté, un homme a été convaincu d'être un malfaiteur, 
un meurtrier, un voleur, coupable d'inceste, d'adultère 
OLi de fornication et qu'il redoute une peine égale à son 

1. « Kranken-Besuclie iibernahmen sie, nicht aus christlichen Besin- 
nungen, sondern Vermachtnisse zu erpressen.» — Raumer, t. II, p. 390. 
— «Sic schcuten sich nicht mit Hûren Badehuuser zubesuclien.» Passage 
déjà cité. 

2. « Héraclius, ich hoffe auf sclionen Lolin fur die Botscliaft dass 
dein Kebswoib eine Tochter geboren hat. » 72 id., p. 391, t. II. Der 
Patriarch. Héraclius. 

3. « V^ix aliquos vidi, imo nunquam , qui redierint meliores, vel de 
transmarinisparlibus, vcl de saiictorum limiiiibus. » — Albert Stad., 108. 



APPENDICE. UTi 

crime, il fuit el passe en Terre-Sainte. » Et riionnêtc histo- 
rien ajoute éloquoniment : « Comme si au contact de ce sol 
tout forfait allait s'évanouir et qu'en changeant de place on 
changeait d'âme ^ » C'est ce préjugé si fortement enra- 
ciné au moyen ûge qui a peuplé le voisinage du berceau 
du Sauveur de bandits et de fainéants. Les papes y avaient 
envoyé, en ellet, les pécheurs du monde entier y purger 
leuis crimes et y porter leurs fanges. Tant de souillures, 
hélas! sont tombées dans la fontaine, qu'à peine un pè- 
lerin de bonne foi peut-il espérer, à la fin du xii* siècle, 
s'y laver les mains sans péril : on peut y gagner la lèpre. 
Ce n'est point chose singulière, du reste, qu'à la longue 
les rives sacrées de la Judée, traversées par des caravanes 
de deux sortes, les unes composées de pieux fidèles ac- 
courus pour baiser la trace des pas de Jésus-Christ, les 
autres de vauriens plus ou moins repentants, aient fini 
par s'imprégner du mal dont elles étaient devenues le 
refuge, le port de salut et le perpétuel lieu de transit. Le 
fait n'en est pas moins triste et lamentable. Des trois 

CROIX DU GOLGOTHA UNE SEULE SEMBLE ABÎMÉE DANS l' OMBRE A 
LA FIN DU XIF SIÈCLE , CELLE DU MILIEU ^. 

1. «Quando aliquis in Hispania, Gallia, Germania, Italia ant aliis 
christianis nationibus, malefaclor deprehensus fuerit utpote homicida, 
latro, etc., fugit et transfretat in Terram sanctam, quasi per hoc con- 
tractum aboUturus malum, et quum illuc venerit, non locum , sed ani- 
mum mutavit.n — Broccardus, in Descript. Terrœ sanctœ. 

2. Prise de Jérusalem par les Sarrasins. Les chrétiens perdent la 
vraie croix (1187). 



KIN DE i'apPENHICE et DU TOMF. PREUlr.Tî. 



i 



TABLE 



Pages 
Avant-propos I 



LIVRE PREMIER. 

MOUVEMENT RELIGIEUX. — 1193-1223. 

Naissance, enfance d'Albert le Grand. — De la première éduca- 
tion au moyen âge. — Albert s'éloigne de l'Allemagne et va étu- 
dier à Padoue. — Albert à Padoue. — Pourquoi Albert le Grand 
devait-il nécessairement se faire moine? — Des deux Ordres de 
Saint -François et de Saint- Dominique. — Portrait des deux 
saints.— Albert le Grand entre en religion dans l'Ordre de Saint- 
Dominique 1 

LIVRE DEUXIÈME. 

MOUVEMENT DES ÉCOLE S.— 1 223-1 229. 

Albert dominicain. — Il entre au couvent de Saint-Nicolas, près 
de Bologne. — De l'extension extraordinaire de l'œuvre de saint 
Dominique. — De la vie des univeisités italiennes au moyen âge. 

— L'université de Bologne. — Du mouvement théologique au 
xiTi* siècle. — La théodicée de Platon et la théodicée d'Aristote. 

— Pourquoi le moyen âge pencha-t-il vers Aristote? — Albeft le 
Grand quitte l'Italie et se dirige sur Cologne, à travers l'Alle- 
magne, sa patrie 207 



448 TABLE. 

LIVRE TROISIÈME. 

L'EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. — 1229-1245. 

Pages 
Albert le Grand à Cologne. — Frère Henri. — Caractère de la 

mission d'Albert en Allemagne. — Lutte de l'empire et de la 
papauté. — Grégoire IX. — Théorie idéale des deux pouvoirs : de 
l'absolutisme impérial et de l'absolutisme théocratique. — Fré- 
déric II, empereur des Romains. — Ses talents, ses mœurs, son 
harem, sa cour, son traité 'de fauconnerie. — De l'Allemagne 
et du clergé allemand au moyen âge. — Campagne d'Albert et 
des dominicains contre les ennemis du saint-siége. — Saint Tho- 
mas d'Aquin à Cologne. —Albert le Grand va enseigner à Paris, 'i.!.') 

Appendice 403 



ERRATA. 



Page 114, au lieu de : ils n'étaient que désintéressement, lisez : ils 

n'étalent. 
Page 1G7, au lieu de : forme uniforme, lisez : caractère uniforme. 
Page/2U9, au lieu de : dont ne se soient frappés, lisez : dont ne soient. 



PARIS. — J. CLAYE, iMPRlMKUR, HUE S A 1 N T- B E N ÎT, 7. — (HôS) 



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